Archives par catégorie : Pilotique

VILAIN CHARLIE

Composition légumière : Annie. Photo et tritouillage : Cyprien Luraghi. © ICYP 2015

Passée la stupeur affligée de ce midi, et un après-midi de boulot où j’ai pensé à autre chose, je me sens envahi par une sorte de mélancolie poisseuse ce soir.

C’est autre chose que la tuerie de l’école de Toulouse, qui bien qu’atroce relevait du fait divers, et était dirigée contre des victimes prises au hasard, par définition « innocentes ». C’est autre chose aussi que le 11 septembre, qui était si spectaculaire, et si clairement orienté contre l’arrogante puissance des USA que ça avait une dimension épique, d’autant plus que les victimes avaient beau être innombrables, elles étaient anonymes, et beaucoup moins spectaculaires que les avions entrant dans les tours puis les tours qui s’effondraient.

Là, on massacre à l’arme de guerre des gens qu’on connait tous, qui font partie de l’imaginaire collectif français, quoiqu’on pense de leurs dérapages à répétition sur l’Islam. Des gens qui dans le fond sont partis jeunes de l’idée qu’il ne fallait pas les prendre pour des cons, et qui ont choisi le rire, la provocation et l’outrance pour se moquer du monde tel qu’il va et peut-être, de temps en temps, dessiller les yeux d’un quidam hébété, voire décoincer un sourire d’un cul-serré pète-sec congénital.

Cabu avait beau être à moitié gâteux, et Charb à moitié facho, et coupable de participer à la malsaine ambiance de chasse aux bougnoules en France depuis quelques années, rien ne peut justifier cette horreur. Mais ça me fait penser à la scène finale de Impitoyable, quand Gene Hackman s’est fait tirer comme un lapin et qu’Eastwood se prépare à l’achever. Hackman déclare « je n’ai pas mérité ça », et Eastwood lui répond « le mérite n’a rien à voir là-dedans », avant de le buter. Ces tueurs, c’est une sorte de bande de William Munny.

C’est terrible à dire, mais du 11/9, on se souvient des avions et des tours et de Ben Laden, pas des 2000 morts. De la tuerie de Toulouse, on se souvient de Merah, pas de ses victimes. Alors que là, on ne se souviendra pas des tueurs, mais des victimes et du nom de leur journal, à cause de ce qu’ils représentaient en bien ou en mal pour les gens.

C’est ça qui fait que c’est différent des attentats « habituels », et que n’en déplaise à lifka[1] qui glapit sur rue!ç, ça a bien une autre dimension que la tuerie de Toulouse. La France avant et après Merah, c’était pareil, tout comme la France avant et après les attentats parisiens de 86 et de 94. Là, il me semble que quelque chose est cassé ; c’est un des rares lambeaux d’innocence collective qui subsistait encore qui s’est détaché et qui disparaît.

Saloperie de merde…

(note du soutier en chef de l’Icyp : ce billet est un commentaire commis par Hulk dans le fil de discussion précédent.[2] Il est publié brut de décoffrage)

…e la nave va…

  1. Une commentatrice de Rue89 []
  2. accessible directement aux membres de l’icyp uniquement ici : CLIC. []
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Les fumeux histrions

Illustration © Pierre Auclerc - ICYP - 2014

Mon premier, c’était il y a 42 ans.[1] Comment qu’il se la pétait. Un petit gars tout râblé, hâbleur, ventripotent. Enflé de l’importance offerte par son poste si crucial de pousseux de boutons à lumière dans une troupe de théâtre amateur pendant un festival plouc. J’étais fasciné, les yeux puceaux, absorbé par sa brillance ; il dévorait les regards pour s’en repaître. Il était l’indispensable pivot, la cheville ouvrière sans qui la lumière ne se serait pas faite. Et puis il s’était chopé une crève à la con et je l’avais remplacé au pied levé sans chichis : c’était tout con comme boulot, en fait. Inutile de se pavaner pour si peu comme ce coquelet rouquin fier campé et bien fragile en fin de compte. Appeler ça régie technique était en soi ampoulé : pour deux casseroles,[2] autant d’ampoules de mille watts et une paire de rhéostats à boutons de bakélite datant de la guerre froide.

Après, avec mes yeux d’enfant de toujours,[3] j’en ai vu des masses d’autres dans son genre en 42 ans à zoner dans le Grand-Guignol planétaire de ce monde de grands tout péteux. Qui se prennent au sérieux comme c’est pas Dieu permis. À propos de Dieu ou de Nondieu, de cette culture dont ils font grand étalage et de la politique avec laquelle ils confortent leur petit monde intérieur, à défaut de changer le grand au dehors. Et qui se trémoussent en se faisant mousser. Chaque époque a les siens : hippies vedettes, étoiles rock, punks mondains, stars du Net, tribuns postillonneurs cramoisis, barons radsocs gascons, petits marquis neuilléens et bouffissures blondasses fascistes à voix de caramel : de quoi ensuquer son monde, donc. Correctement. 

À chaque fois que j’en croise un, je repense au petit régisseur rouquin et à son ego bedonnant. Là ça fait tilt et je passe mon chemin, sifflotant, insensible au scintillements des paillettes et aux voix de caramel goudronneux. Merci petit rouquin à la con, de m’avoir offert la première vision du ridicule incarné : au siècle neuf où l’imposture s’est faite norme, tu m’es plus précieux que jamais. C’est à ton aune que je mesure la petitesse des grands et le comique des gens sérieux.

Icy nul fumeux histrion en vue : on est tels quels, nous-mêmes, bruts de décoffrage et sans fioritures. Sans masques de cire. Nature.

…E la nave va…

  1. J’en ai 56, là… []
  2. Un projecteur en argot de théâtre. []
  3. Lire le billet lié « Les bonnasses maniérées ». []
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La Quadrature Du Pet

Illustration © Pierre Auclerc - ICYP - 2014

Les grandes oreilles écoutent même les plus petits chuintements émis par les plus petits d’entre nous. Nous sommes scrutés, scannés ; toutes les ondes et tous les câbles nous reliant sont passés au peigne fin. Les caméras de vidéosurveillance sont partout, c’est le flip. Grave. 

Les financiers s’entendent entre eux en catimini, aussi. Depuis que la monnaie est en circulation sur la planète, ceci dit. Et les États s’espionnent entre eux depuis que les États existent. Et les États espionnent les citoyens, suspects ou pas. Et en plus ils nous empêchent de télécharger les dernières séries américaines gratos. Et de mater les vidéos comiques avec des nazis dedans. De faire des blagues de blondes. De dire les pires saloperies sous anonymat sur n’importe qui sans être emmerdé. Sur l’internet : c’est là que ça se passe au XXIe siècle. C’est comme la télé, l’internet : tout le monde a ça chez soi, même que la télé est entrée en collision avec le web et que c’est pas beau à voir.

Heureusement, de valeureux chevaliers masqués défendent nos libertés chéries, sur l’internet. Nous leur devons énormément : grâce à eux le web est rutilant, libre, à goût sauvage, rebelle, strictement non commercial, sans droits d’auteurs encombrants, sans publicité gênante. Sans censure. Parce que les chevalier du Net ne censurent jamais rien, c’est bien connu[1] . Tout le monde peut dire ce qu’il pense sur tout et n’importe quoi, sans bridage. Tout le monde peut se cultiver gratuitement jusqu’à saturation neuronique. Il suffit de lire les commentaires sous les articles des gazettes des grands défenseurs de la Liberté Du Net pour se rendre à l’évidence : ça dégueule littéralement de culture. Geek, la culture, hein. Car le Geek est au moins aussi cultivé que les machines stupides qu’il pilote avec une dextérité époustouflante. Et toujours sur ses gardes, avec ses copains. Prêt à voler au secours de la veuve et de l’orphelin. Comme dans les jeux vidéos. 

Alors déjà je ne suis pas Geek du tout. Les caméras de vidéosurveillance, j’en ai carrément rien à foutre. Pas plus que des grandes oreilles, qui peuvent bien écouter mon petit cœur de midinet palpiter,  squatter ma ligne téléphonique et ausculter mes disques durs. Pour ce qu’il y a dedans, hein… Les séries américaines m’indiffèrent et j’ai jamais le temps de me mater un film. Les vidéos c’est pas non plus mon trip : quand les copains en collent dans les commentaires sur l’Icyp, je ne les regarde presque jamais. Y en aurait pas ça serait pareil. Alors vous pensez bien que les vidéos de comiques nazis et celles des sales petits cons sadiques tortionnaires qui font la une : rien à battre. Qu’elles dégagent. Elles puent la mort.

« Le Net c’est l’écriture » : je dis ça depuis que j’écris sur ce machin. J’en démords pas. Pour gagner ma croûte je dépanne des ordinateurs dans mon petit atelier au rez-de-chaussée ou à la cuisine quand c’est des portables. Ces machines-là je les aime pas : plus con qu’elles, tu meurs… et quand je pense qu’il y en a qui en font une espèce de religion, j’en pète de rire. 

D’abord c’est quasiment que des mecs, les Geeks : normal, chez les chevaliers ça a toujours été la règle. Du jeu. Les jeux c’est pas mon truc non plus : ça m’ennuie à un point, les jeux… vous avez pas idée. Les clubs de mecs aussi : rien n’est plus chiant. Icy c’est mixte jusque dans la salle des machines. Alors que chez chevaliers Geeks, ça renifle la chaussette de caserne.[2] 

J’ai chopé le train en route aux alentours de la quarantaine après avoir bien roulé ma bosse, pas comme eux : de petits joueurs vidéos qu’ils étaient à l’âge des pustules, ils ont passé tous les stades de l’initiation de leur club : maintenant certains petits chevaliers sont devenus développeurs web, patrons de sites d’info pour Geeks, juristes de l’internet, avocats vedettes des réseaux, hackers de luxe et de pacotille, hébergeurs de sites, publicitaires. 

Ce qui m’a frappé ces derniers temps en allant me balader dans les abysses de l’internet, c’est de voir que les chantres les plus acharnés de la Sainte Liberté du Net, qui sont quasiment tous des anarchistes libertaires, sont massivement soutenus par des bas du front,  des réactionnaires, des crapules fascistoïdes, des affairistes véreux et des petits geeks à pois chiche cérébral : cherchez l’erreur. Un minuscule exemple ici : CLIC

La parano, l’égoïsme, la vanité et la bosse du commerce mènent à tout : de libertaire à libertarien il n’y a qu’un faux pas ; l’osmose a lieu sous nos yeux : c’est la quadrature du pet. Prout !

E la nave va !

 

  1. Quand l’affaire du Corbeau de Brest sera pliée, je vous démontrerai preuves tangibles à l’appui que c’est l’exact contraire que ces gens-là pratiquent, censurant sans merci ceux qui ont l’outrecuidance de les critiquer : patience… []
  2. Je mets une majuscule à tous les Geeks parce qu’ils font ça entre eux : sacraliser, c’est leur trip. []
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Les requins et les marteaux

Illustration © Pierre Auclerc - ICYP - 2014

[…] Je repense à ce que tu m’avais écrit dans ton premier mail : « je crois beaucoup en l’écriture en ligne ». Plus j’y pense et plus j’y crois moi aussi. Et même, je finis par me demander si à long terme, elle ne va pas dépasser l’écriture sur livres. Eh oui… c’est à portée de tout le monde, le piston et le fric n’entrent pas en jeu (du moins ils ne sont pas nécessaires), la satisfaction est plus rapide, mais la réussite est aussi longue, voire plus… je me dis que ce ne serait pas un mal en tous cas. A l’extrême, plus d’éditeurs, plus de maisons, plus rien : juste des pauvres gens comme toi et moi, qui ne gagnent pas un rond, mais dont le but justement n’est pas de gagner de l’argent mais de se faire plaisir. Ça ne me déplairait pas, personnellement. Je ne sais pas ce que tu en penses. Tu parles des éditeurs sur ton site en des termes pas vraiment élogieux…  

Bisous

Aglaia

C’était le 13 février 2002. Je lui avais répondu directement sur mon premier site :

Se faire plaisir… et faire plaisir aux autres, je rajoute, même s’ils ne méritent pas, bien souvent. Même. Je sais pas, moi…  Je ne sais même pas si j’ai plaisir à écrire. C’est une obligation que j’ai. Je ne sais rien faire d’autre et même si mes phrases sont bancales,  elles ne peuvent s’empêcher de couler. Même si parfois je m’arrête deux ou trois mois. Même si la douleur d’avoir à tout reprendre, à me réastiquer la cervelle et les doigts, me fige d’épouvante. Même si c’est rouillé, comme aujourd’hui. J’aimerai ne faire qu’écrire, et puis c’est illusoire… Faut manger. Et écrire. Les deux. Ce n’est pas qu’il faut souhaiter la mort des éditeurs sur papier. C’est tout bêtement la suite de l’histoire, cinq siècles plus tard… C’est le papier chiffon qui a permis a Rabelais d’imprimer ses insanités sublimes à vil prix, et de les diffuser auprès du petit peuple par le truchement d’une armée de colporteurs puants du boyau culier et refoulant du goulot … et de se faire ce blé dont il avait tant besoin. Sur beau vélin, tonton François n’aurait jamais été connu. Idem pour le second François, je veux dire le Villon. C’est déjà fait, Aglaia : le web a pris le relais. Ni dieu, ni maître, ni fric, ni éditeur… Quand tu penses à l’armada d’écrivains de mes couilles qui ne font que rêver à décrocher la quine au loto, t’as de quoi te marrer. Aujourd’hui, on n’écrit plus que pour l’artiche. Le pire, c’est qu’il n’y a pas un rond en caisse.

***

On est onze ans plus tard, là… et le web est devenu un chiotte pestilentiel à ciel ouvert. On s’était planté, Aglaia et moi. Souvent, je me plante. Pas grave. Tout le monde s’était planté, à l’époque. On croyait encore aux monts et aux merveilles, nous autres pionniers de la chose. Pionniers : quel mot à la con. Pionniers de quoi, d’abord ? En tout cas pas de cette saloperie. Les vrais pionniers, eux, ils sont devenus les requins du web. Ils avaient flairé la bonne affaire, comme ç’avait été le cas à l’époque des radios pirates, aux alentours de 1980. Ces stations FM qui avaient fleuri dans l’illégalité avant l’élection de Mitterrand. Et dont les requins de la finance ont pompé la moelle, pour hisser les mâts de leurs antennes géantes et ensuquer le populo aussi bien que la télépoubelle. 

En 1984 une radio purement commerciale faisait descendre une foule compacte de ses auditeurs dans les rues de Paris : NRJ. Les auditeurs se sont faits mettre en beauté par ces requins aux dents immaculées. Trente ans plus tard NRJ est encore plus une radiopoubelle.

Extrait de « Diversité et indépendance des médias » (éd. Les Presses de l’Université de Montréal – 2006) :

Derrière les projets sociaux, associatifs, culturels ou politiques, des ambitions d’entrepreneurs et des appétits commerciaux se manifestent et se découvrent. Les transgressions du cadre administratif se multiplient. Les autorités sont placées sous les feux d’une campagne d’opinion qui les accuse de restreindre la liberté d’expression, quand ce n’est pas d’entraver la naissance de la nouvelle société, émergente mais déjà triomphante, de la communication. En décembre 1984, une manifestation parisienne en faveur de la station NRJ catalyse et consacre un discours aux accents libertaires qui, en fait, ouvre la porte à des choix politiques nettement libéraux.

(pour en lire plus long : CLIC, puis sur Wikipédia : CLIC et une vidéo d’époque contenant un requin dedans CLIC.)

On est trente ans plus tard, là… et sur l’internet, les requins du réseaupoubelle se sont assuré le soutien massif des internautes croyant connement que ces prédateurs sont leurs amis. Les manifs sont devenues des concert de clics et des pétitions en ligne. La liberté d’expression est celle des propagandistes de la haine et des pompeurs de séries américaines, et celle des corbeaux.

Ces requins sont des publicitaires, comme toujours depuis que la publicité existe : ces gens-là sont des manipulateurs pervers de l’opinion : c’est leur sale métier qui veut ça. De nos jours les gourous commerciaux des NRJ de l’internet sèment leur propagande décervelante sur les réseaux sociaux : il suffit de les suivre sur Twitter et compagnie pour se rendre à l’évidence : ils sont potes avec tout le marigot :  journalistes collabos, pionniers de l’internet, patrons de la presse numérique spécialisée maquée avec les marques, militants des associations de défense de cette vieille pute vérolés nommée à tort Liberté d’Expression… Tout ce petit monde suant la consanguinité bosse à l’œil pour les plateformes géantes d’hébergement de l’internet, qui se sont adjugées le monopole en imposant leurs propres lois, qui n’ont rien de libertaires, mais tout du libéralisme le plus sauvage. Quand ils claquent dans les doigts, leurs toutous serviles à look gaucho rebelle leur lèchent la raie en frétillant de la queue.

Faut voir les choses en face : nous autres, ultimes vieux machins qui croyions aux vertus du web libre, indépendant et créatif et qui pensions que ce support remplacerait avantageusement le bon vieux papier, sommes comme ces antiques radios libres ayant survécu au massacre organisé sciemment par les requins des stations commerciales dans les années 80.

Nous émettons dans la joie sans se soucier du gloubiboulga général.

…e la nave va !

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Le vrai péril fasciste n’est pas celui qu’on croit.

Illustration © Pierre Auclerc - ICYP - 2013

Ah, elle n’est pas facile la vie de l’honnête homme, en France, en ce début de 21è siècle. Quand il allume sa télévision ou son internet, il apprend qu’il est menacé par le fascisme, ce qui le rend très inquiet, car il a été à l’école et il a bien compris que le fascisme c’est très vilain, les zheures sombres, et tout ça.

Mais, se demande t-il, qu’est-ce exactement que ce péril fasciste dont on me dit qu’il menace la République, mes fils et ma compagne jusque dans mes bras ?

C’est une bonne question.

On lit un peu partout, sous des plumes plus hâtives à reformuler les poncifs du voisin qu’à tenter de faire preuve de lucidité, que la période actuelle serait caractérisée par une grande confusion intellectuelle et politique. Les Sentinelles stipendiées et autoproclamées qui guettent du haut de leurs miradors le retour de la bête immonde sont formelles : l’extrême-droite conservatrice et autoritaire française est en cours de mutation en reprenant à son compte les penseurs et politiques de la gauche radicale, dans un grand mélange de patriotisme social, de socialisme capitaliste, d’anarcho-syndicalisme et d’appel à la révolution (non violente dans un premier temps). Le tout étant lié au moyen d’un délicat fond de sauce à base de populisme et de mise en cause des soi-disant élites responsables de tous (ou presque) les maux.
Ce brouet indigeste est dénoncé quasi unanimement par nos braves Sentinelles, à l’exception des plus pétochardes qui se positionnent déjà sur le créneau du TINA (il n’y a pas d’alternative, il faudra en passer par le FN pour transformer la France, hélas…). On dit ainsi sur tous les tons à l’honnête homme que ces mélanges idéologiques, cette confusion, ne riment à rien, et sont obscènes. Bref que ce n’est pas très sérieux.

Du coup, l’honnête homme se demande si cela le rassure. Il se dit que si c’est absurde, ça ne repose sur rien, et qu’il n’en sortira rien de concret à part du bruit.
Mais ensuite, l’honnête homme, qui a du bon sens contrairement à ce que nos braves Sentinelles qui le méprisent déclarent, se dit que ça ne lui suffit pas, et il ouvre un livre d’histoire qu’il a acheté pour l’occasion en 1-click sur amazon. Et il y découvre effaré que dans les années 20, le fascisme est né de la conjonction des idées patriotiques et des idées socialistes et anarcho-syndicalistes sur fond révolutionnaire.

Et tout d’un coup, il se rend compte que tout ça n’a rien d’absurde ou de confus ou de pas sérieux, que c’est au contraire très clair, et que soit les Sentinelles sont incultes et stupides, soit elles sont complices : la réalité le frappe d’évidence : le rapprochement rouge-brun en cours, celui de l’extrême-droite conservatrice autoritaire traditionnelle avec les extrêmes-gauches subversives et radicales, est le même que celui qui s’est opéré en Italie dans les années 20, et fédéré par Mussolini.

À peine remis de sa stupeur, notre honnête homme s’aperçoit que le fascisme italien n’était pas raciste. Or il observe que ce rapprochement rouge-brun conspue à longueur de journée deux populations désignées comme les ennemis de l’intérieur qui veulent saper la civilisation et le modèle républicain français : les musulmans et les juifs. Il observe que l’épouvantail des musulmans est largement utilisé pour convaincre l’électorat de droite et du centre, ainsi que l’électorat républicain soi-disant laïc de gauche. Mais, pour l’extrême-gauche, les musulmans sont des victimes ontologiques, et la République est une chienne à abattre. Pour eux, la coalition rouge-brun a donc remis au goût du jour le péril juif mais cette fois comme ennemi de l’extérieur avec sa cinquième colonne en France, ce qui fonctionne très bien sur fond de conflit israélo-palestinien en particulier.

Par conséquent, notre honnête homme en conclut que l’analogie avec le fascisme ne tient pas, puisque cette coalition rouge-brun est raciste et antisémite. Il ouvre donc un autre livre d’histoire qu’amazon lui a recommandé, et il y découvre stupéfait que cela aussi a un antécédent historique, plus au nord, en Allemagne à la même époque.

Voilà notre honnête homme tout à fait inquiet désormais. Le retour du nazisme, se dit-il in petto, ce n’est tout de même pas rien, et il n’a pas tort. Son inquiétude est renforcée par le ballet permanent qu’il observe de purs gauchistes radicaux tamponnés sur l’œuf, amis du peuple autoproclamés (démontrant par là qu’on peut se proclamer ami de ce qu’on méprise) qui prêtent attention à cette synthèse rouge-brun, la justifient par un besoin légitime de changer la société et d’écouter ledit peuple, puis basculent sans jamais l’admettre du côté obscur et s’en vont rejoindre la nébuleuse du Front National.
Avant, se dit-il, c’étaient les ouvriers et les employés qui faisaient défection du Parti Communiste pour aller grossir les rangs des électeurs FN, ce n’était pas bien grave. Mais désormais, ce sont des intellectuels (souvent autoproclamés), des leaders d’opinion, qui font ce même mouvement. Voilà qui est plus inquiétant, d’autant qu’il est difficile de faire la différence entre les opportunistes qui vont à la soupe (eh oui, le PCF, le NPA, l’altermondialisme, pour faire carrière, c’est compliqué), et ceux qui y croient vraiment.

Mais notre honnête homme prend du recul, car il n’est pas dos au gouffre encore, il peut se le permettre. Et que constate t-il ?
Il constate que dans son entourage, les gens qui se disent de gauche qui prêtent attention à cette coalition rouge-brun sont tous, sans exception, des gens sans colonne vertébrale intellectuelle, sans convictions ancrées, qui baignent dans un relativisme délétère selon lequel tout se vaut, et qui pour la plupart vivent de grandes frustrations personnelles dans leur vie. Il en parle avec ses vrais amis, et il constate qu’il en va de même partout.
Du coup, le voilà un peu rassuré de constater que la mouvance rouge-brun est largement une affaire de médiocres et de ratés. Il constate aussi que de très nombreux intérêts privés n’ont rien à gagner à l’arrivée au pouvoir d’une telle coalition rouge-brun. Son livre d’histoire lui montre que la quantité des déclassés et des désespérés est beaucoup plus faible (quoique trop importante) dans la France d’aujourd’hui que dans l’Allemagne et l’Italie de l’entre-deux guerres, grâce à un système redistributif aussi performant qu’il est onéreux.
Il en conclut que ce pays est encore armé d’un solide bon sens, que des anticorps nombreux et puissants existent, et que personne n’est prêt à lâcher ses intérêts particuliers ou corporatistes pour une quelconque aventure.

Notre honnête homme se rassure donc. La mouvance rouge-brun, et le FN, ne prendront donc jamais le pouvoir. Ils vont certainement causer des perturbations diverses et variées, mais cela n’ira pas au-delà et ne sera pas bien grave in fine.

Mais il reste quand-même un peu inquiet. Tout de même, 25% du corps électoral qui vote pour la haine, on ne peut pas être complètement rassuré.

Et ça tombe bien, car une autre mouvance bien plus puissante et bienfaitrice est là, qui a pensé à tout pour le rassurer et lui garantir une vie heureuse.

Dans le temps, la République était paternelle. On ne rigolait pas tous les jours, et l’autorité était l’autorité et on lui obéissait dans les domaines jugés importants où elle voulait qu’on lui obéisse. Pour le reste, Pompidou disait « n’embêtez pas les Français ».
C’était une époque insupportable, intolérable, où tout un chacun pouvait mal se conduire en toute impunité. On pouvait nuire à sa santé, ne pas manger cinq fruits et légumes par jour, se tuer à 200 sur l’autoroute sans mettre sa ceinture, cultiver son cancer du poumon en fumant des gitanes sans filtre, etc.
On peut toujours faire tout ça en 2014 d’ailleurs, mais ce qui a changé, c’est qu’à l’époque, la société et le gouvernement disaient : « tant que ça ne nuit qu’à vous, c’est votre problème, vous êtes un adulte responsable, on vous a prévenu des risques ». C’était le gouvernement paternel.

Maintenant c’est différent. On veut nous empêcher d’avoir ces comportements « déviants ». On édicte des normes de vie qu’on nous somme de respecter, et pas seulement pour préserver notre capital santé comme ils disent. Mais aussi parce que ces normes représentent la nouvelle morale publique que les gens autoproclamés raisonnables souhaitent imposer à la population, pour faire son bien malgré elle si nécessaire. On veut interdire la cigarette électronique parce que « fumer c’est mal ». On fait condamner une exposition artistique de photo à Bordeaux au motif qu’une des photos présentait un enfant de manière équivoque, et cela au nom de la protection de l’enfance. On fait honte aux gens qui refusent de se vacciner contre une grippe imaginaire au motif qu’ils mettent en danger, par leur refus, les plus faibles. De manière générale, on édicte des normes de protection des individus contre eux-mêmes. Et on pourchasse le crime jusque dans l’art et dans la science. Un historien n’a pas le droit de dire, même preuves sérieuse à l’appui, que les bombardements de Dresde en 1945 étaient justifiés par le besoin de briser le peuple allemand et d’éviter une troisième dans vingt ans ; s’il le fait, il sera poursuivi et condamné pour apologie de crime de guerre. Etc, etc. les exemples abondent. Le dernier en date étant la pénalisation des clients de prostituées qui offre une excellente synthèse de ce que sera bientôt la nouvelle bête immonde au ventre fécond.

La vie, c’est dangereux, et c’est turbulent, et c’est imprévisible. Les gens raisonnables ont décidé que la vie ce n’est donc pas raisonnable, et qu’il convient d’encadrer tout ça. Ce qui est précieux pour eux, ce n’est pas la vie, c’est ce qu’on peut en mesurer ; sa durée, son degré de santé, son absence de traumatismes. Mieux vaut pour eux une population qui vit cinq ans de plus dans un état morose et gavée de psychotropes qu’une population qui vit vraiment, qui fait des bêtises, et qui meurt cinq ans plus tôt en moyenne.

Nous sommes ainsi passés de l’État paternel à l’État maternel. Les citoyens ne sont plus des adultes responsables qui ont à assumer leur vie et leurs choix, mais des enfants turbulents qu’il s’agit de canaliser et de mettre dans le droit chemin. Le gouvernement maternel des gens raisonnables se développe ainsi au centre de manière consensuelle. C’est l’extrême-centre de la vie politique et sociale. Et cet extrême-centrisme devient peu à peu le nouveau totalitarisme qui va asservir les gens, avec leur plein consentement, puisque c’est pour leur bien. Et comme tout totalitarisme qui se respecte, l’État aura de moins en moins besoin d’intervenir contre les déviants, puisque la pression sociale ordinaire et quotidienne s’en chargera.
Par exemple : vous faites du ski hors piste :
. L’État vous dit : si on doit vous secourir à cause de cela, c’est à vos frais, les impôts payés par les gens ne servent pas à couvrir des prises de risque insensées.
. L’Assurance Maladie vous dit : si on doit vous soigner à cause de cela, c’est à vos frais, nous ne couvrons que les risques indépendants de la volonté de l’individu.
. L’assureur vous dit : je ne peux pas vous assurer contre les conséquences d’un accident, car ma charte de Responsabilité Sociale d’Entreprise m’interdit d’encourager les comportements déviants.
. Votre voisine vous dit : vous devriez avoir honte de faire du ski hors piste et de mettre en danger les secouristes en cas d’accident.
. Vos collègues et supérieurs disent : ce gars qui fait du hors piste, comment lui faire confiance pour jouer collectif et respecter les règlements ?
. Etc. Donc vous avez le droit de faire du hors piste, ce n’est pas interdit. Mais dans les faits, si, c’est interdit parce que vous ne pouvez pas vous le permettre.

Et voilà, en conclusion, l’honnête homme a bien compris que le vrai péril « fasciste » ou totalitaire qui nous guette n’est pas la mouvance rouge-brun, ni l’islamisme radical ou quelqu’autre religion, ni le terrorisme, ni même les excès du capitalisme mondialisé. Il y a suffisamment d’anticorps dans la société, et d’intérêts privés, et de matérialisme individualiste, pour contrer correctement tout cela.
Ce qui est beaucoup plus puissant, et qui se prépare à dominer nos vies c’est l’extrême-centrisme totalitaire, et s’il n’y avait qu’une seule lutte à mener, il faudrait choisir la plus importante, c’est à dire celle-ci : la lutte contre le totalitarisme d’extrême-centre, hier rampant, aujourd’hui chaque jour plus audacieux, et demain au pouvoir si on le laisse prospérer. Les vrais fachos dangereux, c’est eux, pas les pitres rouges-bruns qui sont voués à l’échec.

L’honnête homme ne veut pas d’un État maternel, et il veut que les gens raisonnables s’occupent de leurs fesses et pas des siennes.

Aux armes citoyens !

…e la nave va…

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