Archives par catégorie : Népal

C’est loin ?

© Cyprien Luraghi 1990 - Népal Occidental

 

Oui, dis : c’est loin ?

Quatre ans dans les cartons, dans le grand garage. Et puis mon vieux scanner a grillé toute une série de condensateurs. Un Epson GT7000 Photo à presque 3000 balles acheté il y a dix ans. Un excellent prétexte pour profiter des déstockages d’été et m’en offrir un neuf au tiers du prix, vu que j’ai rentré des pépettes dans la boîte en fer blanc qui sert de caisse à ma petite association à but non lucratif.

Quand on était partis de la Cazelle,[1] j’avais tout emballé à la va-vite, en vrac. J’écrivais sur mon vieux site quasiment tous les jours. J’avais commencé à raconter ma grande traversée – la Transe Himalayenne – à ma sauce. Tout ce que j’avais dû couper dans le bouquin, dont le manuscrit de quatre kilos avait fait peur à l’éditeur. « Un million deux cent mille caractères ! Mais t’es fou ! » J’allais bon train quand la nouvelle de notre prochaine expulsion nous était tombée sur le râble… J’ai tout laissé en plan depuis.

Ça se trouve ici : CLIC ! (Accès restreint)

Je scanne comme un fou, du coup. C’est le chaos dans les boîtes à diapos.
Tiens : je n’ai pas la moindre idée du col de la photographie.
Quelque part au Népal, dans l’Ouest, en 1990.

Mais je me rappelle l’impression : une sorte de vertige, un gros trou de mémoire : combien de cols déjà, depuis Srinagar ? Combien encore ? C’est loin ?

Une tempête d’un an aux vagues de pierre figée, que nous arpentions depuis deux bons cents jours au moins.
Tu grimpes, tu ne vois que tes pointes de chaussures, tu n’entends que ton souffle dans un coton martelé par la cadence de tes pieds dont le son parvient au dedans de l’os crânien, amorti comme sur caoutchouc. Et puis là tu arrive au vieux montjoie, en haut du col. Les démons sont restés derrière tout penauds ; tu poses ton caillou, coince ton rameau d’if ou de rhododendron, pousse ton cri, pose tes fesses sur un rocher, fume ta clope, regarde enfin en face, au loin ce qui t’attend.

Et puis tu redescends.
Et en bas il fait chaud ; il y a de l’alcool, des filles, des gars, et des petits enfants. Et la mémé fripée qui prépare le poulet dont tu rêvais depuis quarante nuit.
Quarante jours.

Ce billet est dédié à Albert Cossery, dont Elise vient de m’apprendre la mort.

 

 

Albert Cossery - 1913 - 2008 - © Le Net

 

  1. Notre seconde maison dans les grands bois : j’en reparlerai… []
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Emblèmes

© le Net

 

Comme l’écrivait Olive dans son commentaire au précédent billet, le roi s’est barré du palais en béton rose de Katmandou, qui a été transformé en musée. Ça devrait s’ouvrir au public dans trois mois. Ça va être vite plié : y a pas grand-chose à voir là-dedans. Vous pensez bien que le ci-devant Gyanendra a largement eu le temps de faire le vide avant de décaniller.

On aurait aperçu cinq camions lourdement chargés quittant nuitamment le palais, peu de temps avant la proclamation de la république…

L’ex-roi s’est fendu d’une bizarre conférence de presse le jour ultime, dans un hall bondé de journalistes tassés comme des harengs et atrocement bruyants. Assis à sa petite table devant une forêt de micros, il a monologué à haute voix dans le boucan pendant vingt bonnes minutes, se justifiant des accusations qui lui sont faites (à tort, à mon avis) d’avoir ourdi le massacre du palais en 2001, où son frère Birendra, le roi d’alors, s’était fait assassiner au pistolet-mitrailleur par son propre fils, le prince Dipendra, qui avait pété un câble pour le cœur d’une belle indienne que ses parents lui refusaient d’épouser. Et puis il s’est excusé du tort qu’il aurait pu, lui et son entourage, causer involontairement au peuple népalais. Faux-cul de merde, là. Il s’est levé sans laisser le temps aux journalistes de lui poser des questions, et puis il est sorti par la petite porte de droite, et trois heures après la Mercedes royale franchissait une dernière fois les hautes grilles de ce lieu moche. Le laid palais des népalais.

Aujourd’hui, on a hissé le drapeau lune et soleil sur le grand mât et dévoilé la banderole du nouveau musée national.

 

On a aussi redécouvert, couverte de poussière et de rouille, la première voiture automobile qui ait jamais roulé dans la Vallée : celle qu’Adolf Hitler avait offerte au grand-père de Gyanendra, le roi Tribhuvan, en 1940, et qui fut hissée ici à dos de porteurs et en pièces détachées au prix d’efforts surhumains, et ne roula pour ainsi dire jamais, vu qu’à la première panne, le manque de pièces détachée la condamna au garage. Elle devrait être bientôt confiée à une équipe de restaurateurs et constituer une des pièces maîtresses du musée… avec le sceptre et la couronne, que Gyanendra a rendu au nouveau gouvernement au tout dernier moment. Ce qui fit courir un milliard de rumeurs supplémentaires dans la vallée aux mille échos…

Katmandou est une île, sauf qu’au lieu d’océan c’est de montagnes qu’elle est ceinte.

 

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Jolie môme !

© Philippe Héron 1992 

Il est sept heures du soir à Katmandou (trois heures et quart en France) et je fais comme les Népalais : la bringue… mais tout seul dans mon coin vu qu’il n’y a pas des masses de Népalais à Puycity…

La situation est pour le moins confuse : la République est en train de naître, mais elle n’a toujours pas été proclamée…
Après une longue journée de papotages divers, la Constituante s’est enfin réunie avec cinq huit plus de dix heures de retard.

Les députés sont en conclave.
Dans les rues, c’est la liesse.

Pour le roi, on ne sait pas trop bien : il se dit qu’on l’a vu quitter le palais en catimini, dans sa grosse limousine… et d’autres n’ont rien vu. Il se rapporte aussi que la Constituante lui aurait accordé un délai de quinze jours supplémentaires pour se tirer, histoire de ne pas créer de conflit aujourd’hui…

20H00 : (Népal) : deux bombes ont explosé tout près de la salle de conférence où sont réunis les 26 députés de la Constituante. Deux blessés graves ont été hospitalisés…

21H19 : la Constituante vient de débuter. Ses travaux devraient durer toute la nuit.

21H30 : deux minutes de silence ont été observées dans les rues de Katmandou, noires de monde, à la mémoire des martyrs de la Révolution d’Avril.

21H31 : le Premier ministre par intérim, GP Koirala, vient d’entamer son allocution…

21H38 : il invite les maoïstes à former le nouveau gouvernement après avoir appelé à la fin de toutes les violences.

21H44 : après lecture des détails des procédures de la Constituante, un énorme OUI retentit dans l’assemblée. Pas une seule voix ne s’oppose au texte, qui est adopté à l’unanimité.

21H46 : la proposition première est de déclarer le Népal comme République démocratique fédérale.

21H47 : tous les privilèges royaux seront abolis, avec effet immédiat.

21H54 : un orateur explique la procédure du vote qui va avoir lieu.

21H56 : la cloche électorale sonne… elle continuera de le faire pendant cinq minutes.

22H05 : la quasi totalité des votants s’est dirigée vers le côté « POUR » la proposition.

22H09 : tout le monde vote.

22H15 : les gens décorent la grande place historique de Basantapur.

22H43 : le décompte des votes a commencé ; il semblerait qu’il n’y ait aucune voix contre la proclamation des cinq points nécessaires à la proclamation de la république… Les stations de radio et de télévision annoncent deux jours de congés pour l’occasion.

22H45 : GP Koirala, 84 ans, Premier Ministre par intérim, vient de quitter la Constituante pour regagner sa résidence.

23H06 : on donne trois minutes de réflexion à ceux qui voudraient changer leur vote. Personne ne se manifeste.

23H09 : on accorde deux minutes à une députée qui tient à mettre l’accent sur le fait que le Népal s’apprête à devenir une république laïque.

23H15 : KB Gurung, chef de séance, déclare qu’on est en arrivé au terme. L’assemblée manifeste sa joie bruyamment.

23H23 : les résultat est proclamé : 560 voix POUR, 4 CONTRE.

23H35 (19H55 en France) : KB Gurung déclare que la proposition est adoptée. Il propose au nouveau gouvernement de déchoir le roi et son secrétariat de tous leurs privilèges hors de ceux de citoyens ordinaires et lui ordonne de quitter le palais dans les quinze jours à venir, ce qui est adopté à l’unanimité.

 

LA RÉPUBLIQUE EST PROCLAMÉE

Photo Tapas Thapa (Kantipur ONline) DR

 

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Procrasti Nation

© Cyprien Luraghi 2007

 

 

Dernières nouvelles du Royaume…

 

 

C’est vraiment le cas de le dire : si tout va comme ça doit, la monarchie devrait être abolie demain, 28 mai 2008, soit le 15 Jestha 2065 de l’ère Vikram Sambat.

Déjà, le roi déchu doit quitter son palais, et c’est toute une affaire. Ce vieux salaud traîne des pieds. Ensuite, il faudrait que le Népal ne soit pas le Népal. C’est-à-dire qu’il faudrait renoncer à la procrastination, qui est un art de vivre pratiqué par des millions de Népalais depuis toujours.

Tu vas toujours trouver un bon motif pour remettre à demain : la météo qui ne va pas (sauf que là, il n’y aura pas une goutte d’eau pour les jours à venir), ou bien une conjonction astrale qui aura fait plisser le front d’un astrologue, ce qui est nettement plus probable. Ou alors y a panne d’électricité, du coup y a pas de sono non plus ; alors rien.

On a tout le temps d’entrer en république, après tout. C’est comme se plonger dans l’eau fraîche : faut se mouiller progressivement, sinon tu crains la congestion. Les partis pilotiques doivent s’entendre en premier lieu, et ce n’est pas une mince affaire…

Pour résumer, le 10 avril dernier, les népalais ont voté pour élire les députés de leur nouvelle assemblée constituante, et les maoïstes ont largement emporté le morceau avec un tiers des sièges, en créant une énorme surprise. Et encore, s’il n’y avait pas eu de proportionnelle, ils auraient la majorité absolue. Les Népalais ont voté avant tout contre la corruption, qui est une plaie purulente au pays. C’est pire que partout ailleurs… en Asie ; parce qu’en Europe, la France est quand même la plus fortiche en corruptologie, ex-æquo avec la Roumanie.

La crise des ordures de Naples, c’est minable : à Katmandou, elle dure depuis toujours… enfin, depuis le grand boum qui a fait basculer ce petit pays médiéval et gracieux dans la tornade démentielle de la modernité. Et toute la crasse qui va avec ; et les bienfaits, un petit peu. Vraiment tout petit peu.

Parce que rien ne fonctionne correctement, dans le royaume. À Katmandou c’est effroyable, et dans le reste du pays les gens se démerdent comme ils peuvent. La nouvelle république a du pain sur la planche, mais pas de riz dans ses greniers. Avec le changement climatique, c’est canicule et sécheresse depuis des mois. Y a pas d’eau. Y en a de moins en moins : les glaciers fondent beaucoup plus vite que prévu par les plus pessimistes, et les orages sont de plus en plus violents, quand il y en a.

Peut-être c’est pour ça qu’ils ne se speedent pas. Ils attendent tout en sachant bien au fond d’eux-mêmes que rien ne changera vraiment… même avec les maos.

Prachanda a de fortes chances d’être désigné premier président de la nouvelle république et il est en pleines tractations avec un tas de monde… dont l’ambassadeur américain, qui s’est rendu en visite non-officielle à sa résidence. Il se susurre qu’il lui a proposé des moyens considérables pour l’aider à maintenir l’ordre dans le pays, en échange de l’assurance d’un comportement démocratique de sa part en tant que nouveau dirigeant…

C’est que les maos traînent derrière eux une sale réputation : enlèvements, tortures et exécutions sommaires, pendant treize années de guérilla. Mauvaises habitudes dont ils ont bien du mal à se départir, hélas : tout récemment encore, c’est un homme d’affaires proche de Prachanda qui s’est fait assassiner dans des circonstances pour le moins louches. une histoire de gros sous pas nette. Le cadavre vient tout juste d’être retrouvé.

Les jeunes maos de base, clones des Gardes Rouges de la Révolution Culturelle chinoise, sément la terreur un peu partout dans le pays : le YCL (Youth Communist League) échappe totalement au contrôle de Prachanda et Bhattarai (l’idéologue) ; pour la première fois, leurs effigies ont été brûlées dans une manifestation à Kathmandou, la semaine dernière.

C’est une période de flottement béat : les Népalais vivent dans une sorte de coma gazeux depuis la révolution victorieuse d’avril 2006. Trop de douleur finit par abrutir.

Demain sera une journée déterminante.
Je vous tiendrais au jus, bien sûr.
Et posez-moi toutes les questions que vous voudrez.

 

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Inutile

© Cyprien Luraghi - Boddhnath - Népal - 1983

 

C’est à cause d’eux s’ils sont si pauvres.

Ils feraient mieux de bouffer leurs vaches, au lieu de les regarder vieillir en évitant la casserole.
Ils devraient les tuer, les dépecer et les faire cuire, plutôt que donner des épluchures
aux vieux taureaux qui viennent quémander chaque soir
de maison en maison
avant de se coucher sur un vieux tas d’ordures.

Après avoir renvoyé mon groupe de touristes en France après un trek, j’étais heureux de revoir mon taureau à cornes de traviole, en rentrant chez moi en taxi depuis l’aéroport. Dans les groupes, t’en as toujours deux ou trois qui comprendront jamais rien ; t’as beau leur expliquer que s’ils bouffaient leurs vaches, les bouddhistes et les hindous, ça ne changerait rien à l’affaire ; ça sert à rien : ils n’en démordent pas. C’est réglé comme du papier à musique : ils en feraient des steaks, eux.

À Bodhnath, qui n’était pas encore une banlieue de Katmandou, il y avait en permanence trois antiques taureaux, et deux vieilles vaches au poil sale, la peau dégoulinant, troupeau de mouches autour des yeux, boitillant sur les dalles de pierre et cheminant dans la poussière au ralenti au milieu de la foule comme un torrent.

Quand j’y suis retourné l’an dernier, il y avait de nouveaux vieux taureaux. Celui de la photo est mort en 1983 ; là il agonisait déjà. Un voisin miséricordieux l’a achevé d’un coup de coutelas par une nuit sans lune. Ça se finit comme ça, toujours. Faut pas laisser souffrir. Pendant trois ans il est venu poser son museau sec au creux de mes deux mains où je nichais ma petite offrande : trognon de chou, fanes de carottes. Un museau de gros cuir qui me râpait les paumes.

Dans nos campagnes, quelques paysans ont encore pour coutume de s’enticher d’une vache. Ils ne l’envoient jamais à l’abattoir, celle-là. Elle va au pré avec les autres jusqu’au bout ; tant qu’elle peut marcher, elle y va. Et quand elle ne peut plus, le paysan l’achève, comme le font les hindous.

La vache est un animal très particulier, supérieurement intelligent. On ne croirait pas à la voir, si placide. Il ne faut pas s’y fier, pourtant : leur regard est celui qui possède le plus de profondeur et de douceur de toute la création.

Tant qu’on verra de vieux taureaux se balader à Katmandou et Bénarès et que la paysan lotois caressera le gros museau de sa blonde d’Aquitaine, le monde tournera dans le bon sens.

J’aime bien les trucs qui sont inutiles.
Le monde ne sert à rien non plus, si on réfléchit bien.

 

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