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Caca sécot ? Cacao ?

Relique des vêtements de saint Léopold de Padoue - collec perso - © Cyp Luraghi 2010Il était tout petit − un mètre trente-cinq −, mal foutu dès le départ et il est devenu saint pour chrétiens, Léopol Mandic. J’ai un minuscule morceau de sa robe de capucin à la maison, sous pochette plastifiée :

Je l’ai retrouvée l’autre jour, coincée sous un pied de la table de travail à l’atelier, la relique. Six ans qu’elle devait y être collée : ratatinée.

Vu de près ça ressemble à un vieux buvard d’acide des années 70. On en mangerait presque. C’est peut-être hallucinogène, allez savoir. Ou alors c’est cacao, mais avec le compte-fils et le nez posé dessus c’est tout juste si on n’y voit pas grouiller les acariens comme sur un vieux Saint-Nectaire.

Ça appartenait à notre ami Philippe et je l’avais récupéré dans ses affaires après sa mort. Alors donc c’est ça, la bure. La fameuse bure franciscaine… genre grosse nippe de tibétain. Eux aussi ont des reliques ; d’ailleurs j’avais ramené un poil de scalp du yéti du monastère de Tengboche au Népal[1] de mes voyages et offerte à un neveu, qui l’a paumé aussi sec.

Le scalp du yéti à Tengboche- CC Wikimedia Commons

Cette manie de mettre en boîte ou de plastifier qu’ils ont, les relicolâtres…

J’avais soudoyé le moine de service ; enfin : fait une offrande généreuse aux frais du budget de Nouvelles Frontières[2] et il avait consenti à l’extraire de sa boîte après avoir défait le cadenas et à le présenter sur une étole blanche, à portée de main. Et là un poil s’est détaché pendant qu’il nous débitait son blabla et je ne l’ai pas lâché du regard, qui atterrissait mollement dans la poussière du gros plancher. Et hop, du bout des doigts jusque dans la poche ; pas vu pas pris. Une épaisse soie roussâtre.

Le yéti est un saint, dans son genre : il accomplit des actes remarquables et mène une vie exemplaire dans laquelle il en chie. Et, comme les saints des chrétiens, il fait peine à voir et produit d’excellentes reliques, monnayables sous forme d’espèces sonnantes et trébuchantes. Car tout se paye et les moines ont un estomac et le poil dans la main… et sur la peau sous forme de bure. Que l’on débite ensuite en confettis carrés, que l’on vend à l’encan, et cætera.

Des vies édifiantes… des vies de merde oui, je vous le dis. Je ne ferais yéti pour rien au monde et encore moins saint. Passer sa vie à se planquer de la compagnie des humains dans les montagnes gelées, très peu pour moi. Je préfère collectionner leurs reliques et vivre dans le lucre et le stupre en les imaginant, lascif, se mortifier dans leur luxe de macérations.

Le jeune Corentin[3] qui vient de voir le jour ne deviendra jamais yéti ni petit saint et ma prophétie ne peut être mise en doute : la relique sous plastique me l’a susurré à l’oreille ce soir, et son chuchotement est pontificalement infaillible.

Longue et belle et joyeuse vie petit coco !

[et on dit oui, chef.]

 

  1. Se prononce Teng-bo-tché. []
  2. Mon employeur de l’époque − les années 80 −. []
  3. Fils de not’ Pseudo. []
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Billet, siouplaît !

© Philippe Dulauroy - Buenos Aires 2009

 

Billetteur à la demande ; j’en suis réduit à ça. On appuie sur le bouton et hop, je crache mes petits biffetons. Je déchois, mais ne dois point décevoir : les billets me filent sous le nez et ne m’appartiennent pas. Ils sont à vous et à la fin du mois je ne retiens que ceux nécessaires à ma subsistance et au remplissage du frigo des Danaïdes.

Comme les billets sont précieux, je les brasse en sous-sol, claquemuré derrière l’épaisse porte rouge barrée de l’intérieur. Là, dans la moiteur de l’atelier, je me sens comme dans une rame de métro lancée dans le noir après avoir haleté en courant pour choper la dernière correspondance : enfin seul. Plus un regard et sans un contrôleur à l’horizon.

Et je compte les mots : tant et tant qui forment le billet : 137 à l’instant même ; c’est pas encore assez. Faut faire bon poids, bon compte…

***

Je me souviens : Kiran venait de poser le pied sur le sol français pour la première fois. J’étais parisien alors ; et nous étions allés le chercher à l’aéroport avec sa sœur Tara. Il venait à Paris pour exposer ses peintures et nous étions descendus dans le métropolitain, histoire de faire prendre le pouls de la cité à notre bienveillant et jovial ami népalais. Kiran, debout au fond de la voiture, affichait son beau sourire de Bouddha khmer, heureux, les yeux brillants. Joli manège que cette chenille de fer trimbalant son monde bringuebalant aux épaules lassées…

– Oh Kiran, petit frérot… Tara lui bourrait le flanc de petits coups de coudes.
– Oh Kiran : faut pas sourire ; ils ne font pas ça ici.
– Ah ?
– Sans déconner Kiran : tu as vu comment ils te regardent ?

Kiran avait alors lentement balayé la foule de son regard, pour le poser finalement sur celui de Tara, avec un air sérieux que je lui voyais pour la première fois. Une mine concernée.

– Tu as raison sœurette : ils ont de petites bombes dans les yeux.

 

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Rien de rien

© Cyprien Luraghi 1982 - Khumbu - Népal

 

– Oh ! C’est le père de Lobsang !
– Lobsang… tu as de ses nouvelles à ce vieux salaud, Pasang ? 

Sur le toit-terrasse, nous fumions notre kretek en buvant le café du soir. Une liasse de photographies sur la table basse, étalées. Les volutes bleues du tabac giroflé se mêlaient à celles des fumigations de genévrier de l’encensoir allumé par sœur Jangmu,[1] la délicieuse épouse de mon ami, disparue depuis…

 

 

– Ah ! Il est cloué dans un fauteuil roulant maintenant ! Voilà un homme qui s’est fait son malheur… et je vais te dire, Cyprien : il n’a personne pour le plaindre…
– Raconte. 

Au bout d’une heure je savais tout. Lobsang avait fui sa haute vallée au pied de l’Everest comme tant d’autres, il y a quarante ans. Patates et sarrasin, ça va bien quand il y en a mais comme ce n’est pas souvent, l’estomac dicte aux pattes d’aller chercher l’assiette pleine ailleurs, toujours.

Notre espèce doit beaucoup à la disette : sans elle nous serions des êtres hébétés, repus, poussant byssus. Longtemps, des années, Pasang, Lobsang et une troupe de coolies avaient sué ensemble et s’étaient échinés à coltiner des sacs sur les sentes escarpées, pour quatre ronds. Un taudis leur servait de point de chute entre chaque livraison, qui pouvait durer des semaines. Livrer toutes denrées partout dans le royaume, par tous les temps, sueur dégouttant de la pointe du nez. Soixante-dix kilos d’épicerie plaquée au dos, han, han, han.

Quelques arpents de terre à sarrasin échurent à Lobsang en héritage : il raccrocha définitivement sa courroie de portage au clou, ce diplôme de misère – le namlo – et leva son premier rideau de fer. Au milieu des années soixante-dix, les premier touristes occidentaux affluèrent : l’officine de Lobsang fut la première à leur proposer ses services : location de portefaix.

Un juteux contrat avec l’agence de voyages française pour laquelle je travaillais le propulsa au premier rang des négriers de la place. Pasang, qui n’avait toujours pas un sou vaillant, se mit au service de son vieil ami Lobsang qui l’exploita jusqu’à la moelle, comme des centaines d’autres pendant vingt ans et plus, jusqu’au moment où le bras droit de Lobsang monta sa propre boîte avec Pasang pour associé.

Un gueux n’a rien à perdre que sa vie ; nombreux furent ceux qui la perdirent en travaillant pour Lobsang : porteurs gelés en bloc en haut des cols ou les doigts en moins ; dans leur masure le ventre vide ; bien trop tôt invalides, et ces veuves et leurs enfançons : moins que chiens. Des dents. En or ça va de soi. Trois : un sourire large, épanoui sur une peau tirée lisse et luisante, derme dodu dessous, et la main potelée au doigts lourdement bagouzés. Deux chevalières. Et volubile : nous sommes du même bord lui et moi ; eux derrière sur un banc et nous deux face à face au grand bureau. Une horripilation discrète et générale : c’est d’instinct que Lobsang me répugna dès cette première fois. Marchand de chair humaine. 

– Et puis, Pasang ?
– Après mon départ, il a enflé, enflé : de quinze groupes de trek par an à deux cent… Money, money, money. Tu es comme moi Cyprien : l’argent pour nous, c’est des patates : il en faut juste ce qu’il faut, sinon elles pourriront dans la resserre pendant que tes voisins mourront de faim.

***

Lobsang avait vu gros. Assis à son bureau. Il ferma les yeux et le plan de son hôtel de rêve resta imprimé sur sa rétine ; lentement se dissout en mosaïque sous les paupières ; il le savait, il le savait. Mais ça avait toujours marché : aller droit devant, foncer : ce culot qui l’avait jusqu’alors propulsé de son sort de porteur à celui de magnat du tourisme. Des étincelles dispersées du plan qui retombaient comme les étoiles s’éteignant d’une bombe de feu d’artifice, il le vit en élévation. Son projet fou. Le luxe d’un palace au pied de l’Everest. La stupeur. Puis la stridulation perçante de l’acouphène ; la chute. L’épanchement et le caillot. Définitif. 

– Il ne bougera plus jamais que sa tête, maintenant ?
– Oui : les meilleurs chirurgiens du monde entier l’ont vu ; c’est fini.

Après un temps de silence et en pensant aux porteurs morts dont les visages défilaient en nous, une seconde kretek s’alluma naturellement et parvint à nos lèvres. Et la nuit était là sans corneilles.  

© Olivier Tichané 2007

Pasang et moi en 2007 à Katmandou

 

 

  1. Lire le billet lié. []
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Au Couinistan

© Gouvernement du Bihar

 

Je le dis tout net : les Ricains me sortent par les trous de nez. Ils ne font rien qu’à couiner comme des sales mioches et jouer aux cowboys.

J’écoute à nouveau la radio depuis quelques jours et ça n’arrête pas : les speakers se succèdent en rafale au micro pour nous annoncer que ça craint aux USA ; gros cyclone en vue et tout le toutim. Après les jeux mondiaux de la dope et du fric dégueulasse en dictature chinoise, voilà qu’ils nous bassinent en relayant les jérémiades américaines.

Y a un cyclone, dis-donc ! Et tout le monde fout le camp en mouillant son froc ; le gros molosse aboie, alors les caniches de la presse européenne font leur concert de roquets, en guise d’écho. Un quart de seconde pour nous parler des 85 morts de Cuba, et des tartines de commerçants louisianais larmoyants sur leur stock de steaks congelés dégoulinants faute de jus.

***

Et pas un mot à propos de la rupture du barrage de la rivière Koshi, à la frontière indo-népalaise.

L’an dernier déjà : 8 millions de personnes évacuées, deux fois la France sous les eaux et au moins 6000 morts. Pas un mot.

Et cette année… La pire mousson depuis plus de cinquante ans ; les rivières qui dégueulent depuis l’Himalaya, dont les glaciers fondent dix fois plus vite que prévu par les plus pessimistes ; le déboisement accéléré par l’exploitation rapace ; négligence et corruption…

L’Inde, c’est les vaches sacrées, Mittal et Gandhi.

L’Inde, c’est Noland à la radio ; mais les Américains, c’est quelque chose.

Ils peuvent pas s’empêcher.

Sortez les serpillières… pour essuyer les yeux de crocodiles des uns, et emballer les morts des autres.

 

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C’est loin ?

© Cyprien Luraghi 1990 - Népal Occidental

 

Oui, dis : c’est loin ?

Quatre ans dans les cartons, dans le grand garage. Et puis mon vieux scanner a grillé toute une série de condensateurs. Un Epson GT7000 Photo à presque 3000 balles acheté il y a dix ans. Un excellent prétexte pour profiter des déstockages d’été et m’en offrir un neuf au tiers du prix, vu que j’ai rentré des pépettes dans la boîte en fer blanc qui sert de caisse à ma petite association à but non lucratif.

Quand on était partis de la Cazelle,[1] j’avais tout emballé à la va-vite, en vrac. J’écrivais sur mon vieux site quasiment tous les jours. J’avais commencé à raconter ma grande traversée – la Transe Himalayenne – à ma sauce. Tout ce que j’avais dû couper dans le bouquin, dont le manuscrit de quatre kilos avait fait peur à l’éditeur. « Un million deux cent mille caractères ! Mais t’es fou ! » J’allais bon train quand la nouvelle de notre prochaine expulsion nous était tombée sur le râble… J’ai tout laissé en plan depuis.

Ça se trouve ici : CLIC ! (Accès restreint)

Je scanne comme un fou, du coup. C’est le chaos dans les boîtes à diapos.
Tiens : je n’ai pas la moindre idée du col de la photographie.
Quelque part au Népal, dans l’Ouest, en 1990.

Mais je me rappelle l’impression : une sorte de vertige, un gros trou de mémoire : combien de cols déjà, depuis Srinagar ? Combien encore ? C’est loin ?

Une tempête d’un an aux vagues de pierre figée, que nous arpentions depuis deux bons cents jours au moins.
Tu grimpes, tu ne vois que tes pointes de chaussures, tu n’entends que ton souffle dans un coton martelé par la cadence de tes pieds dont le son parvient au dedans de l’os crânien, amorti comme sur caoutchouc. Et puis là tu arrive au vieux montjoie, en haut du col. Les démons sont restés derrière tout penauds ; tu poses ton caillou, coince ton rameau d’if ou de rhododendron, pousse ton cri, pose tes fesses sur un rocher, fume ta clope, regarde enfin en face, au loin ce qui t’attend.

Et puis tu redescends.
Et en bas il fait chaud ; il y a de l’alcool, des filles, des gars, et des petits enfants. Et la mémé fripée qui prépare le poulet dont tu rêvais depuis quarante nuit.
Quarante jours.

Ce billet est dédié à Albert Cossery, dont Elise vient de m’apprendre la mort.

 

 

Albert Cossery - 1913 - 2008 - © Le Net

 

  1. Notre seconde maison dans les grands bois : j’en reparlerai… []
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