Archives par catégorie : Népal

Disparition mariale

Sur les hauts de la vallée de Langtang - Népal - Illustration © Cyprien Luraghi - ICYP - 1986-2015

*

J’apparais.
Il se passe des tas de choses.
Et puis, sortie de scène.


Ça dure un temps. Entre un claquement de doigts et une vie, selon l’échelle. Et c’est pareil pour tout le monde. Ça n’a rien de miraculeux, et pourtant. Ça en a toutes les apparences, mais. C’est un phénomène bien réel. Là-haut il n’y a pas de statue de sainte vierge, mais moi seul. Au sommet de ma gloire. À des milles au dessus de l’océan, loin. Le monde en dessous. Les ultimes buissons et le vent.

Claquant aux tympans.

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Samedi 12 Baisakh 2072

Népal - Swayambunath © Cyprien Luraghi 2007-2015Le samedi est le seul jour férié de la semaine au Népal. Il est aussi considéré comme un jour néfaste et ce samedi 25 avril 2015 l’était vraiment.

12 Baisakh 2072 de l’ère vikram sambat,[1] le soleil au mitan, tout le monde aux champs où à bader dans les venelles et sous la croûte un monstre géant s’ébroue comme piqué par une bestiole : ça craque aux entournures tant l’ossature du titan durant les quatre-vingts ans qu’aura duré son roupillon, s’est ankylosée.

Le rapace ne se posera pas sur le fil aux drapeaux de prières à Swayambunath. Les enfants n’iront pas à l’école demain ni les jours suivants, ce samedi maudit durera des mois et le monstre souterrain n’en saura rien, reparti pour une longue et douce nuit, ignorant qu’en aplatissant son insecte piqueur il aplatissait un quart du pays au dessus  de son baldaquin du plat de la main.

*

Honneur à celles et ceux qui viennent en aide, gloire et courage aux survivants, paix aux défunts. Jaï Népal !

 …e la nave va…

  1. Une variante du calendrier hindou, en usage officiel au Népal. []
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Hé mec !

Illustration © Pierre Auclerc - ICY - 2013

Deux heures au téléphone avec un ancien d’une des boîtes de voyages pour laquelle j’ai pas mal turbiné dans les années 80 à guider du monde à pied sur les chemins de l’Himalaya. Il était bien bourré quand il a raccroché, hoquetant. C’était hier au soir et il ne me rappellera jamais : je lui ai dit les choses en face comme je le fais toujours avec n’importe qui, ce qui n’est pas fait pour plaire. Je n’écris pas non plus pour plaire, mais pour transcrire ce que je vois et quand c’est pas plaisant, c’est le même prix, mec. Parce que justement c’est un mec qui m’appelait hier depuis pas loin de Tarnac, d’où il revenait après un raout de putains d’insurgés de mes couilles. 

L’Insurrection qui vient : hi hi. Ils chient pas la honte ces guignols, sans déconner. 

Le mec ça faisait des jours qu’il me bassinait comme un témoin de Jéhovah à me balancer ses tracts par e-mail et à me demander mon avis dessus. Franchement : j’en ai strictement rien à foutre, de tout ça. J’ai pas fait mes humanités, pour commencer. La branlette collective, les prises de têtes groupusculaires et le maniement de concepts hautement intellectuels, c’est pas mon trip du tout. J’suis un homme de terrain, les pieds plantés. La Révolution dans le salon, à d’autres. J’ai déjà donné. Finalement, le mec il a tellement lourdement insisté que j’ai lu son tract : CLIC. Le genre bien emballé, donc. Avec des gourous, de quoi pieuter, se rassasier et faire ses petites et grosses commissions. 

Le mec, il avait commencé à guider des touristes en Asie quelques années avant moi et puis il s’était retrouvé dans les bureaux, vendeur de rêves tarifés. Payé douze mois sur douze. Moi et les copains, on était restés simples guides : payés à la journée et au lance-pierres. Pendant dix ans, le mec était voisin de bureau de Machin, dont je dresse le portrait dans le billet « Tendre démon » − le lien est au pied de celui-ci. Pendant dix ans, donc, le mec comme tous les autres mecs et nanas bossant dans ces boîtes à touristes, n’a pas levé le petit doigt pour faire que nous autres, guides précaires, ne le soyons plus et ayons droit à une retraite décente. Pas plus qu’ils ne se sont battus pour améliorer le sort terrifiant échu aux porteurs de trek[1] : misérables esclaves pouvant crever la gueule ouverte, que nous n’étions alors que deux en tout et pour tout à défendre bec et ongles contre les négriers d’Orient et d’Occident : un certain Denis et ma pomme. Et personne d’autre.

Or donc le mec me draguait, un quart de siècle plus tard, hier soir au téléphone, passablement pété et quand c’est l’alcool qui parle, le tréfonds de la tripaille se révèle et là, j’écoutais, j’écoutais… et puis je l’ai putain envoyer chier, le mec. Qui jouait les héros avec sa bande de charlots branchés Tarnac. 

Tarnac, j’en ai rien à foutre pour tout dire. En 2009 sur Rue89 on avait été quelques uns ICY à gueuler contre l’injustice faite à Julien Coupat et ses copains. La prose pompière de ces foutricules me colle les pustules, mais bon : ils s’étaient retrouvés dans la panade pour rien du tout et là, je dis toujours présent. J’étais pas dupe : lisez mon vieux billet « Du visible à l’invisible » datant de cette époque. 

Le mec, il est comme les résistants de 1946 : il a besoin de reconnaissance. Manque de bol pour lui, il était super mal tombé hier soir. Quand les lâches jouent au héros, je suis impitoyable ; déjà qu’en temps ordinaire la pitié m’est notion absente… 

Le mec, il est fan des émissions de Mermet et je suis sûr qu’il cause dans son répondeur. L’an passé il est venu passer quelques jours à la maison et il couinait sur sa retraite. Moi j’aurais droit à rien ; enfin : au minimum-vieillesse comme on disait autrefois. Parce que ce grand révolutionnaire en carton qui bande devant les bannière de l’Anarchie et se vante d’être de toutes les manifs où ça castagne, n’a pas bougé un petit doigt… comme tous les autres. 

Le mec, il voulait que je rejoigne sa mouvance : le gag. Inutile de tenter de lui expliquer que je suis objecteur de conscience et par conséquent opposé à toute forme de violence physique : autant déclamer du Platon à une brique. Et puis le mouvement c’est nul. L’immobilisme railleur convient mieux à ma nature profonde ;-)

Le mec a raccroché et j’ai repris ma correspondance avec un autre mec dont je vous entretiendrais un de ces quatre car ce mec-ci ne vaut pas mieux que ce mec-là. 

E la nave va…

  1. J’en parlerai dans d’autres billets. []
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Gérard et le haschisch

© Gérard Géry

© Gérard Géry

Je rentrais de je sais plus quel circuit touristique en Inde, quelque part dans les années 80. L’avion d’Air India se remplissait doucement, à Delhi. Mon groupe de randonneurs était installé un peu plus loin à l’arrière et celui du petit mec tout sec avec les tifs tout blancs aussi. Il était assis à ma gauche, le pépère. Tout de suite on s’est causé comme si on avait gardé les cochons ensemble : normal, on fait le même boulot et les occasions sont rares pour nous autres guides, de tailler la bavette avec des collègues, tant on bouffe de la borne à gaver d’un bout à l’autre de l’année. On ne fait que se croiser, d’ordinaire. 

Il s’appelle Gérard Géry et il est en train de rouler un gros pétard à trois feuilles, assaisonné de tcharass himalayen premier grand cru classé, tranquillou. En ces temps bienheureux on pouvait cloper dans les avions. Les hygiénistes néo-puritains n’avaient pas encore entamé leur djihad pour l’éradication du sel de la vie. Mais on ne pouvait quand même pas fumer des pétards dans les avions. L’hôtesse en sari effarée, le fit remarquer pète sec à Géry :

− Monsieur, c’est interdit.
− Madame, je pourrais être votre père. 

En Inde ça marche à tous les coups : l’hôtesse fit comme si de rien n’était ; d’ailleurs de fait, rien n’était. Il me passa le spliff au bout de quelques taffes comme si on se connaissait depuis toujours et je me pris une de ces claques au décollage, les amis : aïe aïe aïe… C’est comme ça que j’ai connu Géry. De temps à autre il guidait un groupe de touristes en Inde ou au Népal : ça lui payait la balade. Et parce que nous autres guides, sommes des animaux puissamment sociaux et qu’il avait besoin de se frotter la couenne à celle des autres. Nos contemporains sont notre passion première et une source d’ébahissement sans cesse renouvelée. Et rien de mieux pour satisfaire cet appétit féroce, que de passer quelques semaines en leur intense compagnie dans la promiscuité contraignante d’un groupe de touristes occidentaux propulsés en plein Moyen-Âge chez les pittoresques bigarrés des hautes vallées himalayennes… 

L’inconnu est toujours intéressant à connaître : à 90 ans Géry est parti sans retour à sa découverte en plein janvier : Paris Match lui a rendu hommage pour l’occasion. Avant qu’on se rencontre il avait déjà eu des tas de vies, dont celle de pilier de la bande des grands reporters du Match des années 60 : bains de sang et paillettes, exploits surhumains et catastrophes. Le tout au Leica. Et Brigitte Bardot pour se rincer l’oculaire au retour comme c’est raconté sur cette page : CLIC

On n’était pas du tout foutus pareils lui et moi : c’est pour ça qu’on s’entendait bien, jusqu’à un certain point. Il appartenait à la société du spectacle. Pas moi. Il était Tintin reporter alors que je suis un moine observant l’agitation alentour. Après le coup de l’avion d’Air India, on s’était revus plein de fois par la suite, toujours en Asie. Géry a été le seul à croire à mon projet de grande traversée de l’Himalaya à pied[1] et nous y avait rejoints en plein couvre feu au Cachemire, juste avant la guerre civile qui dure depuis. Et au Népal pendant la première Révolution d’avril 90 :

Je passe la matinée avec Géry et Moti, à fumer nombre de pétards et causer politique sur la terrasse du quatrième étage d’un café au centre-ville. Les serveurs n’osent pas apostropher ce monsieur de soixante ans aux cheveux d’un blanc immaculé… Toujours ce respect envers les aînés. On peut bien en profiter, non ?

Soudain, dans la rue, c’est la panique : une fumée s’élève du collège au coin de l’avenue, les gens courent comme des lapins… Ce sont les lycéens qui foutent le feu à une grosse couronne de paille, symbole de la royauté. Quelques courageux distribuent des tracts… Les flics déboulent par camions entiers, longues matraques de bambou et pistolets-mitrailleurs en main… Ils hésitent : tirer sur des enfants, ils n’ont pas encore l’habitude. Ils font évacuer la rue avant de donner l’assaut, bien violent : les coups pleuvent sur les lycéens qui se sont fait coincer… les autres ont disparu…

La BBC du soir annonce six morts à Katmandou… Il y a eu d’innombrables explosions de violence tout au long du jour et aux quatre coins de la vallée… Il est temps qu’on se tire.
(Extrait de Pistes Himalayennes, Albin Michel 1991)

Et puis il avait posé son Leica pour de bon et moi le sac à dos peu de temps après. On s’était revus une fois en France en 91. Mais c’était plus pareil du tout. On n’avait plus rien à se dire… en terre étrangère. 

E la nave va, mon vieux Géry !  

  1. La Transe Himalayenne, en 89 et 90. []
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Droit devant !

Ma pomme et Karma dans le Far West népalais © Cyprien Luraghi 1990Là on venait de passer gentiment un petit col, nous trois. Les doigts dans le nez dans les rhododendrons géants à trois mille et quelques mètres. Après quarante jours à train vif dans cette région de misère où la révolte grondait. Le populo montrait les crocs à l’exécrable gouvernement du vilain roi d’alors, au printemps 90. Alors notre trio déambulant attaquait la dernière grimpette la joie au cœur malgré les intempéries, oscillant sur ses six pattes le nez au vent piquant. 

C’est pas tant le sentier qui nous avait minés avant ce col-frontière ; ni ses corniches traîtresses, ni son sol raboteux. Mais cette peine profonde qui se lisait dans les yeux des peuples y vivant : êtres vitreux tiraillés sans cesse par le manque de tout ce qui fait le sel de l’humanité. La faim au ventre et l’absence d’espoir pour la plupart. Et la rogne sourde de l’insurrection pour quelques uns, rares et d’autant plus déterminés à la lutte à la vie. Hébétude et courroux. Privations et humiliations de malheureux traités pis que bestiaux par un maître bestial.[1]

***

23 ans plus tard aujourd’hui je franchis un autre col-frontière en compagnie d’autres amis chemineurs. Nous sortons sur les rotules, affamés et heureux, d’une autre contrée de grande misère humaine : le Far West d’Internet. 

Pendant quatre ans deux femmes se sont acharnées sur plusieurs d’entre nous et principalement sur moi, Chepita et NEMROD34. Deux détraquées. Celles que nous avons pris coutume d’appeler « la folle de Brest » et « la Bouse« . Catherine X et Évelyne X : un duo d’enfer.

Jusqu’à hier soir Catherine avait un blog hébergé chez Overblog. Un blog de corbeau intégralement consacré à notre destruction : plus de 200 articles m’étaient dédiés et plus d’une centaine à Chepita et autant pour NEMROD34. Cette femme parano de toute évidence et d’une rare méchanceté, nous traquait en permanence : le moindre de nos propos était interprété de traviole, la plus anodine de nos blagues à trois balles prise au premier degré et amalgamée à des faits divers affreux. C’était moche, vraiment. Je ne souhaite à personne de se voir cloué sur un tel pilori de cinglée pendant trois ans. 

Or donc pour avoir odieusement et massivement diffamé Chepita, la Justice a condamné Catherine X alias « Jexiste » hier à Brest à 10000 euros d’amendes dont 8000 avec sursis. Son hébergeur est lui aussi condamné à verser la même somme. Il l’avait déjà été en appel en décembre 2011 : lisez le billet lié « NEMROD34 gagne en appel contre Overblog ». Le Télégramme de Brest a publié un article au lendemain de la première audience publique ici : CLIC.

***

C’est un jour de joie. Mais l’affaire n’est pas terminée : un fou reste fou tant qu’il n’est pas soigné, je le sais. Et Catherine X n’était pas seule dans cette hallucinante entreprise de démolition de nos petites personnes. 

Cette affaire peut sembler futile : combien de fois j’ai entendu qu’il ne s’agissait que d’embrouilles de cour de récré… et combien d’autres fois on m’a conseillé de ne plus aller sur l’internet. Et combien encore on m’a grondé en me disant que j’aurais dû bétonner mon anonymat. Comme si après avoir pris la bagnole un chauffard bourré m’avait embouti et que le gendarme de service m’aurait dit : « Vous n’aviez qu’à pas prendre la route : ça ne vous serait pas arrivé. »

L’internet est une voie publique et il n’a rien de virtuel. Le virtuel, c’est de la foutaise. Tant que les législateurs n’auront pas compris ça, l’internet restera une nef des fous. 

Maintenant passons donc ce gentil col et quittons le méchant pays, les amis.

E la nave va… 

  1. Pour en savoir plus sur le bonhomme Karma à ma droite sur la photo; lisez le billet lié « Plantigrade droit devant ». []
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