Archives par catégorie : Népal

Bodhnath 2007

© Cyprien Luraghi 1987

Ce billet est dédié à la mémoire de mon vieux pote Iman Singh Gurung, mort sous une avalanche dans l’expédition qu’il dirigeait avec le regretté Daniel Stoltzenberg, l’an dernier.

 

23 mars

Une heure moins le quart. Khangsar guest house.
Olive ronfle tranquillou. On vient de s’écouter quatre épisodes de Signé Furax.

Bodhnath, dans l’après-midi.

Il n’y a plus aucune interruption entre la capitale et les cités satellites.
La ville englobe tout maintenant.
Je papote avec la fille qui vend les tickets pour l’entrée au stupa (grand dôme bouddhiste) ; j’ai habité ici longtemps, tu sais… Alors vas-y, t’as pas besoin de payer. Je te disais pas ça pour pas payer, didi…[1] Je sais.

Un grand sourire.

Les Tibétains font leur ronde comme toujours, depuis la nuit des temps.
Viens Olive, on se pose sur un banc, on regarde ; c’est pas fatiguant, inutile d’arpenter ; vois ça : c’est le Tibet qui tourne autour du grand monument blanc.

Une clope. Deux. Un pépé ridulé nous regarde. On a un teint ni jaune ni tanné, et les yeux débridés. Il n’en a jamais vu des comme nous. Grand sourire placide, pattes d’oie épanouies. Décidément le monde a fait de drôles d’hommes, dit son visage entier. On doit venir d’un coin perdu du haut plateau, certainement. Ou bien nous sommes des Indiens, va savoir.
Deux yeux, deux jambes et deux bras : c’est un humain. On pourrait être noirs ou verts, c’est idem : quand on gratte la peau le sang est vermeil chez tout le monde.

Ainsi se dit le Tibétain, qui aime tout son monde.
S’il rencontrait un médusaire saturnien, il trouverait tout de même ses plissures amicales : le Tibétain aime la vie dans tout le vaste univers, sans distinction aucune.

S’il rit de toi, c’est que tu as une bonne bouille ; il ne peut pas penser à mal.

Ils sont mille et bien plus, à faire un tour ou cent huit,[2] à enquiller la rotation dévotionnelle autour du monticule chaulé de frais.

***

Nous allons faire un tour dans le faubourg où, vingt ans plus tôt, je vivais avec Deborah, une californienne naïvement dévote, totalement encolifichée d’amulettes bondieuses, comme en arborent les grenouilles bénitières locales. Sauf que là, sur une perche blondasse, ben ça fait con. Et ça l’est. Je dis pas ça pour toi et tes consœurs dorées du capillaire, Nono :-)
Un grand lama suivi de moines confits d’admiration, se retourne et me fixe soudain ; la force d’inertie de mon pas bufflesque et chaloupé de vieux trekkeur m’éloigne inexorablement de lui ; c’est cent mètres plus loin qu’un souvenir m’advient : c’est Untel Rimpotché, grand maître vénéré, avec qui je me cuitais en douce dans ce temps révolu. J’étais alors le seul Occidental du coin à n’être point bouddhiste, et ça lui plaisait bien. Comme en plus je ne considère pas du tout les bonshommes par leur rang, ma force en gueule le changeait nettement, de la routine des blancs bouddhous tremblant devant un grand gourou. On causait de pleins de trucs assez philosophiques, mais comme je suis un plouc de base nullement érudit, j’avais bien l’impression qu’il tombait un carcan : celui d’une religion moins connasse que les autres, mais sur laquelle des ères monacales ont plombé la plus adamantine des sciences du concept.

− Cyprien, quand même : à Bodhnath, y a une force spéciale…

Olivier vient d’entrer au Népal.
Il a touché son cœur du bout du doigt.
Et on s’est terminés au cyber de Freak Street, à écrire des douceurs à nos douces.

***

Annapurna Hotel

On a changé de camp de base ; du quartier nord et hyper speed, nous sommes revenus au coeur de la vieille cité, là où tout a commencé, dans les années soixante. 300 roupies la double (3 zeuros), petit patio et trocbar pépère, riz népalo, nounouilles chinoises ; tout est simple, chouette et gentil. Et souriant, boudi ! J’avais oublié ça : qu’est-ce qu’on est sinistrés du zygomo, la-bas chez nous. Ça fait du bien, ces gens qu’ont la banane.

Sinon, aujourd’hui c’est aussi panne de jus, mais là c’est d’hydrocarbures qu’il s’agit. Il y a eu des émeutes dans la plaine du Téraï (une trentaine de morts) et les soixante-six camions chargés d’acheminer la précieuse denrée vers la Vallée sont coincés. Seules deux pompes restent ouvertes. Quatre litres par véhicule, et basta ; un jour d’attente au minimum. Pour nous c’est cool : sans les bagnoles tout redevient charmant ; les marchés aux légumes s’installent au beau milieu de la chaussée et les piétons sont ravis. Virez les caisses et tout sera mignon à nouveau. D’ailleurs c’est prévu : Ashok m’a dit qu’avec le nouveau gouvernement, un plan de circulation draconien est prévu. Y a pas que nous qui souffrons de cette pollution démentielle : les Katmandouites respireront à nouveau, enfin. Donc tout n’est pas perdu.

  1. Familier : « grande sœur » en népalais. []
  2. Nombre sacré pour les hindous et les bouddhistes. []
Également publié dans Humain | Mots-clefs : , , , , , , | Laisser un commentaire

17 ans plus tard

© Cyprien Luraghi 1985 - Népal - Sur le Grand Tour des Annapurnas

Ce billet est dédié à la mémoire de mon vieil ami Chandra Takhali.

 

20 mars, Airbus A 330-300

On a eu froid, on a eu chaud, au cul et aux glaouis, que nous avons tout rutilants.
Nous ne devons d’être partis qu’à cette chère Sylvie, que nous ne connaîtrons jamais, mais qui nous a dit oui -en tout bien, tout honneur- lorsque nous avons déboulé au comptoir de Gulfair à Roissy, alors qu’il venait de fermer…

On a filé direct jusqu’au zingot, où qu’on est maintenant. Un gros bouzin suspendu dans le ciel, qui trace sa route jusqu’à Bahrein, puis Mascat, et enfin Katmandou…

***

Mascat, salle de transit de l’aéroport. Une heure et demi du matin.

Bon, ça commence déjà ; je me pose dans le bus qui nous sort de l’avion, à côté d’un jeune Népalais qui me rappelle quelqu’un… Droit dans le mille : c’est le fils de Lakpa Norbu de Lukla, que j’avais quitté en 1990, au dernier jour de la Transe…

Il revient après trois mois passé à turbiner en France, dans un magasin de sport dans une vallée proche de la Maurienne. Bon. Le monde est tout petit. C’est son père tout craché. En fait, on est déjà au Népal. D’autant qu’il me donne des nouvelles toutes fraîches de tout un tas de vieux amis. C’est parti !

Mon vieux copain Chandra Takhali est mort l’an dernier d’un cancer. La dernière fois que j’avais trekké avec lui, il était déjà bien malade, mais on ne savait pas de quoi. Un de ses fils aussi, a quitté notre monde, dans un crash aérien d’un petit coucou des montagnes.

Sinon oui, je suis un vieux machin officiel. On ne me tutoie plus qu’à grand-peine… mais Tshiring m’appelle immédiatement Pascal. La vieille habitude. Après tout, si c’est mon prénom de naissance, c’est aussi celui qui me sied au pays. Car oui, c’est mon pays de cœur… et comme je n’ai que ça. Apatride moqueur…
Qu’est-ce que tu veux, lecteur, je n’ai où me placer hors ma langue adorée.
Du pays des choucroutes, quintal d’Alsace où je suis né, je n’ai pu faire que fuir ces Malgré-nous méchants.

***

On ne s’est plantés dans aucune montagne, on a bien atterri. On est cuits, je vous dis pas comment… Surtout l’ami Olive, pour qui c’est la première fois… et, entre nous, comme dépucelage sensoriel, Katmandou c’est le top. Klaxonnage intensif, motocyclettes zigzaguantes entres friteurs de beignets et marchands de pacotille, clébards infirmes clopinants, porteurs maigres, dames rondes et courtes sur pattes, enrobées de saris écarlates.

Oh purée ! Ma vieille ville a poussé de partout, mais c’est elle, enchâssée dans sa gangue de bâtiments tout neufs, -et déjà tout croulants- mixture de sable en abondance et de ciment gris pauvre, promises à l’aplatissement au moindre tremblement de terre…

S’il n’y avait pas d’humains au dedans, on ne pourait que le souhaiter, tant la cité de bois est devenue méconnaissable. Comme une vieille radasse, toutes enseignes dehors, clignotant dans la nuit, où six taxis bourrés se grognent au museau au coin d’une venelle.

Comme cette pute entrevue sur l’avenue Royale par un Olivo médusé ; mais pas autant que moi, qui n’aurait jamais imaginé ça.

***

22 mars

Oh con ! tout a changé. Tout est pareil aussi. Le Népal est toujours aussi népalais que possible, mais rien n’est plus comme avant aussi.

Quand j’ai quitté le pays en 1990, la ville comptait environ deux cent cinquante mille âmes. Un million maintenant.

***

ALERTE : PANNE DE JUS GÉNÉRALE À KATMANDOU. Il ne me reste plus qu’un quart d’heure d’autonomie. Bricolage infernal pour faire passer le réseau sur l’onduleur brejnevien. Je reviens demain.

Love !

Publié dans Népal | Mots-clefs : , , | 7 commentaires

La trappe

© Cyprien Luraghi 2007

 

Cinq ans de trappe, voilà ce que je viens de me taper.

C’est Titou qui m’a demandé l’autre jour combien de temps j’avais passé dedans.

Depuis l’histoire de la maison que je raconte sur le vieux site j’ai pas bougé tout tout ; je ne suis presque pas sorti.

Une vie de termite, blanchâtre et obstinée mastiquant du bois dur.

Là, je suis en haut, dans la cuisine.
En bas, ça dort ; les ventilos sont cois.

J’ai un passeport neuf, un petit tas de travellers.
Je peux sortir la tête, je peux partir.
La tempête est calmée, les salopards se sont éteints.

 

 

Également publié dans Humain | Mots-clefs : , , , | 33 commentaires

2063, encore…

Olivier Tichané 2062 - © Cyprien Luraghi 2006

Oui, et toujours en monarchie… pas pour longtemps, j’espère, pour le populo népalais qu’en a sa claque du roi, d’la reine et du p’tit prince.

Le 14 avril, ce sera donc Nouvel An dans la Vallée.

* * *

Zolive vient de m’écrire en m’envoyant un cliché de sa poire.
Et ce petit mot :

« Salut Cypounet, c’est la dernière ligne droite pour le Népal, ça commence à bouillir dans mon cervelet plus le départ se rapproche. La mairie m’a appelé, mon passeport est enfin prêt, je vais le chercher demain matin. Je commence doucement mes bagages. Et toi ? Je pense que ton passeport a dû arriver puisque tu as fait ta demande avant moi. Sinon, je vous attends pour dimanche. Vous pouvez venir manger à midi, on pourra récapituler un peu avant le départ. Donnes des news. Bisous à ta tribu et un gros pour toi. Z’olive »

Idem pour ton gang, Olive.
J’ai pas encore mon passeport, mais je crois que demain ça sera tout bon ; l’autre jour j’ai eu pour la première fois un billet de cinq cent dans la main : Annie l’avait retiré du compte pour aller le faire changer en travellers. Il est tout aussi laid que les autres…

Il n’est resté à la maison que cinq minutes : il a pas dû se sentir à l’aise parmi nous. Des fois qu’on lui aurait fait le coup du Gainsbarre, avec un vieux Zippo.

Dis-voir Olive, tu pourrais te renseigner dans ton voisinage si par hasard y aurait pas quelqu’un qui voudrait bien me vendre (pas cher) ou me prêter un micro potable pour la durée du voyage. Je paie la casse, au cas où.

Voilà exactement ce que je n’arrive pas à trouver : un microphone dynamique (j’insiste, c’est très important) à main classique, à bobine ou ruban, ou bien un à condensateur, mais alimenté (à pile, quoi). Les amateurs sauront de quoi je cause; parce que j’ai réglé le vieux Thinkpad 600 comme une horloge, et que ça serait super de pouvoir enregistrer du son là-haut, et de le diffuser sur le blog. (C’est le premier billet que je rédige depuis ce vénérable tank, et c’est impec’)…

Évidemment, s’il est cardioïde et stéréo, c’est encore mieux. Mais je ferais avec… ou sans. Et sans chialer s’il n’y a pas.
C’est couillon, mais j’ai prêté le mien à un sagouin qui ne me l’a jamais rendu il y a des années, et Gilbert a laissé tout son matos à Lyon.

Pour les ovnis verdâtres, je te recommande de les ripoliner au rouge basque. En trois couches.
Pour ton doigt, par contre, je peux rien faire : il est perdu.
Va te falloir en adopter un autre pour le curetage nasal.

Sinon, on dirait Ben Laden tout craché, sans son turban.
T’es sûr qu’ils vont te laisser passer aux douanes ?

Également publié dans Déconnologie, Humain | Mots-clefs : , | 7 commentaires

LOSAR

© Chris Fynn 2007

 

 

C’est Nouvel An.
Lequel, déjà ?

Celui de la truie de feu, tout beau, tout neuf.

Dans pas longtemps viendra l’année prochaine chez les Newars, qui sont dans la vallée de Katmandou.
1128, ce sera.
Et 2007 chez nous ; chez eux aussi d’ailleurs, ça fait une fieste en rab.
2063 Katmandou, pour les Hindous.

C’est l’ami Chris qui m’a envoyé sa cochonne en guise de voeux de plein de bonnes choses, depuis son pays, le Bhoutan, où il passe le plus clair de son temps.

Je vous les retransmets.

On peut toujours se souhaiter tout un tas de bonne choses. Ça peut pas faire de mal.

 

* * *

Nepali samachhar[1]

 

Le roi Gyanendra, qui n’était pas trop sorti de son palais, où la Révolution d’Avril l’avait placardé, s’est fait caillasser à sa première sortie ; une foule agitée l’a longuement conspué, puis un type a jeté des cailloux sur sa Mercobenz haut de gamme.
Un flic blessé, pare-choc égratigné, peuple indigné.

Le roi Gyanendra (Gyané, comme disent ceux qui l’aiment pas) n’a pas bien digéré ; le lendemain il remet ça sur le gaz : communiqué royal pour le 57ème Jour de la Démocratie : le monarco dit que c’est le peuple qui l’a poussé à faire son coup d’état en 2005.
Suppression de tous les droits, escadrons de la mort.
Milice et guerre civile et milles morts.

Du coup, ça se speede de partout : on sait que le royaume n’en a plus pour longtemps.
La République se pointe à l’horizon.

Poussiéreux, l’horizon.
C’est la fin de l’hiver ; ça va cagner bientôt.
Cagnasser, même, et surtout dans la plaine, -le Téraï- où le dernier carré des pontes régilâtres a soulevé les masses en émeutes, ces semaines dernières.

On tente de diviser le pays.
Trente-six ethnies, trois groupes linguisitiques bien distincts.

Trajet du Téraï aux sommets : pas plus de cent-vingt bornes.
1/4 de France dont 3/4 de montagnes.

27 millions de gens vivants.

* * *

Mais ça n’a pas marché : ça s’est fripé comme un soufflé au congélo.
Ça va, ça vient… on sait pas trop encore.

Les Maoïstes sont au Parlement.
Mais Prachanda (le Féroce) n’est pas Pol Pot, c’est étrange.

Je suis très curieux de voir ça.
J’ai vécu au pays quelques chouettes années, il y en a quinze de ça.

Puis je n’étais plus venu.
Ça va me faire tout drôle.

Tout doit être autre.

Katmandou, en 80, y avait tout juste deux cent mille personnes.
Un million maintenant.

La ville est dans le cul d’un chaudron : la Vallée.
Et ça glougloute dans la caldera.

C’est dans un mois tout rond.

L’ami Zolive viendra lundi à la maison.
Je turbine comme un Turc.
Machines à la chaînes.

Là, il est 2 heures et 58 minutes du matin.
Il y en a quatre qui moulinent comme des folles.

Et je vais me coucher.

À tout’ ! À plus !

  1. Les nouvelles en Népalais, quoi… se prononce « samatchar ». []
Également publié dans Himal, Pilotique | Mots-clefs : , , , , , | 12 commentaires
Aller à la barre d’outils