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Vers la castine

Illustration originale de Pierre Auclerc - © 2011

En juillet ça me fera dix ans d’écriture en ligne, mais j’emmerde les dates fixes : c’est aujourd’hui que ça se passe.

Depuis un vieux bail, ça me taraude : écrire un roman sur bel et bon papier, qui cause des catacombes de l’internet. J’ai toute la doc en stock alors c’est décidé : j’appuie une fois de plus sur l’interrupteur à bascule de la vie et hop, c’est parti pour des mois et des mois de clavier chaud bouillant et jusqu’au point final.

J’arrête de réparer des ordinateurs, d’abord : dès les derniers clients servis cette semaine, je bouclerai le petit l’atelier sans intention de le rouvrir jamais. Je peux plus les voir en peinture, ces machines imbéciles en carafe.

Dès que ça sent l’autoroute, je prends les sentiers de traverse : c’est jamais gagné d’avance de s’aventurer sur la castine[1] sans voir le bout de la route ; c’est ça qui me plait.

***

Ce billet-pivot est dédié aux amies et amis de cœur de l’équipage du submersible Tique Toc… et à ma p’ tite Annie.

E la nave va…

  1. Calcaire dur concassé dont sont enduits les chemins vicinaux carrossables dans le Sud-Ouest. []
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Tétanique dimanche

Avec la complicité de Noémie et Shanti - © Cyprien Luraghi 2009On voit de ces choses… tous les jours c’est pareil : des faits divers et avariés, à gaver. Toujours le même train-train d’enfer qui ne s’arrête à nulle gare ; c’est l’actualité. Des gens meurent à deux pas de notre assiette et d’autres empochent des gros lots en souriant aux caméras.

Sur l’internet, d’aucuns nous montrent leurs culs et leur replis intimes grossièrement pixelisés. Des prophètes y annoncent la fin des temps, pandémies et séismes, et des surrections de plaques tectoniques portant des insurrections de masses humaines…

***

Et puis il y a le bouton. Tant qu’il est fourni avec, tout va bien. Il suffit de tourner le bouton et plus rien. C’est facile : je l’ai fait aujourd’hui. J’ignore à peu près tout du vaste monde et un calme impérial règne à la cuisine. Je n’ai pas envie de faire les yeux effarés à la vue du sang qui coule de par le monde. C’est dimanche : trêve et rêvasserie.

J’ouvre un œil et sirote le café au lit. D’abord voir mes amis robots martiens : le malheureux Spirit est ensablé depuis des mois terrestres mais il vit. La sonde Cassini dévoile les drapures ondulées des anneaux de Saturne, imperturbablement.

Direction l’Ici-Blog. Plein de messages. Salut le monde ! Surtout ne pas lire le courrier : c’est dimanche. Une cliente ne sait pas que c’est dimanche : elle téléphone à l’atelier et je décroche et la tance vertement… mais enfin madame : c’est dimanche !

Il ne se passe rien d’autre le dimanche que les retombées du samedi. Le samedi, on s’est excités comme des puces alors on se repose le lendemain en ne tournant pas le bouton. Je fais un petit tour sur Rue89, sans conviction : la colonne des articles du dimanche est comme suspendue : rien ne s’y meut ou quasiment. Les copains s’amusent gentiment à charrier quelques psychorigides et je savoure leurs bons mots. La mordeuse de service est en forme aujourd’hui : pour Béa Ouanne, le dimanche est un jour comme les autres.

Trois points de suspension avant l’ouverture en grand des vannes du lundi…

 

Ce billet est dédié à Hélène Crié-Wiesner et à tous les rienfouteurs béats du dimanche.

 

 

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Penser machines

© Cyprien Luraghi 2007

En attendant c’est moi qui pense à elles…
mais en attendant quoi, déjà ?
Qu’elles pensent, un jour ?

Si c’était ça, je pourrais me brosser jusqu’à me rubéfier la carapace comme celle d’une écrevisse au court bouillon ; je sais que c’est demain la veille, mais d’une ère pour moi démesurée..

Les machines actuelles calculent leurs drôles de computs à toute vapeur, et puis c’est tout.

Un jour prochain ou non elles penseront, mais ce ne sont pas celles que je répare présentement, qui gisent sur le flanc dans mon atelier minuscule et déserté pendant une bonne semaine, pour aller pianoter à la cuisine et songer moi aussi à leur destin en gestation, et du même coup au mien.

J’ai débranché le téléphone et fait la grève du courriel, et puis j’ai accordé le diapason de mon antenne mononeurale aux ondes émises par les confins des vastes univers, où réside ma véritable cervelle, qui est omnisciente et même plus − j’entretiens avec le soin maniaque d’une épépineuse de groseilles ce mythe de l’ultra-père avec mes enfants depuis leur conception parce que je tiens énormément à leur craintive vénération, et que c’est quand même moins débile que le Père Noël, et que comme ça ils filent doux et ils m’aiment, quand bien je n’arrive qu’une fois sur huit cent à répondre à la question super Banco du Jeu des 1000 euros — comme Louis Bozon, d’ailleurs.

De tout ça, j’ai doctement conclu, en bon self-made kondukator, persuadé d’avoir toujours raison quand c’est moi qui me le dit, que je me sentais aborder un virage dont j’ai le secret, inéluctable et mûr, porteur de grosses gouttasses d’un cumulonimbus de canicule, émollientes et fécondes ; et que donc l’associatif, ça ne le faisait plus.

L’idée était excellente, pourtant : récupérer et remettre en état, puis mettre à disposition des gens nécessiteux, des associations et des écoles, des machines suffisantes pour un usage quotidien ordinaire (le net, de la bureautique, retouche d’image)…

Seulement voilà : je me retrouve à faire la hotline gratos (entre dix et trente coups de fil quotidiens) ; on me harcèle pour des clopinettes (une nénette à qui j’ai prêté une bécane me laisse un message par jour pour me réclamer – exiger ! − une paire de hauts-parleurs à 10 € au supermarché depuis une semaine… Ou bien t’as le président d’un club sportif gavé de subventions quelconque qui vient dans une super bagnole lisse et métallisée, et t’embarque un biniou pimpant et bichonné-maison sur lequel j’ai sué un jour plein, pour une cotisation annuelle de cinquante z€us et qu’est sympa comme une merde… ou bien je file une bécane à la petite Machinchouette et elle me dit même pas bonjour quand on se croise…

Il n’y a pas que ceux-là, bien entendu, et je me passe encore bien souvent de bons moments à l’atelier, les après-midis où c’est comme le métro aux heures de pointe, sans sièges ni poignées et que ça clignote de partout et que ça cause dans tous les coins, pendant l’extirpation au forceps d’une tripotée de virus cramponnés des tous leurs petits octets surdopés aux plateaux rotatifs d’un disque dur hoquetant.

Non, et puis le milieu associatif, c’est que des instits et des profs en retraite ou presque. Des ex enseignants gnans. Y avait bien les amis de la confédération paysanne, mais ils sont aussi fauchés que le blé transgénique par leur engeance moustachue.

Donc, si je répare, autant gagner ma croûte avec. Ça ne m’empêchera pas de filer des machines à qui je veux. Mais plus à n’importe qui, et plus à la chaîne. Depuis que je suis rentré du Népal, j’ai turbiné à l’arrache en ne prenant que trois jours de repos jusqu’à l’arrivée de Catherine et Quidam, il y a deux semaines.

Comme les machines ne pensent pas, je les ai éteintes, sauf celle d’où j’écris. D’ailleurs j’ai écrit. Une semaine entièrement : écrire et lire. Je veux écrire beaucoup plus, alors je dois m’organiser. La forme courte, j’adore ; elle est pour quand je n’ai pas le temps. Alors je fais un billet en moins de trois minutes. Ça mitonne tout le jour, et le soir ça chuinte, comme d’une soupape de marmite à pression.

Mais j’aime encore nettement plus écrire tout le long d’un long jour. Alors je vais mettre l’association en veilleuse, et puis je vais ouvrir une boîte.Le Cypounet en micro-boîte. Je ressors le vieux truc de dessous la pile de paperasses que je me convainc d’affronter tout bientôt, en imaginant les bureaucrates qui n’attendent que ma reddition en comptant leurs points de retraite tout en téléchargeant des vidéos sur le net… 

Une dame anglaise est passée vers trois heures… Je lui en cause. Elle est choquée de découvrir notre bureaucratie.

— On dirait bien qu’en France, ils ne veulent pas que vous montiez une société… C’est wraiment horribeulle ! Indeed.

Mais bon, j’ai passé l’âge : je m’en fous un peu quand même.

Informatique et panne, c’est comme un chiotte bouché pour son plombier : tu bouges pas de chez toi et tu débranches le téléphone, ben ça frappera quand même à la porte en plein dîner, ou le dimanche soir. Pas besoin de pub. Au contraire. Comme des psychanalystes. Ça ne débande pas sur le divan ou l’établi. 

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MAOBADI AK47

 

Jonathan Alpeyrie [CC-BY-SA-3.0 (http://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0) or CC-BY-SA-3.0 (http://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0)], via Wikimedia Commons

Cliquez dans l’image pour lancer la vidéo.

 

Je l’ai regardée l’autre soir avec mon fils Gaspard ; il m’a dit :

— Ça n’a vraiment rien à voir avec les films de guerre.

Chaque balle compte ; c’est des pauvres.

* * *

La guérilla maoïste a déposé les armes l’an dernier, après la Révolution d’avril. Leur chef, Prachanda, siège actuellement à l’Assemblée constituante népalaise, avec une coalition de partis politiques allant de la droite ultra libérale à la gauche socio-démocrate. Les maos gèrent cinq ministères. Le sort du roi déchu Gyanendra se décidera le 22 novembre, par voie référendaire. Sortis définitivement du maquis, les pontes maoïstes se laissent pousser la bedaine et s’amollissent doucement. C’est tant mieux ; un Pol Pot, c’est déjà un de trop.

Dans ce document de propagande pris sur le vif, les maos sont en vert, les soldats de l’armée officielle en gris. C’est avec seulement 35 000 combattants que l’Armée Populaire a forcé le roi tyran à déposer sa couronne. La Grande Bretagne et les USA ont abondamment fourni l’armée régulière, forte de 250 000 hommes, en matériel et en formation militaire.

Le Népal n’ayant aucune ressource naturelle exploitable par les pays prédateurs, ils ont laissé tomber le roi, pour le plus grand bien du peuple népalais, qui n’aspire qu’à une chose : qu’on leur foute la paix. D’ailleurs ils se débrouillent très bien comme ça.

Il est intéressant de noter que l’intégralité des cadres maoïstes sont de bons hindous de haute caste.

C’est le Népal.
Et au Népal, on dit Maobadi pour maoïste. 

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COUP DE CŒUR

 

http://ici-blog.icyp.fr/2007/05/13/coup-de-coeur/

 

20 avril, chez Pasang (Billet en cours de réécriture)

Vroum vroum… Six heures de route et de cahots dans la vieille carcasse qui nous a convoyés du pied de la dernière colline jusqu’à la grande ville dans la Vallée.

Huit jours sur nos trois fois deux pinces, à jouer au grand-huit dans les forêts primaires, colin-maillard dans le brouillard et cache-cache avec les grands panaches qui emmitouflent les montagnes.

Avril a frappé fort, et vite fait, plié : c’est le boulerversi-versa du climat planétaire que nous avons touché du doigt, ce coup-ci. Les vents de l’Inde ont poussé bien plus tôt que prévu cette année, nous faisant éclater orages et grêle à tire-larigot sur nos trois ciboulots. Enfin, on est passé entre les gouttes, et on est rentrés sec, si ce n’est la sueur qui nous colle le tee-shirt à la peau. Mais ce n’est pas pour ça qu’on est rentrés si tôt : c’est qu’Olive, au nadir de sa forme, nous a bien inquiétés, ce que je vous conterai dans les lignes qui suivent.

Pas de panique cependant : la bête est au bercail, et nous autres on va bien.

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Je n’ai pas pris de notes en cours de route, je vais donc condenser la balade aussi bien que possible…

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© Olivier Tichané 2007

 

12 avril

Oh la la ! Il faut se la r’cogner, cette putain de montée… Mais bon, ça va : j’en ai vu des paquasses, en quatorze ans de trek. Puis je suis philosophe. Il y a une technique : se passer un bon film en pompant des mollets. Rêver, marcher, imaginer, et délirer un tantinet. La marche est une drogue, la meilleure sans doute, et le meilleur chichon, la fine fleur des flacons, n’arrivent pas à la cheville de cet état second dans lequel je me plais. C’est donc quatre heures plus tard qu’on parvient tout en haut, de là où le Zolive était redescendu avec la grosse moto…

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Badabang ! Ça ronfle et ça rouspète dans le cieux déchaînés ; la grêle rebondit de toute sa mitraille, déchiquetant les feuilles tendres et vertes, bousillant le travail des pauvres paysans. Le lodge fuit de partout ; les chapes en ciment maigre n’ont pas été prévues pour ça. C’est maousse et comaque, et pas de la gnognotte. Mais on est à l’abri, bien au chaud, tout peinards et bien cois. On verra bien demain.

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13 avril

Ça va bien il fait beau ; les champs sont un désastre. Une petite journée pour se remettre en jambes ; un grand coup de descente, un coup de reins dans la montée. Deux-mille cinq, mille sept cent, deux mille cinq, deux mille cent. Six heures tout net. Du billard… enfin bon : l’orage a fait dégouliner la grosse caillasse sur le sentier et ça roule sous les pieds, ce qui n’est jamais bien plaisant. Tout est méchamment raviné.

 

© Olivier Tichané 2007

 

Puis c’est la paix. Gul Bhanjyang n’est qu’un petit lieu-dit sur la crête, où deux logis sont posés sur une croupe, au cœur de la grande forêt. Celui où nous allons crécher s’appelle Lama Lodge, comme les trois-quarts des autres. C’est tout joli, courette balayées, peintures fraîches, et seule la mère y est, avec des deux minettes. Le mari est au loin, qui aurait dû rentrer hier… mais avec le sale temps, il a bien dû se retarder.

 

© Olivier Tichané 2007
© Olivier Tichané 2007

 

La mère est tout sourire ; ainsi sont les deux filles ; une de dix ans et l’autre treize, toutes timides et réservées devant les deux barbus et le joli Sherpa… On se déchausse avant d’entrer dans la petite échoppe. Tout est nickel. On nous offre le thé salé, on se fend de sourires. Tout est en paix. On dort bien. Olivier s’enfonce dans la zone des rêves en premier ; Mingma bosse à fond son Anglais, à la lampe frontale. Je m’étire et aspire une dernière bouffée d’une cigarette rapidement roulée, qui sent bon…

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14 avril

Oh ça monte ! Et que ça ; la grande côte sans aucune concession. Je suis bon dernier, mais je m’accroche à vingt pas ; y a dix-sept ans à rattraper, mais ça va bien ; à chaque pause je récupère en moins de cent secondes. Mais ça tire. Nous croisons peu de monde ; quelques bergers costauds, menant buffles et génisses aux alpages, et des Israéliens pas drôles qui nous toisent sans piper mot. Et c’est raide et raidasse, sur les marches de pierre et entre les racines des rhodos géants. C’est silence à peu près, et la brume ouatinée amortit les piaillements lointains d’oiseaux en quête d’on ne sait pas quoi. Tout résonne, puis s’étouffe, hormis le souffle chuintant entre mes dents. J’en bave. Une cagna ; je n’irai pas plus loin ce soir. Mangegot (l’alpage de Mangué). Trois mille deux cent mètres et des. C’est en bois, chaud et sec après la poisse froide des sueurs et des brumes collées à nos peaux. On se pose. Caoua, thés, biscuits et nouilles ; j’avais tout bêtement frisé l’hypoglycémie. C’est couillon, hein… Là ça va mieux.

 

© Olivier Tichané 2007

 

Une jeune fille frêle et blanche s’assoit en face de nous ; son père la rejoint. Elle s’appelle Ella et elle a quatorze ans, son papa cinquante-trois. Ils sont British et partagent leur temps entre la France et la Grande Bretagne. Et on cause… Ça m’intéresse de savoir comment faire, puisqu’elle est au collège, pour se dépatouiller pour quand Shanti et mon fiston Gaspard viendront ici même, l’an prochain ou bien dès qu’on pourra… Tout le monde s’en est allé vaquer à ci ou ça. Et ton papa, il fait quoi dans la vie ? J’ai l’impression que ce n’est pas la première fois qu’il est venu ici… je me trompe ?

Elle se marre. Je sais pas trop ce qu’il a fait au Népal, déjà ; il a bien longtemps… c’était un genre d’expédition ; avec un copain, il a couru pendant cent et un jours…

Et il s’appelle comment, ton papounet ?

− Richard Crane.

Bip-bip dedans… Cong de diou ! Alors ça ! Si ça c’est le hasard, je bouffe ma casquette ! Poï-poï ! Incroyable. Là, il est revenu… Monsieur Richard Crane n’est pas n’importe qui. En 1983 il avait fait un truc de cinglé, qui m’était resté cloué dans la caboche et m’avait inspiré pour ma Transe Himalayenne, quelques années plus tard : la traversée intégrale de l’Himalaya d’Est en Ouest (de Darjeeling à Srinagar)… en courant. Oh purée ! Si ça me fait un choc ! En plus il est hyper sympa. Ils étaient partis sans rien du tout ou presque : des dessous en Goretex, du coton léger par dessus, un sac de couchage léger, (dans lequel il dort toujours) un mini filtre à eau, une gourde. Pas de bouffe, rien. Cent un jours. Et ils ont réussi. Et c’est pour ça que je l’ai fait…

***

15 avril

Là ça va mieux pour moi, mais c’est Olive qui fatigue. Ça monte moins, et le chemin serpente sur le flanc de la grande colline. Quelques plaques de neige avant de débouler à Tharepati, quelques quatre heures plus loin, à trois mille cinq cent mètres. Chez deux didis accortes qui tapent tout de suite à l’œil de notre Mingma des familles. Oh que c’est bien ici ; malgré le temps qui nous retient la vue sur les grands pics neigeux, qu’on devine parfois, et qui font les coquettes en se voilant de gros nuages, qui sont comme des dragons échevelés.

  

© Olivier Tichané 2007

 

© Olivier Tichané 2007

 

© Olivier Tichané 2007

 

© Olivier Tichané 2007 

 Mingma s’affaire à la cuisine ; il ne peut pas s’en empêcher. C’est qu’il a travaillé trois ans durant dans un restau, en Inde, au Nagaland. Quarante-cinq kilos de nouilles abattues au rouleau, qu’il se tapait de sept à onze heures du matin, six jours sur sept. L’ami a commencé bien tôt à turbiner dans l’existence, comme nous autres deux : Olivier à quinze ans, et ma pomme à quatorze. On a quelques points en commun. Et puis c’est un autodidacte forcené, et ça me plaît beaucoup. Famille de neuf enfants et papa petit paysan, survivant plutôt mal que bien ; donc pas le choix, et repêché par mon ami Pasang, chez qui il est devenu membre à part entière de la famille, et factotum ultra-démerde, as des fourneaux, et blanchisseur en chef. 

 

© Olivier Tichané 2007

 

Ben merdalors. Un couple de nénettes anglichonnes débarque, manquant totalement de fantaisie, suivi de près par une paire de jeunes israéliens, plus con que ça tu meurs.

***

Parenthèse sur les Israéliens en goguette… dédiée à Gilbert et Mumu, qui ont eu à en pâtir dans quelques uns de leurs voyages.

***

Quand tu les croises sur le chemin, il ne répondent jamais à ton salut. Même s’ils sont tout petits, ils sont plus hauts que toi. Tu n’existes pas. Ou bien tu sens que tu les gênes. Ils sont chez eux partout. Règnent en maîtres. Vivent entre eux uniquement. N’aiment personne. Sont détestables absolument ; arnaquent les patrons de lodge, d’autant plus aisément que c’est toi qui fais ton addition, en montagne. Dans le haut Khumbu, − la région de l’Everest − ils sont carrément interdits de séjour tant ils ont étalé leur nuisance. À leurs yeux, tout homme bronzé est un larbin… qu’ils traitent comme chez eux le sont les malheureux Palestiniens. Et pourtant, les Népalais ignorent tout de leur histoire, de leur atroce guerre coloniale. Mais ils ne se trompent pas : les jeunes Israéliens en voyage, − enfin, les trois-quarts d’entre eux − sont d’abominables fumiers incultes, et tellement haïssables que le moindre Sherpa de base a bien du mal à croire que ce puisse être des humains, et non des diables malfaisants.

***

Notules anthropologiques d’une heure passée à faire le moine coi, dans la salle à manger du lodge des deux didis.

Les deux Anglaises − une blonde, un brune, environ vingt-deux ans − s’installent de part et d’autre du poêle en tôle rouillée, dans lequel une des didis a fait démarrer une brassée de bois vert. Ça ne prend pas bien, vu qu’il n’y a plus de bois d’allumage et que le petit frère est parti en chercher, mais qu’il n’est pas encore revenu. Un guide sherpa (celui des Israéliens), fait sécher ses baskets et une paire de chaussettes à côté. La brune, renfrognée, lui lance : vous pourriez pas les faire sécher ailleurs ? Elles puent.

Le Sherpa, qui est un monsieur à lunettes à demi-chauve, le visage fin et plissé comme la peau d’une tortue, s’exécute en silence. Je lui dis qu’il peut les poser à côté de moi, que je ne sens rien, et puis que je m’en fous complètement. Il s’assied avec moi ; nous restons en silence. Le brune est plongée dans un sudoku, totalement concentrée ; on sent émaner d’elle une froideur façonnée, qui l’enveloppe comme un bouclier magnétique dans une guerre futuriste.

La blonde revient ; elle plonge ostensiblement un appareil à désinfecter l’eau dans une bouteille en plastique transparent ; l’engin émet une lumière ultraviolette pendant quatre-vingt dix secondes, dit-elle aux deux Israéliens, qui la regardent faire, fascinés.

Tu crois que ça marche, son truc ? me demande Zolive.
Ouais, enfin, si elle le laisse au niveau du goulot, je ne vois pas comment ça pourrait bousiller les bébêtes tout au fond… m’enfin, si elle y croit… et si ça peut la rassurer…

Elle verse enfin liquide occidentalisé dans une poche translucide qui fait furieusement songer à celles dont on se sert dans les hostos pour effectuer des perfusions glucosées. Les Blancs sont des malades, donc ; c’est ce que je pense depuis longtemps déjà. Des termites hypocondriaques et teigneuses.

La conversation est engagée entre les filles et le couple colon. Ça ne vole pas haut. Le mâle israélien est effacé, soumis à sa guenon arrogante aux fesses rebondies. Elle est laide ; gros yeux ronds écartés, cuissots jambonnesques, gros genoux, nénés caoutchouteux. Une bouche vulgaire, d’où éructe et érupte sans cesse une suite de sentences comminatoires et puériles : elle ressasse à l’envi que le feu ne va pas, qu’ici c’est misérable, qu’hier aux lac de Gosaïkunda, le poêle rougeoyait, que l’on crevait de chaud. Elle tance la didi, venue pousser un peu les bûches ; elle se sent la patronne, mais la didi s’en fout. Les autres ne disent rien, mais agréent en hochant, comme ces toutous mécaniques et made in Taiwan qu’on trouve en solderie.

Nous nous tirons à la cuisine, où Mingma s’est emparé des fourneaux ; là ça rigole, et là ça vit. On se boit des cafés, Olive pèle des patates et je papote en népalais ; on raconte des conneries bien grasses ; les filles sont débridées et les Sherpas s’éclatent.

Lorsque nous retournons chez les sinistrés du zygomatique, il fait bien nuit ; chacun-chacune a chaussé sa frontale et lit, absorbé dans son petit coin. Ô créatures pusillanimes, et pourtant si puissantes, écrasant la pauvre planète de leur pouvoir nuisant ! Car ils sont convaincus, ces cons, d’avoir tout juste et nous tout faux.

Nonobstant, je me plante encore un long temps, les observant comme un crapaud la mouche qui zonzonne, avant de la happer d’un coup de langue. Il n’y a rien, et pourtant ils sont quatre. Le feu a pris enfin, et déjà ils quittent la salle, me laissant dans le noir. Pas un salut, et même entre eux. Avec des tromblons de cet acabit, l’humanité est mal barrés, que je vous dis .

***

Un Barbare en Asie… Henri Michaux. C’est couillon, je l’ai laissé à la maison de Puycity…
Tu ne viens pas en Inde pour voir, mais pour être vu, qu’il disait. Et, dans mon genre, je fais très bien l’Asiate observateur, placide, les bras collés le long du corps. Il faut savoir se faire oublier, se gommer du décor. Après, on voit vraiment.

***

Le palu, c’est une merde. Trente millions de morts par an de par le monde. Et un vaccin qui n’en finit pas de ne pas arriver. Une maladie de pauvre, ça ; ils peuvent crever, ces gueux ; c’est comme pour le sida : ça fait frotter les paluches des démographes, qui revoient à la baisse leurs prévisions catastrophistes. Manque de bol, voilà t’y pas que le chamboulement climatique vient leur gâcher l’plaisir…

Or le palu, je l’ai. Oh, pas la forme mortelle, non ; un simple « plasmodium ovale », variété rare s’il en est, et qui m’autorise à frimer… enfin, je m’en passerais bien. Ca fait toujours chic sur une carte de visite : amibes et malaria, ça fleure bon l’aventurier… Par contre, ça fait mauvais genre quand je dis que j’ai chopé ça au turbin. Ben oui, guide de trek, c’est juste le larbin de ceux qui sont rupins. C’est comme hôtesse de l’air ; ça fait rêver… enfin ça faisait, vu que les pauvres filles vivent souvent un cauchemar à servir à la chaîne des plateaux-repas micro-ondés à des balourds sentant la sueur et les aisselles, se tortillant péniblement sur leurs sièges de seconde.

Le palu, c’est une chose ; le traitement qu’on prend pour s’en débarrasser est encore bien pire : ça vous bousille l’oreille interne irrémédiablement et du coup, on se retrouve à flageoler après quelques minutes seulement de station verticale. On vit en permanence dans un chaloupement assez désagréable… et le pire, c’est qu’on attrape le vertige, mal rédhibitoire s’il en est, pour le pauvre trekkeur arquant sans cesse sur des chemins étroits et en corniche… où il se sent bien cornichon. Et mort de trouille.

© Olivier Tichané 2007

C’est mon cas. Et aujourd’hui, je suis assez gâté ; la vire plonge tout droit vers la rivière, sur une crête bien aiguisée, et la pente fait bien ses quarante degrés… et ça roule sous le pied ; de la caillasse, en veux-tu, n’en voilà ! Je serre les miches et je m’engueule ; j’ai l’air d’un con et je le sais… mais il faut que je passe. A tout prix. Sinon je me déclare bon à jeter. Et j’en ai pas encore envie. Donc je passe, en titubant de l’intérieur, comme un gyroscope déréglé. Je m’engueule à voix haute ; je laisse filer les copains devant ; je veux être seul avec moi. Et puis je suis content : y a du mieux. Nettement. J’ai encore du boulot à faire là dessus, mais la merveilleuse mécanique humaine a le don de se réparer seule, quand elle veut bien. Et puis je me dis que c’est comme la vue. On finit par s’habituer à ne pas voir grand-chose à travers ses carreaux étroits, et puis un jour on n’y pense plus : on vit avec. On finit même par ne plus pouvoir s’en passer.

Et donc je suis heureux comme pas deux.

 

© Olivier Tichané 2007

 

Sauf qu’il faut remonter après le pont suspendu, là, tout en bas de la descente. Mais pas longtemps. Deux heures seulement. Pour arriver à Malemchigaon, dans un lodge paisible où nous sommes tout seuls. Les meilleurs haricots du monde, voilà. De gros cocos ventrus et mauves, presque tout noirs, au goût prononcé de châtaignes ; avec du riz fraîchement pilonné, une sauce au soja vert, des radis saumurés. Avec les larges planches qui forment le sol, la dame aux yeux bridés, son tablier rayé et son fichu, nous sommes comme dans un vieux Kurosawa en noir et blanc ; il ne nous manque plus que les brigands de grands chemin, qu’heureusement nous ne verrons pas aujourd’hui.

C’est bizarre : depuis deux nuits, Olivier ne ferme pas l’œil ; il a le palpitant qui s’emballe tout le temps, et a du mal à respirer profondément… Ça n’a pas l’air bien grave, mais ça lui porte un peu sur le moral. On verra bien.

 

© Cyprien Luraghi 2007

 

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