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Esclave chic

Dessin : Roland Perret  © Cyprien Luraghi - ICYP - 1984/2015Moi c’était par passion, comme la plupart de ceux qui se battaient pour obtenir ce statut, à l’époque. C’était en 1980. De nos jours des tas de gens n’ont pas le choix : devenir esclave d’un négrier des temps modernes. Ma passion c’était l’Inde, depuis très longtemps déjà. Depuis trois ans j’étais coincé en France et j’aurais fait n’importe quoi pour retourner au pays. Après mon service civil[1] et six mois à faire le pirate des ondes[2] ça me démangeait de repartir. Et là, pendant une soirée assez épique à la radio, une rousse pas sorcière pour un sou, me refile le bon tuyau : Tu iras voir Roupy de ma part, à Lambda Voyages, il a régulièrement besoin d’accompagnateurs pour l’Asie…

J’étais pas frais ce matin-là. La fiesta de la veille, mais grave. Alors débarquer dans les bureaux de l’agence où un populo dense frétillait frénétique, me faisait tout bizarre. Je n’en menais pas large, aussi : tout tenait à pas grand’ chose. Si ça ne marchait pas, je me retrouvais planté en France pour ixe temps : celui qu’il faudrait pour économiser les sous du voyage. C’est-à-dire à pas demain la veille. J’avais déjà tenté le coup dans une autre agence et c’était bien parti pour. Sauf que comme dans les films, le patron était parti avec la caisse − ça s’invente pas − et que ce plan était kaput, du coup.

Sur une porte dans les étages, c’est marqué « Secteur Asie ». C’est un tout petit bureau en soupente et un type en chemise est assis là-dedans, à faire des additions sur une calculette. Au bout d’un temps il s’aperçoit que je suis là, me plante son regard droit dedans et demande ce que je viens foutre ici, texto. Et moi de lui dire que c’est pour faire le guide et lui de me répondre qu’il y en a déjà tout plein qui attendent, inscrits sur une liste longue comme un jour sans pain, qu’il me colle sous le nez. Il n’y a rien en ce moment, qu’il ajoute, et n’a pas la moindre idée de quand ni qui ni quoi. Il est à la fois totalement speed et pas énervé du tout. Il a l’air dans le gaz, lui aussi. Il me débite que c’est pas les vacances comme boulot et qu’il faut se les coltiner, les touristes et que c’est pas une sinécure. Tout ça pour des picaillons. Il me décourage vivement. Il tente. Ça ne marche pas, je me laisse pas faire, je me cramponne. Je lui expose l’urgence vitale de ma requête, qu’il faut à tout prix que je reparte, qu’ici je m’étiole chaque jour un peu plus, que si je ne repars pas et vite, je vais certainement mourir.[3] Il me coupe.

− Juste une question : t’aurais pas soif ? Fait trop chaud ici. Au troquet du coin de la rue on pourra mieux causer qu’ici.
− Allez, on taille…

C’est une rue peu passante, il y a deux tables sur le trottoir devant le café. Il commande deux kirs, ouvre un dossier et compulse la paperasse, puis le pose et demande tout de go si je fume alors que j’en grille une.

− Non mais du haschich je veux dire. Du shit. Tu en fumes ?
− Euh ben c’est-à-dire que… enfin un tout petit peu parfois. Pas souvent. Quand un copain passe et qu’il en a, genre, quoi… (gêne, gêne)…

Et là sans un mot il sort un gros doigt de shit qu’il pose sur le guéridon. La patronne fait comme si de rien n’était. C’est de l’afghan, dit-il. Jamais vu avant. Joli. Et quel parfum. Et le voilà qu’il te nous roule un cône de deux feuilles et qu’il me le passe pour la troisième taffe. Et que comme dans la chanson d’Isabelle Mayereau, soudain tout chavire. Tiens, il fait soleil. Il n’en faut pas plus pour que les mouches de sortie s’éclatent sur les carreaux du bar, que la fumée des Gauloises tourne au nuage bleu, que les pépés du coin fassent un 421 au comptoir. Le flipper se fait secouer par un lycéen rageur, la radio passe des tubes pour lolitas, fraîcheur concon d’un paradis pour imbéciles heureux. Grand silence à notre table où le kir sèche au fond du verre. Il demande, stylo en main, nez baissé sur un carnet :

− Tu t’appelles comment ?
− Cyprien, facile à retenir.
− Moi c’est Roupy. Tu dit que tu veux partir en Inde du Sud. Le problème c’est que un, c’est pas la saison, et deux : je vais voir dans mes fiches ce qu’il me reste. Éventuellement. Mmmmm. Népal, tu connais ?
− Un tout petit peu. Juste Katmandou.[4]

Une des spécialités de Roupy est d’enfoncer le regard d’en face comme on éventre un lapin : pan, dans l’œil. Je ne cligne pas.

− Bon alors je peux te filer un petit groupe : ils sont juste cinq. C’est du trekking, tu sais marcher ?
− Si je sais marcher ? Je fais que ça.

Ce qui n’est pas faux : j’avais arpenté la France dans pas mal de ses sens pour une association de pèlerins et de médiévistes, les années précédentes.
Re-kirs, et des grands s’il vous plaît madame, il est question que nous nous achevions en beauté. Ça mérite. J’ai le job. Roupy m’explique le truc de long en large : qu’il faut poupougner les clients − les pax[5] comme il dit −, les caresser dans le sens du poil, vivre avec en continu tout le temps du voyage ; qu’il n’y a pas moyen d’y échapper et que c’est insupportable à tel point que la plupart des nouveaux accompagnateurs ne rempilent jamais après leur premier circuit. Que c’est vraiment tout ce qu’il y a de plus ingrat, que de plus il faut marcher huit heures par jour et expliquer tout ce que l’on voit ; répondre tout le temps à des tonnes de questions débiles ou légitimes, incongrues, incroyables, multiples, tentaculaires, indécentes, etc. Et le pire : devoir supporter certains pax caractériels, voire complètement fous, et résister ou non aux assauts des vieilles filles en manque. Et se farcir quelques gros beaufs méchants et racistes, aussi. Bref : que les cinquante balles par jour que l’agence allait m’octroyer généreusement au black[6] seraient bien gagnés.

Le groupe que je vais guider part au Népal, dans la région des Annapurnas. Je savais même pas qu’il existait plusieurs Annapurnas ;-)
On part pour trois semaines dont deux de marche. Dans quinze jours. Je salue Roupy et file à l’atelier pour annoncer la nouvelle aux copains.

***

1984. Je bosse pour une autre boîte. Roupy et Lambda Voyages, je les ai plaqués à Katmandou l’année d’avant − un jour je raconterai cet épisode, qui est des plus croustillants. Je bosse comme un dingue : 11 circuits par an. Treks et voyages organisés en autocar, un peu partout sur le sous-continent indien. Un copain me fait lire un article du Monde intitulé « Accompagnateur : l’esclave chic ». Il raconte impeccablement les galères dues à notre statut bancal. Dans les bureaux de l’agence parisienne, je demande à une secrétaire si elle ne pourrait pas me bricoler une carte de visite à la photocopieuse avec le dessin que l’ami Roland avait fait pour l’occasion et comme j’écris comme un cochon − gaucherie oblige − c’est elle qui me fait le texte.

− Je mets quoi comme profession ?
− Esclave chic, tiens !

Dessin : Roland Perret  © Cyprien Luraghi - ICYP - 1984/2015

Ça n’avait pas plu à mon nouveau patron. Tant mieux : plus ça emmerde les patrons, mieux c’est ;-)

[note : ce billet contient des vrais morceaux de textes très anciens compilés dans un manuscrit jamais publié et intitulé « Moi le guide »]

e la nave va !

  1. Service national − obligatoire alors − en tant qu’objecteur de conscience pendant presque deux ans, de fin 77 à juin 79, au ministère de la Culture. []
  2. Pour Radio Paris 80 d’abord, puis Radio Ici & Maintenant. []
  3. Quand mon ADN rital s’exprime, les gondoles venisent. []
  4. Hou le gros menteur : j’y avais jamais mis les pieds. Mais c’était un cas de force majeure,hein ;-) []
  5. Abréviation de « passenger ». []
  6. Chez Lambda Voyages à cette époque, le premier circuit était payé 50 francs par jour, le second 80 et à partir du troisième ça plafonnait à 120. Au noir. Je serais le premier accompagnateur de cette boîte à obtenir d’être payé au clair, avec fiches de paye et tout le tralala, en 82. En me battant avec un copain guide et sans le moindre soutien des syndicats. []
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Disparition mariale

Sur les hauts de la vallée de Langtang - Népal - Illustration © Cyprien Luraghi - ICYP - 1986-2015

*

J’apparais.
Il se passe des tas de choses.
Et puis, sortie de scène.


Ça dure un temps. Entre un claquement de doigts et une vie, selon l’échelle. Et c’est pareil pour tout le monde. Ça n’a rien de miraculeux, et pourtant. Ça en a toutes les apparences, mais. C’est un phénomène bien réel. Là-haut il n’y a pas de statue de sainte vierge, mais moi seul. Au sommet de ma gloire. À des milles au dessus de l’océan, loin. Le monde en dessous. Les ultimes buissons et le vent.

Claquant aux tympans.

*

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Crapaud à lunettes

Photographie © Pierre Auclerc - tritouillage : Cyprien Luraghi 2015 - ICYP

*

Bientôt les crapoussins.

En attendant ces avènements

il convient de rester

de pierre.

De s’ébattre en catimini,

de nuit par temps de pluie.

Froide aux premiers dégels.

Amoureux tapis fourrant dans les fourrés.

Goupillant des coups fourrés.

*

Un jour j’ai eu des lunettes, il y a si longtemps que je ne me souviens plus de la scène. J’étais vraiment tout petit. Le flou avant les lunettes je m’en rappelle nettement, par contre. Autour de moi tout était ouate. C’est comme ça que j’ai appris à aimer les toutes petites choses : celles-là je les voyais bien. Pas besoin de loupe. Avec les lunettes en plus, le vaste monde avait un horizon. Le luxe. Évidemment à l’école j’étais le crapaud à lunettes de service. Ça les faisait rigoler de me sortir cette expression à tout bout de champ. Je rigolais de concert avec ces petits cons : c’est tellement bon de rire et toute occasion de le faire est bonne à prendre. J’avais sans doute l’air ridicule avec mes gros carreaux mais tu parles comment que je m’en foutais : elles étaient tellement magiques, ces lunettes qui faisaient le monde si chouette à voir. Et rutilant.

…e la nave va…

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Le grognard grommelant

Le grognard à l'atelier de la Cité Delaunay - Paris 1985 - Illustration © Cyprien LuraghiSouvent sur les forums, quand ça cause du scandale des sans-logis, le gauchiste hirsute se voit rétorquer par le gros beauf facho en service commandé par son parti pourri : « T’as qu’à en héberger un puisque tu les aimes tant, les SDF ». Et là tu le lui dis pas vu que sur les forums, t’es tout de suite traité de gros mytho quand tu racontes des histoires vraies. Vu que les mythos y pullulent tout autant que les gros beaufs fachos. Et les gauchistes hystériques, mais c’est une autre histoire que celle-ci et étant moi-même un vil gauchiste hirsute[1] , ce sera pour une autre fois.

Là c’est du sans-logis que nous avait ramené monsieur Ah Bon un soir tard, que je cause. Il l’avait ramassé dans le métro, où il pochtronnait sur un banc en compagnie d’une brochette de mendigots mal en point. C’était en 1983.

C’était le plus grand des hasards qui nous avait ramené le Grognard, qu’on avait connu quelques années plus tôt en arpentant la France. Jardinier dans une pension végétarienne faisant office de gîte sur un sentier, quelque part dans le Sud. Tenu par une vieille bique revêche ayant oursin dans le porte-monnaie, qui l’avait réduit à l’état de serf en lui octroyant son argent de poche au lance-pierres, en rétribution de l’entretien du gigantesque potager de l’établissement. Entièrement travaillé à la main, vous pensez bien : les muscles du Grognard étant moins gourmands qu’un motoculteur.

On avait partagé le calumet en sa compagnie et il nous avait conté un peu son existence en retour. Quelque chose de pas marrant. Égayé seulement par les premiers craquements de l’ancien monde à la fin des années 60. Bien avant la grande Désabusion. Quand le populo faisait de beaux rêves et pas encore ce minable cauchemar sourdant de venin qu’on se farcit de nos jours. Le Grognard avait largué son boulot à l’usine sans regret alors, allant de communauté hippie en micro-sectouilles, florissant un peu partout en Plouquie profonde à cette époque. Allant loger chez le curé, parfois aussi. Toujours filant le bon coup de main en échange de la table et du couvert, pour un jour se fixer dans la vieille caravane au fond du potager géant de la vieille bique. Il était bien, là, le Grognard. Il était enfin chez lui. Avec la vieille sur le dos le menant à la baguette. Ça avait l’air de lui convenir. Il râlait quand même un petit peu, pour la forme. Des années qu’il s’était planté là, fier de son potager, toujours bêchant et rêvassant au sieston à des guerres napoléoniennes. Il était fermement convaincu d’être la réincarnation d’un grognard de la Garde. Il en avait l’allure et la prestance, d’ailleurs : moustache et favoris, l’œil brillant. Quand il parlait de Napoléon seulement, sinon il avait l’air d’un chien battu. Il vivait seul parmi les gens depuis toujours. Dans son petit monde meilleur tout de même que celui qu’il avait quitté : la vieille bique était la seule femme de sa vie de vieux garçon et comme elle-même était vieille fille, ces deux-là faisaient la paire, après tout pas plus mal que tant d’autres duos bizarrement appariés.

Après deux jours de pause, on avait repris le sentier. Et plus jamais eu de nouvelles du Grognard jusqu’à ce soir-là. Où on lui a proposé de rester crécher chez nous, dans l’atelier qu’on voit sur la photo avec le Grognard grommelant sur un matelas, les panards au soleil, prise deux ans et des plus tard que ce soir-là. Peu de temps avant qu’il ne prenne ses cliques et ses claques.

On était trois à vivre là. Moi c’était entre les longs voyages, Benoît et Rachid c’était tout le temps. On était déjà les meilleurs amis du monde bien avant de vivre là, dans ce vieil atelier au  fond d’une impasse rayée de la carte depuis, dans le XIème arrondissement, tout en haut. Une grande pièce avec une toute petite piaule au fond, faisant face à un vaste terrain vague joliment jungle sur le pourtour. On y était bien. Tranquilles dans la ville. Le luxe. Notre définition du luxe, enfin. À l’aise, on y était. Avec pas de téléphone. Rien de tout ça. Pour aller chez nous il fallait venir frapper à la porte sans se prendre le chou : de toute façon il y avait toujours quelqu’un pour vous ouvrir. Quand des gens venaient, c’est qu’ils en avaient vraiment envie, tout simplement. Toutes sortes de gens, c’est ça qui était bien. Le Grognard était tombé au bon numéro. On allait lui arranger le coup, le temps qu’il se remette à flot et se refasse une santé. Et il en avait bien besoin.

Il s’était tiré de chez la vieille après une scène affreuse et s’était juré de ne plus jamais y revenir, traînant sa carcasse en quête d’un autre cocon. Mais les temps avaient changé et les années 80 naissantes étaient celles de l’enterrement du rêve et les premières de l’ère maudite du chacun pour sa gueule et du repli morose, qui se sont prolongées jusqu’à nos jours, s’aggravant jusqu’à la sinistrose générale. Il avait donc échoué à la cloche à Paris quelques mois plus tard, anesthésié au mauvais pinard sur un quai de métro.

Le Grognard restait cloîtré chez nous. Benoît lui avait trouvé du boulot à domicile, alors : polir des poignées de cannes et parapluies de luxe pour un artisan du faubourg Saint-Antoine. On s’était trimballé la polisseuse plombant comme une enclume et le Grognard avait ronchonné : ça ne lui plaisait pas, comme taf. Pourtant c’était honnêtement payé, et peinard. Mais ça lui rappelait trop l’usine. Au bout de quelques jours il n’avait plus rien fait. Bons bougres, on s’était coltinés la polisseuse en sens inverse et on en était restés là. Il vivait là, planté sur le plancher, les yeux dans le vague. On avait dans les vingt ans et lui presque trente de plus.

Pendant deux ans le Grognard a vécu planté là, au milieu de nous autres et nos ribambelles d’amis de passage : comédiens, musiciens, prolos, punks à crête, bourlingueurs, vieux beatniks… et évidemment plein de nanas parce que notre atelier n’avait rien d’un monastère. Et des nénettes tout ce qu’il y a de plus mimis en plus. Le problème, c’est que le Grognard avait un putain de problème avec les filles. C’est-à-dire que comme tous les vieux garçons il fantasmait sur la femme idéale. Qui n’existe que dans la tête des vieux garçons. Quand la petite Maria[2] , toute pimpante, se pointait avec ses copines, alors là c’était foutu : notre Grognard filait directo chez le Tunisien pour s’acheter un litron de Negrita, puis remontait se le siffler à l’atelier, en grognant des : « je suis rien qu’une vieille bête ! » en boucle, pour finir par des « toutes des salopes ! »… ce qui faisait invariablement fuir toutes nos copines, bien entendu.

Deux ans et demi on avait tenu avec le Grognard planté au milieu de l’atelier. Moi encore ça allait vu que les trois-quarts du temps j’étais en Asie… mais les copains ont eu bien du mérite à ne pas craquer. Nourri, logé, blanchi à nos frais, le Grognard. Mais c’était pas le problème : on s’en foutait bien de lui coller une assiette ; on n’était pas chiens. La vie à plusieurs on sait faire et on aime ça, nous autres. Partager sans chichis, c’est notre truc. Il nous faisait le ménage impeccablement. Mais comme c’était déjà nickel avant et qu’on n’avait pas besoin d’un homme de ménage, sa présence devenait de plus en plus pénible.

Un jour il avait disparu, en nous laissant un petit mot très méchant, dans lequel il crachait sur la vie en communauté. Il est toujours dans la malle en fer bleue qu’on voit sur la photo, et qui est maintenant dans notre chambre à Puycity : j’y range mes vieilles archives.

Et puis trois jours plus tard, au matin alors que j’étais en train de me raser, toc toc. C’était lui, tout penaud. Il était retourné picoler dans le métro et se sentait super mal. Il voulait revenir. Je ne l’ai pas laissé entrer : on a été boire un coup au troquet d’en bas et là je lui ai dit de retourner chez sa vieille bique. Il a dit oui. Je lui ai filé les sous pour un aller simple en train avec un petit plus pour qu’il se paye à bouffer pour le voyage. Et il a disparu pour de bon, la larme à l’œil avec son vieux sac de sport en bandoulière.

1991, ça sonne à la Ramounette. Au bout du fil, le Grognard.

− Ben alors mon vieux Grognard, quelle surprise. Qu’est-ce que tu deviens, dis ?
− Toujours pareil : je suis retourné chez la vieille et je retourne le jardin à la bêche, pardi. C’est de plus en plus dur à cause des rhumatismes, mais je sais que la vieille ne me laissera pas tomber quand je pourrais plus manier la bêche, alors je reste. Je t’appelle parce que ça fait des années que je culpabilise : tu m’as prêté des sous et je tiens à tout prix à te les rendre et comme j’ai touché un petit pactole après avoir été classé invalide, je peux enfin le faire.
− Mon vieux, ça pouvait pas tomber plus à pic : j’suis pas mal fauché en ce moment.
− Avec ça, j’ai même réussi à me payer le voyage aux Antilles dont je rêvais depuis longtemps.
− Et alors, c’était aussi bien que dans tes rêves ?
 − Cyprien, tu vas pas me croire et pourtant… plus poissard que moi il n’y a pas : à peine débarqué de l’avion j’avais filé droit à la première plage, et là, je me suis planté un orteil contre la seule caillasse en vue, plantée au milieu du sable fin. Fracture, rapatriement sanitaire le jour même. Deux heures j’y suis resté. Deux heures.

Il y a des gens, on ne peut rien pour eux. Mais on tente le coup quand même parce qu’on est pas des clebs. Et puis très longtemps après, je me dis que quand même, c’était finalement pas totalement vain, d’avoir hébergé ce sans-logis pendant deux ans. Et pour lui, et pour nous. Alors quand un sale con facho me fait sa morale à trois balles à propos des SDF sur l’internet, je ne lui réponds jamais. Là, ça ne servirait vraiment à rien de lui conter l’histoire du Grognard. Vaut mieux l’écrire icy ;-)

e la nave va…

  1. Le gauchiste hirsute étant aux antipodes du gauchiste hystérique, dont Mélenchon est le gourou. []
  2. Devenue une star du grand écran et une réalisatrice de renom entre-temps. []
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Des Apaches et des crabes

Écrevisses pêchées à cent pas de chez nous − Illustration originale © Cyprien Luraghi - ICYP - 2015Sur certains sites, c’est un vrai panier de crabes dans les commentaires. Comme je n’avais pas de crabes sous la main pour illustrer mon propos, j’ai pris des écrevisses pêchées par l’Apache qui passait devant mon petit atelier avec un seau plein de ces bestioles : ça fera l’affaire. L’Apache, il est dehors par tous les temps. Dans le quartier tout le monde l’appelle comme ça vu qu’il ressemble un peu à Geronimo. Avec un air nettement moins farouche que l’original, tout de même. L’Apache n’a pas d’ordinateur et pas d’internet non plus, évidemment. Il pêche, chasse et cueille des champignons, point. Volontiers partageur, notre petit quartier du bas de Puycity profite de ses récoltes : les écrevisses de l’Apache agrémentent parfois nos nouilles, par exemple. Notre bas-fond est appelé de manière méprisante la Pétaudière par les gens des hauts du bourg, depuis quelques siècles sans doute puisque nous sommes à deux pas de l’ancien port et que comme tout un chacun le sait : qui dit port dit marins et que les marins vont aux putes, dont les bordels étaient à proximité des débarcadères par souci d’ordre pratique, avant la loi prohibant les bordels.

L’Apache ne fréquente donc pas les bordels, d’abord parce qu’il n’y en a plus depuis belle lurette à la Pétaudière, et surtout parce que c’est pas son genre. Car l’Apache a sa dignité en bandoulière comme sa canne à pêche, l’Opinel à girolles et le calibre 16 à gibier, selon la saison et les périodes d’ouvertures légales de la quête aux différents comestibles. Il déambule dans les venelles chacun le saluant, et rendant la pareille d’un hochement, ayant le mot rare et court.

Tout ça pour dire que l’Icyp, c’est la Pétaudière de l’internet : on y décortique des crustacés et toutes sortes d’autres produits de la nature, que nos troupes de saltimbanques vont quérir dans des paniers garnis de crabes remontés des eaux troubles et fécondes de l’océan Octetique. Qui est notre nature nourricière comme celle des alentours de Puycity l’est à son Apache. Et après décorticage, on les déguste. Bien cuites et accommodées car les créatures de ces abysses sont toxiques avant cuisson.

Discutons donc le bout de gras pendant que notre nouveau veilleur de nuit tapi dans le noir[1] et ronflant dans sa guérite, a des visions de chats de mars[2]  à trois pattes, croisées avec des araignées par un savant fou, et que nos mâles frétillants dissertent des vertus du Saint Poil de Cul de notre prophète de bonheur et de celles de nos nouvelles Vénus callipyges raptées comme les Sabines et honorées en tout bien tout honneur vu que c’est la journée des nénettes et que sans elles l’Icyp ne serait qu’un troquet tout gris et sans intérêt.

e la nave va ! 

  1. Un grand Noir embauché tout récemment par amour de la diversité cosmopolite régnant autour de notre table en bois d’arbre. []
  2.  « Alors que je fientais derrière un buisson, je trouvai un chat de mars et m’en torchai, mais ses griffes m’ulcérèrent tout le périnée. Ce dont je me guéris le lendemain en me torchant avec les gants de ma mère… ». (Rabelais, Gargantua, chap. XIII) []
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