Archives par catégorie : Humain

Dégoûts et découleurs

Illustration © Cyprien Luraghi 2018 - ICYP

Mai 68. Il n’y avait pas classe et les grandes vacances étaient super grandes cette année-là. Je ne savais pas pourquoi. À dix ans on ne sait pas grand’ chose et en tout cas pas ces choses-là. Et encore moins dans un village alsacien qui n’était pas encore phagocyté par l’amibe hyperurbaine, où les dames battaient leur linge au lavoir pendant qu’une trentaine[1] de charrettes en bois à roues cerclées de fer arpentaient les ruelles, tirées par des chevaux mastocs. Au travers de la bulle enfantine, de faibles échos de cette chienlit me parvenaient. Les vieux s’excitaient beaucoup pendant le journal télévisé. Ça avait l’air de les dépasser, comme tous les vieux du village. Le décalage entre cette réalité télévisée et la réalité réelle nous laissait pantois. Avec ce sentiment diffus du retour de la guerre ou quelque chose dans le genre. Une petite peur nichée au creux du sternum, et juste au dessus une excitante envie d’espoir de mieux. Que les cancans du lavoir, le boucan des charrettes, que les houblonnières et les champs d’asperges. 

Mai 68. Le voisin du pavillon en parpaings crépis d’en face était camionneur. Pendant la guerre il avait été kapo dans un camp de la mort. Les gens ne l’aimaient pas trop. Je ne savais pas pourquoi. Kapo, ça me disait rien. Camp de la mort non plus. Plus tard j’ai su. En attendant il déchargeait une palette de son camion pour la rentrer dans sa cave. Une palette de boîtes de fayots. Une tonne de fayots. Par crainte de la pénurie à cause de mai 68. La pénurie c’était terrible. Sans dictionnaire, j’imaginais ce que ça pouvait être, la pénurie. Longtemps après mai 68 le kapo et sa famille de kapos ont mangé des fayots à tous les repas, ce qui avait beaucoup fait rire les gens du lotissement. 

Mai 68. Il y avait des étudiants dans les discussions des vieux. Je ne savais pas ce que c’était. Sinon qu’il s’agissait des grands qui étaient partis à la ville pour faire des études. Je ne savais pas ce qu’étaient des études. Sauf que le paternel avait toujours regretté de ne pas avoir pu en faire. Au lieu d’études, il avait fait soutien de famille. Je ne savais pas ce que ça voulait dire, soutien de famille. Sauf que c’était à cause de la guerre qu’il n’avait pas pu et qu’il l’était devenu et que pour ça il avait dû brasser du béton, du carrelage et de la chamotte. Et de l’amiante aussi. Afin de nourrir la brochette familiale.

Mai 68. Cinq ans plus tard. Un qui avait été étudiant cette année-là peignait une toile géante avec un Mao géant dessus. Je ne savais pas pourquoi Mao. Ni qui, ni quoi. Les mercredis j’allais tendre le pouce au carrefour pour aller à la ville et lui rendais visite. Il me laissait le regarder peindre, accroupi dans un coin. C’était fascinant. Rien n’est plus fascinant qu’un artiste à l’œuvre. C’était mon kief en ce temps-là. Depuis, il est devenu un peintre de renom, mais il ne peint plus de Maos, ni de jolies Gardes rouges potelées. Il est coté, c’est son métier.

Mai 68. Vingt ans plus tard. Ils sont deux patrons face à moi. Sur l’étagère, derrière eux, il y a un pavé posé avec gravé dessus « Mai 68 ». Je sais pourquoi. Ils y étaient, eux aussi. Ces négriers, désormais. Que j’étais venu morigéner ce jour-là, ça va de soi. Pour des raisons valables. Pour avoir plus de sous-sous dans ma popoche, pardi. Leur pavé, je le leur aurais bien balancé en pleine poire, ce jour-là. Mais heureusement, mon Jiminy Cricket intérieur m’avait rappelé à l’ordre en susurrant à mon oreille qu’un objecteur de conscience comme moi, n’a pas pour habitude de foutre sur la gueule, fut-elle celle d’un pnutre de première magnitude.

Mai 68. Ne croyez surtout pas que je n’ai rencontré que des infects, parmi les nombreux anciens combattants de la Cause d’alors. Dans le tas il y avait des gens vraiment épatants. Des qui avaient largué les amarres pour de bon après coup, après que les masses populaires rentrèrent dans le rang bien sagement, à l’aube de la première crise pétrolière dans les années 70. Des qui avaient décidé de mettre leurs belles idées en application. Des qui peuvent se regarder en face dans la glace sans avoir envie de gerber. Des qui sont comme les pousses de bambou renaissant à chaque printemps. Des qui ont chéri la bulle enfantine. Et dont je causerai un jour dans d’autres billets. E la nave va !

  1. On les avait comptées avec l’instituteur. []
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Gâcher le plaisir

© Cyprien Luraghi 1987 - ICYP

En avril 87 j’accompagne un groupe de randonneurs autour des Annapurnas avec mon copain Padam pour guide népalais. 24 jours de Paris à Paris, 21 jours de marche, 380 et quelques bornes. En ce temps-là c’était la balade la plus courue au pays. En 81 j’avais été un des premiers à boucler la boucle avec un groupe, la vallée de la Marsyangdi étant restée longtemps interdite aux étrangers. Ça démarre en basse altitude dans les rizières et les bananiers et progressivement on déboule dans une contrée tibétaine pour gravir ensuite un haut col et redescendre la grande vallée de la Kali Gandaki. C’était assez sauvage encore. Puis ça s’est construit très vite comme au Far West américain. Et enfin, bien des années après avoir posé mon sac à dos par terre pour de bon, le serpent d’une route carrossable a achevé le sauvage. 17 fois j’ai franchi ce col en tant que guide, et quelques autres fois avec des amis. 

Tout roule et la vie est belle, le groupe est très agréable et l’équipe népalaise − comme d’ordinaire au printemps où c’est calme[1] − est une bande de vieux potes. Il fait beau, il fait très chaud, du moins jusqu’au col de Thorong, qui est tout de même à 5400 mètres. La neige est bien dure ce jour-là, et quand nous décollons du pied de sa montée, à mille mètres plus bas et deux heures du mat’, nous sommes très déterrés, frigorifiés et asphyxiés ; heureux aussi : il fait grand bleu et la lune brille entre les fesses géantes du grand val neigeux. Il fait moins vingt-cinq et la petite brise qui dégouline du sommet sur nos couennes suantes encore de la mauvaise nuit passée à respirer du vide,[2] nous frigorifie à cœur. En trois minutes les doigts sont gourds, et à suivre péniblement les tout derniers pax [3] dans la montée, dans nos pieds comme du bois vibrent des fourmis surgelées.

Le soleil très chéri apparaît à six heures, juste sous le sommet. Ça va, y a pas eu à trimballer de pax défaillant sur nos dos − en se relayant à trois dix minutes chacun fissa fissa, ahanants −, et les porteurs ont la pêche. Je dépasse tout le monde et rejoins Padam au col pour attendre le groupe en se grillant une clope. Il y a déjà du monde, un groupe d’Allemands est affalé, culs froids posés sur les cailloux, haletants comme des mules, avant d’entamer la descente…

Je pars pisser à l’écart, je vise un gros rocher trente mètres en contrebas du replat… et je vois ÇA.

Sa hotte, posée à quelques mètres de son cadavre dur, contient des oignons et des paquets de biscuits.

Il est donc mort pour ça : transporter de la bouffe pour un groupe de touristes occidentaux. Pour soixante roupies par jour : une dizaine de francs d’alors, pas tripette même au Népal. Il faut savoir : dans les hautes vallées un repas pris dans une auberge coûtait trente roupies. La charge standard d’un porteur de trek est de trente-cinq kilos. 

Il est vêtu d’un pull minable, d’une veste de récupe en velours côtelé, d’un pantalon léger, d’une paire de chaussettes fines et de ballerines chinoises. Une paire de gants de laine lui ont été retirés avant sa mort. Un bonnet de laine, pas de lunettes de glacier. Il soufflait sur ses mains enflées pour tenter de les réchauffer : son geste est figé par le carcan de glace. Il est mort par le froid, par l’altitude, par la fatigue. Il est mort en tout cas.

− Oh ! Padam ! Ramène-toi !

− Maaa tchikné ![4] Putain mais c’est pas possible ! Mais qui c’est ces salauds qui l’ont laissé crever là !

Il n’est pas mort derrière ce rocher : il a été poussé là, à l’écart du chemin et hors de la vue. On le voit à la trace que son corps a laissé dans la neige. Il a été jeté comme une merde. 

On reste un temps, seuls, sans un mot, sans même le vent pour sécher nos larmes et notre rage. On s’en grille une, puis deux. Les autres arrivent doucement au sommet. Nul ne pipe mot. Inutile de rameuter les pax, ça ne les regarde que si peu, ils sont en vacances. On va pas leur gâcher le plaisir. Padam y va pour s’assurer que tout va bien. Il revient cinq minutes plus tard avec nos deux sacs.

− Cyp, faut qu’on lui tire son dernier portrait, au coolie gelé. Pentax et Olympus. Il faut montrer. Il nous faut aussi ramener le groupe à bon port. Nous ne leur disons rien ; le bruit ne circule que parmi les coolies. Il y a un porteur mort, au col… Ils l’ont abandonné… Ça va chier à Muktinath…[5] Saloperie de boulot…

Mille six cent mètres plus bas, à Muktinath. On pose le groupe au camp, on file au poste de police pour signaler l’accident. Il s’agit d’un groupe d’Américains qui a passé le col avant-hier. Ils ont repris l’avion à Jomosom, deux jours plus bas. Les flics enregistrent notre plainte, ils enverront une équipe pour ramener le pauvre homme dès l’aube. Ensuite il sera incinéré à Muktinath. L’aubergiste nous entretient du sardar[6] du groupe américain : un beau salaud, apparemment, qui s’est soigneusement tenu coi sur son crime. Quant à l’accompagnateur amerloque, on voyait bien que quelque chose le turlupinait, mais quoi. Y avait pas de raison : à part le vent glacial de ces derniers jours, rien à dire sur le Thorong : pas de danger à l’horizon… Un aubergiste nous assure qu’il était toujours fourré avec ses pax, jamais avec le staff népalais. Barré dans son trip montagne à la con, le mec, obnubilé par les performances de sa musculature. Comme tant d’autres guides. Le nez dans sa bière à soixante roupies − une journée de salaire d’un porteur. Tellement loin des gens du pays. Comme Papon : détaché. Faisant son job pour lequel il est payé, un point c’est tout. C’est quoi pour un comme lui, un porteur ? Un rien. Un moteur sur pattes avec un estomac à remplir de temps à autre − comme c’est dommage. Ces gens-là ça coltine, ça ne connaît que ça. C’est fait et conçu pour. Depuis toujours. 

© Cyprien Luraghi 2007 - ICYP

Padam et ma pomme à Katmandou en 2007

Des années plus tard je demande des nouvelles de cette affaire à Padam. Le guide américain a été interdit de séjour au Népal pendant un an. Et c’est tout. Ah si : le sardar népalais de ce groupe a été viré de sa boîte. Et rien de plus. Ce qui était arrivé ce jour-là n’est pas arrivé qu’à cause des Américains. Des coolies morts à la tâche il y en a eu un paquet, coltinant des charges pour des touristes de tous les pays riches. Pas que des morts : des tas de blessés aussi. Tenez, je me souviens bien de mon premier passage au col de Thorong, en 81. 

Parce que ce jour-là je n’avais pas de lunettes de glacier. Et puis que ce jour-là, tout à fait avant l’aube, au thé pris debout qui suivit le réveil, devant la flambée de genévriers, un porteur plus courageux que les autres m’avait dit : « Ho sahab, tu ne vas pas nous envoyer comme ça tout là-haut… On va mourir. On a des familles, on n’est pas là pour ça. Tu as vu comme ils sont habillés, tes touristes ? Et nous ? On n’a que les vêtements qu’on porte chez nous, et chez nous il ne gèle jamais… »

« − Et si moi je passe en étant habillé comme vous ?

« − Alors on te suit…

Ce jour-là je me suis gelé les deux lobes des oreilles ainsi qu’un petit orteil et que j’ai vu le monde en bleu pendant trois semaines… Ce même jour un jeune porteur est devenu aveugle. Ça avait duré trois jours, mais les vieux le savaient : ça lui passera ; des fois ça ne passe pas mais le plus souvent ça passe : dans trois ou quatre jours il y reverra… Ho barasahab ![7], quand même, quand on arrivera à Kagbeni sur la Kali Gandaki, tu pourras lui payer les services d’un sorcier guérisseur ?

Et ça avait marché. Après trois cent roupies d’invocations aux déités amies et d’imprécations vociférées du fond de la glotte à l’encontre des esprits du mal, le jeune homme avait retrouvé la vision.[8] Ho barasahab, maintenant je vois tout en bleu

Ah ben j’me sens moins seul, d’un coup…

Les touristes, eux, ils n’avaient rien vu. Putain c’qu’on en a chié, mais on l’a eu, ce col… Tiens Cyprien, passe-moi la bière et recommande-nous en d’autres… Elle est à combien, déjà, la bouteille ? Quoi ? Soixante roupies ? Mais ils se foutent vraiment de la gueule du monde !

Autour du fourneau en tôle, à la cuisine, je rejoins toute la bande. On se serre à croupetons, on capte la moindre calorie, on marmonne encore à propos du passage de ce foutu col. Plusieurs gelures, quelques yeux amochés. La routine. Allez, c’est ma tournée. Y a du raxi[9] chaud, frit dans le beurre et de la viande séchée. On se fait un rami ? Oh Djît ! Oh petit frère,[10] ne mets pas tes pieds gelés trop près du feu, sinon ils vont pourrir… Mais ça me fait mal ! C’est normal, petit frère : les premières fois ça fait très mal. Après ça se durcit, on s’habitue. Toi, pour tes yeux tu n’enlèves surtout pas ton bandeau. On te tiendra la main demain et après-demain. On te prendra ta charge : avec ce qu’ils bouffent, les touristes, y a plus lerche à charrier. Hein barasahab, tu vas pas nous renvoyer maintenant ? Hein, dis ?

Non, je vais pas vous renvoyer… mais si tu voyais le fond de caisse, mon ami… Allez, c’est ma tournée. Pour le sorcier aussi c’est ma tournée. Pour ses petits honoraires aussi, je raque. Et tout le reste qui va avec.

© Cyprien Luraghi 1987 - ICYP

Quelques porteurs en 87 dans le massif des Annapurnas.

***

2018, hier. Olivier Cyran me dit que je devrais parler de tout ça sur l’Icyp. Je lui dis que je l’avais déjà fait en 2001 sur mon antique Sitacyp − ces pages sont hors ligne actuellement. Je rouvre ces archives et les relis. Putain que c’est loin, tout ça. Plus de trente ans qu’il est mort gelé, le porteur du col de Thorong. La mémoire de sa triste mort n’avait ému personne ou si peu. Tout le monde s’en fout : il y a tellement de morts. Dans les années 90, celle qui fut la première à parler de tourisme équitable − Dora Valayer − a relayé son histoire : la photo illustrant ce billet avait été affichée en grand à l’entrée d’un salon du tourisme berlinois. Elle et moi en avions parlé en public dans un salon de tourisme parisien, à la même époque. Devant une foule gênée, qui venait pour acheter des vacances exotiques. 

En ce temps-là on avait été deux en tout et pour tout en France à défendre la cause des misérables coolies népalais dans les boîtes de négriers qui nous employaient comme guides. Pas un de plus. Il y avait Denis et moi, point barre. Denis peut se regarder fièrement dans la glace et moi aussi. Les autres, je ne dis pas tout le mal que j’en pense : c’est préférable. Ils sont méprisables et le mépris est un faible mot pour les désigner. Ces lâches. Qui, pour la plupart se prétendaient super cools et de gauche tant qu’à faire. Ces colonialistes à la petite semaine, vivant dans un déni ouatiné. Denis et moi on passait pour des clowns dans les bureaux parisiens de nos négriers. Nous, on s’occupait des coolies. On avait constitué un stock de lunettes de glacier et de fringues chaudes qu’on leur prêtait le temps d’un trek, par exemple. Des choses simples. Efficaces. Avec les moyens du bord. Les moqueries des collègues, on s’en foutait bien. On était juste contents quand à l’arrivée d’un trek tout le monde était en bon état. Rien de plus. 

Pour ce billet je me suis servi de bouts de vieux textes qui ont été remaniés et accommodés à ma sauce actuelle. J’ai pris grand soin de tritouiller la photo afin de la faire apparaître moins cruelle qu’elle ne l’est, brute de décoffrage sur le vieux négatif − sachez simplement que la peau du malheureux coolie est recouverte de craquelures sanguinolentes. Je n’aime pas montrer la mort et encore moins l’exhiber à la Une. Mais parfois c’est nécessaire. Ce billet est dédié à Dora Valayer, Denis, Padam, tous les porteurs népalais morts au service des touristes et à tout ceux qui se défoncent la caisse dans l’indifférence repue pour que ce monde dégueulasse soit un peu moins inhumain. E la nave va !

  1. La grosse saison de trek est à l’automne au Népal. []
  2. À 5000 mètres d’altitude il y a environ deux fois moins d’oxygène dans l’air qu’au niveau de la mer. []
  3. Pax = passenger = client dans le jargon des agences de voyages. []
  4. Nique ta mère, en népalais : cette expression est aussi populaire que son équivalente française. []
  5. Le village-étape au pied de la descente du col. []
  6. Guide népalais. []
  7. Grand sahib. []
  8. L’ophtalmie des neiges passe toute seule au bout de quelques jours, mais le cinoche du sorcier rassure toujours le péquin. []
  9. Gnôle locale. []
  10. « Bhaï » = petit frère : en népalais tous les plus jeunes que soi sont appelés ainsi. []
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Ne pas gâcher le plaisir

Illustration © Cyprien Luraghi 2018 - ICYP

Souvent c’est tentant de boucler la porte. Il y aurait de quoi, faut dire. Pourtant je n’arrive pas à m’y résoudre et ne le ferais sans l’ombre d’un doute jamais. Le pli est pris : une bonne fois pour toutes j’ai viré la gâche pour ne laisser que le pène dormant, histoire de faire illusion. Les maisons closes ne sont que de tristes lupanars où les ébats n’ont lieu que de manière mécanique. Fermer sa porte c’est la garantie de crever seul. Pourtant c’est la norme de finir claquemuré, de nos jours. Ou de se retrancher sans attendre la camarde. 

Quand même : l’idée de me reclure derrière des huis massifs bien verrouillés m’a parfois effleuré l’esprit. Parce qu’à laisser tout grand ouvert je me suis régulièrement fait couillonner. Elle est longue comme un jour sans pain, la liste des enfoirés ayant abusé de mon hospitalité et de ma confiance. Je ne la dresserai pas dans ce billet − format court oblige. Mais par exemple il y a eu quand on vivait à Paris il y a quarante ans, ce petit mec dont le visage faisait furieusement penser au petit cron qui gouverne le pays actuellement. Il en avait la mentalité aussi. Son papa était patron de presse. D’un torchon people disparu depuis longtemps. Fiston aimait s’encanailler[1] et c’est ainsi qu’il débarqua un soir dans notre chouette atelier[2] en compagnie de quelques punks à rats − c’était l’époque. Je revenais tout juste d’une saison à guider des treks dans l’Himalaya et les négriers qui m’employaient me payaient au lance-pierre, au schwartz et en chèques de voyages − afin que ça n’entre pas dans leur comptabilité véreuse. J’avais donc un chèque de cent dollars et rien de plus pour survivre en attendant le groupe de touristes suivant. C’est peu. Mais j’ai grande habitude de me contenter de peu depuis toujours. Les punks étaient repartis le lendemain et le petit mecton s’était incrusté quelques jours de plus. À nos frais, ça va de soi. Il avait du bagout − le même que celui du locataire actuel du Palais, d’ailleurs. Il nous soûlait littéralement de ses histoires : celles de sa famille pétée de thunes et de ses petits malheurs de gosse de riche. On l’écoutait gentiment parce que c’était exotique, ce qu’il nous racontait. Et puis parce que Rachid, Benoît et moi on n’était pas des méchants, qu’on aimait laisser entrer des inconnus chez nous et écouter leurs histoires. Le lendemain de son départ : plus de chèque. Il l’avait embarqué, ce petit fumier.[3] Moins de beurre dans les nouilles, du coup. 

Il y a quelque temps la mémoire de cet incident m’est revenue. J’ai tapé le nom du petit mec dans un moteur de recherche. Ça va bien pour lui. Il est gras comme une loche, pété de thunes comme son papa dont il a hérité de la fortune et son regard est toujours le même : celui du locataire du Palais. Pour lequel il a sans doute voté. 

Des histoires comme celle-là j’en ai plein ma besace. Et comme j’ai la vie devant moi, petit à petit je les conterai toutes. E la nave va… 

  1. Lire le billet précédent. []
  2. Cliquez sur le mot-clef « Charonne » pour en avoir quelques aperçus. []
  3. Pour encaisser un chèque de voyage en liquide à cette époque, il suffisait de contrefaire la signature. []
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Pacifiste de combat

Kumaon - Himalaya indien - 1989 - © Cyprien Luraghi - ICYP

En fuyant le nid familial à quatorze ans, j’ai fui la guerre. Quel beau sentiment soudain : la paix. Depuis, j’ai tout fait pour entretenir ce paisible plaisir : fréquenter de bonnes gens, éviter autant que possible de reproduire ce que j’avais vécu étant petit. Au bout du compte à soixante ans tout ronds je dois dire que ça a pas mal marché : petite famille adorable, amis en or, joie au cœur. Ça n’a pas toujours été facile, évidemment : les ogres et les monstres méchants ne détestant rien tant que l’harmonie. La non-violence est un combat quotidien contre la violence au dehors et au dedans. 

*

Il y a quarante ans, il y avait le service militaire obligatoire pour tous les sujets mâles du troupeau français, qui s’ils étaient jaugés bons pour le service, n’y coupaient pas, tels bestiaux en foire à destination de l’abattoir, maqués par des maquignons. L’objection de conscience n’avait été reconnue qu’en 1963[1] et nous n’étions que très peu de candidats en 76 : quelques petites centaines, alors qu’à l’époque plus de deux cent cinquante mille jeunes mâles étaient tondus puis engoncés dans des uniformes chaque année.

La convocation pour la sélection du bétail était arrivée dans la boîte aux lettres, accompagnée d’un bon de transport pour une caserne lorraine, où la chose se passait. Tout y était laid : le temps, la boue froide partout, les tronches des miloufs, les bâtiments pourris datant d’une autre ère. Pas question de partager la gamelle militaire : j’avais donc embarqué de quoi me sustenter honorablement de riz complet et de sauce de soja. Gentiment mais fermement j’avais tout boycotté : tests à la noix, fraternisation de type chambrée avec les futurs bidasses et même le lit : j’avais dormi à même le sol. Rien à voir ni avoir à faire avec cette engeance : règle numéro un. Sur le formulaire qu’on nous avait filé à remplir, j’avais bien retenu la consigne d’un copain : « Ne coche que la case 72, celle où tu demandes à voir un psychologue : lui il pourra te réformer s’il en a envie ». À six heures du soir j’entre dans le bureau dudit psy. Un appelé bien sympathique, mais navré de devoir m’annoncer qu’à cette heure tardive il avait épuisé son quota quotidien de réformés et que tout ce qu’il pouvait me proposer était de me classer P3 − P4[2] étant réformé psy pour de bon et P3, temporaire : nécessitant des examens complémentaires à effectuer à l’hôpital militaire de Strasbourg. J’ai dit OK. On verrait bien. 

Il fallait tenir dix jours. C’est pendant ce séjour forcé à l’hosto des militaires que j’ai appris à exécrer Johnny Halliday encore plus. Dans le dortoir où une quinzaine de bidasses amochés − j’étais le seul objo − étaient en réparation, mon voisin de droite passait du Johnny en boucle à fond les décibels sur son magnéto K7. Pas moyen de bouquiner en paix : l’enfer. Dix jours. Sans manger. Même pas une grève de la faim puisque je ne revendiquais rien. Juste histoire ne ne pas être pollué du dedans par de la bouffe de miloufs. Le toubib de service sentait la guerre d’Algérie à pleins naseaux : c’était une belle ordure qui n’aurait pas déparé à la villa Susini ou chez Pinochet. C’est avec un rictus sadique, et je n’exagère pas, que ce connard m’annonça au bout du temps imparti, que j’étais jugé bon pour le service. Ce à quoi je lui répondis que j’en avais rien à foutre et que j’allais sur le champ rédiger la missive à son ministère, lui signifiant l’objection de ma conscience à ses entreprises de meurtre en bande organisée. 

J’avais donc fait ma demande de statut d’objecteur. Il fallait alors justifier sa non-violence et le refus de porter les armes par une lettre manuscrite de trois pages au minimum, ne pouvant invoquer que des motifs philosophiques ou spirituels. J’avais raconté n’importe quoi, optant pour la mystique gazeuse, n’ayant jamais suivi de cours de philo. C’est long, trois mois. Délai nécessaire au pow wow des pontes de l’armée, pour décider si la demande d’Untel à cracher dans la soupe, est conforme ou pas. Et puis un matin dans la boîte elle était là. Je vous en fais découvrir le petit extrait qui avait fait palpituler mon petit cœur de midinet, ce jour-là :

[…] la Commission en son rapport ;

Considérant, d’une part, qu’à l’appui de sa requête sollicitant l’application des dispositions de l’article L.41 du Code du Service National, LURAGHI Pascal[3] invoque des convictions religieuses ou philosophiques l’empêchant, en toutes circonstances, selon lui, de faire un usage personnel des armes ; qu’il ressort de l’examen des pièces du dossier une présomption suffisament précise de la sincérité des convictions exprimées par l’intéressé pour que sa demande soit accueillie ;

Considérant, d’autre part, qu’il y a lieu de décider, compte tenu des documents produits, que LURAGHI Pascal exécutera dans une formation civile les obligations imposées par le Code du Service National.

*

Cheminer en paix dans un monde en guerre n’est pas chose facile. Les vieux instincts bestiaux sont bien ancrés en tout un chacun, et partout. Je suis le pacifiste bêlant de service comme tous ceux de ma race. C’est de ma faute si les hordes s’entretuent pour des drapeaux, des religions ou parce qu’elles ont le ventre vide et que chez le voisin d’en face y a de la boustifaille à gaver. Ou que leur chef en chef en a décidé ainsi avec son cerveau déficient. Peu m’importe de savoir que nous ne sommes pas légion et que la concorde planétaire n’est pas en vue : l’important c’est de combattre pour ce bel idéal sans se soucier du possible et de l’impossible. Peace and love, le monde. Ce billet est dédié à la mémoire de Jacques Pâris de la Bollardière. E la nave va…  

  1.   Lire l’histoire de l’objection de conscience en France sur Wikipédia : CLIC []
  2. Le Saint Graal du conscrit n’ayant pas envie de se faire chier pendant un an dans une caserne de merde. []
  3. C’est mon prénom officiel. []
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Émasculin efféminin

Illustration © Pierre Auclerc-Galland 2011 - ICYP 2017

Si ça continue comme ça je vais dégainer ma bombe à neutres. Car comme l’écrivait si bien hier dans les commentaires de l’Icyp, l’Inspecteur Croûton :

Dans le cadre de la nouvelle grande cause nationale du quinquina, l’Égalité Homme-Femme/Femme-Homme, les bébés filles se verront greffer d’une bite à la naissance et les bébés garçons percer d’un trou.

C’est un peu beaucoup n’importe quoi, ces derniers temps. Il est devenu d’usage de se monter le bourrichon ensemble sur les réseaux. Et de faire ce que fait votre voisin. J’évoque ça dans quelques uns de mes billets précédents : l’humanité est une photocopieuse. Alors OK, moi je veux bien que l’apprentissage du bébé singe debout soit basé sur l’imitation de ses prochains, mais tout de même, là ça atteint des sommets inédits. Soudain tout le monde est féministe à mort. Des tas de mecs aussi. Ça coûte pas cher d’être un mec féministe, de nos jours. C’est idéal pour draguer, aussi. De manière annexe, voire connexe. 

L’expression à la mode c’est « la parole se libère ». Ça coûte pas cher de s’épancher dans le mégaphone. Lequel n’est pas un microphone et encore moins une bonne vieille paire d’oreilles connectées à une cervelle compatissante. Derrière ce gros barouf il y a des portes hermétiquement closes. Les uns et les autres se claquemurent pour cohabiter dans l’avouable et l’inavouable. Untel y cogne sur Unetelle par exemple. Dans le silence bétonné. Le ramdam au dehors n’y changera rien. Il est la bonne conscience des gens publics. 

*

C’était à la fin des années 70, au dixième étage du foyer de jeunes travailleurs de la rue de Charonne à Paris. Jeff[1] et moi on fumait notre clope d’après la bouffe à la fenêtre. On voyait bien les gens vivre leur vie dans l’immeuble d’en face. Affalés dans leurs canapés devant des téléviseurs qui n’étaient pas encore tout plats et géants ou passant l’aspirateur dans le salon. Un des rideaux s’était agité, qui avait attiré notre attention. De dos, une jeune femme nue gesticulait. Elle criait aussi, mais on ne percevait de ses hurlements que des bribes amorties par le brouhaha urbain. Au bout de quelques minutes un homme vêtu est entré dans notre champ de vision. La suite a été très rapide : le mec s’est jeté sur la nana et l’a rouée de coups. Mais méchant, hein. Tout juste si on n’entendait pas les craquements d’os. Jeff et moi on s’est regardés et on n’a fait ni une ni deux : cataclop cataclop jusqu’au rez-de-chaussée où, depuis la loge du concierge on a appelé les poulets à la rescousse. Dix minutes plus tard ils étaient là. Ensemble, on les a accompagnés jusqu’au logement de ce forcené. Dring dring. Après avoir gentiment morigéné le salaud de mec, les poulets s’en retournèrent au poulailler. Tout juste s’ils ne nous avaient pas engueulés pour le dérangement occasionné. En fond sonore, il y avait les pleurs de la pauvre nana gisant sur le canapé. 

Jeff et moi on avait remonté les dix étages à pinces, vu que l’ascenseur était encore en panne. À la fenêtre on s’était réaccoudés pour fumer une autre clope. Face à nous, derrière le rideau translucide, le salaud de mec continuait à cogner sur la pauvre nana. 

*

Bien des années plus tôt, ça devait être quand j’avais dix, onze ans, le vieux était dans un sale état, allumé au picrate lourd et je ne sais pour quelle raison, il menaçait la vieille. Physiquement, s’entend. Et elle criaillait, en rajoutant à la louche. Je ne me souviens plus du motif ni même s’il y en avait un : ces deux-là n’avaient jamais fait la paire et ce n’est que par pur conformisme social qu’ils continuaient à se côtoyer, avec la marmaille pour témoins de leurs haines recuites. Mais ce soir-là je sentais qu’il n’aurait pas fallu grand’ chose pour que les murs se teintent en rouge. Donc cataclop, cataclop jusqu’au garage où mon petit vélo était rangé et voilà que je fonce comme un dératé dans la nuit noire jusqu’au gros bourg à cinq bornes de là, directo à la gendarmerie. Et que je t’explique la scène aux pandores − qui me semblaient géants, coiffés de leurs képis. Alors ils m’avaient fourré dans l’Estafette et retour à la maison en quatrième. Dring dring. Après avoir gentiment morigéné le salaud de vieux, rompez, demi-tour, Estafette, vroum vroum. Tout juste s’ils ne m’avaient pas engueulé pour le dérangement occasionné. Je vous ferais grâce de la narration détaillée des représailles paterniteuses sur ma petite pomme, après ce coup qui en appelait d’autres car tout coup porté appelle des coups en retour. 

*

Tout ça pour dire qu’il n’y a rien de neuf sous le vieux soleil. Sinon que de nos jours les gazettes en font leurs choux gras, de ces faits divers moches comme tout. Et que des foules versent des torrents de larmes indignées sur les réseaux. Ça coûte pas cher, de verser des larmes indignées. Ça coûte pas cher de se coller un con à la place de la bite. C’est être con comme une bite, certes, mais l’érection de la connerie atteignant son paroxysme est chose belle et bonne à admirer pour tout déconnologue qui se respecte : on n’a pas fini de rigoler de tout ça, je vous dis. Donc tout baigne dans l’huile… e la nave va ! ;-)

  1. Un copain objecteur de conscience. []
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