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Gâcher le plaisir

© Cyprien Luraghi 1987 - ICYP

En avril 87 j’accompagne un groupe de randonneurs autour des Annapurnas avec mon copain Padam pour guide népalais. 24 jours de Paris à Paris, 21 jours de marche, 380 et quelques bornes. En ce temps-là c’était la balade la plus courue au pays. En 81 j’avais été un des premiers à boucler la boucle avec un groupe, la vallée de la Marsyangdi étant restée longtemps interdite aux étrangers. Ça démarre en basse altitude dans les rizières et les bananiers et progressivement on déboule dans une contrée tibétaine pour gravir ensuite un haut col et redescendre la grande vallée de la Kali Gandaki. C’était assez sauvage encore. Puis ça s’est construit très vite comme au Far West américain. Et enfin, bien des années après avoir posé mon sac à dos par terre pour de bon, le serpent d’une route carrossable a achevé le sauvage. 17 fois j’ai franchi ce col en tant que guide, et quelques autres fois avec des amis. 

Tout roule et la vie est belle, le groupe est très agréable et l’équipe népalaise − comme d’ordinaire au printemps où c’est calme[1] − est une bande de vieux potes. Il fait beau, il fait très chaud, du moins jusqu’au col de Thorong, qui est tout de même à 5400 mètres. La neige est bien dure ce jour-là, et quand nous décollons du pied de sa montée, à mille mètres plus bas et deux heures du mat’, nous sommes très déterrés, frigorifiés et asphyxiés ; heureux aussi : il fait grand bleu et la lune brille entre les fesses géantes du grand val neigeux. Il fait moins vingt-cinq et la petite brise qui dégouline du sommet sur nos couennes suantes encore de la mauvaise nuit passée à respirer du vide,[2] nous frigorifie à cœur. En trois minutes les doigts sont gourds, et à suivre péniblement les tout derniers pax [3] dans la montée, dans nos pieds comme du bois vibrent des fourmis surgelées.

Le soleil très chéri apparaît à six heures, juste sous le sommet. Ça va, y a pas eu à trimballer de pax défaillant sur nos dos − en se relayant à trois dix minutes chacun fissa fissa, ahanants −, et les porteurs ont la pêche. Je dépasse tout le monde et rejoins Padam au col pour attendre le groupe en se grillant une clope. Il y a déjà du monde, un groupe d’Allemands est affalé, culs froids posés sur les cailloux, haletants comme des mules, avant d’entamer la descente…

Je pars pisser à l’écart, je vise un gros rocher trente mètres en contrebas du replat… et je vois ÇA.

Sa hotte, posée à quelques mètres de son cadavre dur, contient des oignons et des paquets de biscuits.

Il est donc mort pour ça : transporter de la bouffe pour un groupe de touristes occidentaux. Pour soixante roupies par jour : une dizaine de francs d’alors, pas tripette même au Népal. Il faut savoir : dans les hautes vallées un repas pris dans une auberge coûtait trente roupies. La charge standard d’un porteur de trek est de trente-cinq kilos. 

Il est vêtu d’un pull minable, d’une veste de récupe en velours côtelé, d’un pantalon léger, d’une paire de chaussettes fines et de ballerines chinoises. Une paire de gants de laine lui ont été retirés avant sa mort. Un bonnet de laine, pas de lunettes de glacier. Il soufflait sur ses mains enflées pour tenter de les réchauffer : son geste est figé par le carcan de glace. Il est mort par le froid, par l’altitude, par la fatigue. Il est mort en tout cas.

− Oh ! Padam ! Ramène-toi !

− Maaa tchikné ![4] Putain mais c’est pas possible ! Mais qui c’est ces salauds qui l’ont laissé crever là !

Il n’est pas mort derrière ce rocher : il a été poussé là, à l’écart du chemin et hors de la vue. On le voit à la trace que son corps a laissé dans la neige. Il a été jeté comme une merde. 

On reste un temps, seuls, sans un mot, sans même le vent pour sécher nos larmes et notre rage. On s’en grille une, puis deux. Les autres arrivent doucement au sommet. Nul ne pipe mot. Inutile de rameuter les pax, ça ne les regarde que si peu, ils sont en vacances. On va pas leur gâcher le plaisir. Padam y va pour s’assurer que tout va bien. Il revient cinq minutes plus tard avec nos deux sacs.

− Cyp, faut qu’on lui tire son dernier portrait, au coolie gelé. Pentax et Olympus. Il faut montrer. Il nous faut aussi ramener le groupe à bon port. Nous ne leur disons rien ; le bruit ne circule que parmi les coolies. Il y a un porteur mort, au col… Ils l’ont abandonné… Ça va chier à Muktinath…[5] Saloperie de boulot…

Mille six cent mètres plus bas, à Muktinath. On pose le groupe au camp, on file au poste de police pour signaler l’accident. Il s’agit d’un groupe d’Américains qui a passé le col avant-hier. Ils ont repris l’avion à Jomosom, deux jours plus bas. Les flics enregistrent notre plainte, ils enverront une équipe pour ramener le pauvre homme dès l’aube. Ensuite il sera incinéré à Muktinath. L’aubergiste nous entretient du sardar[6] du groupe américain : un beau salaud, apparemment, qui s’est soigneusement tenu coi sur son crime. Quant à l’accompagnateur amerloque, on voyait bien que quelque chose le turlupinait, mais quoi. Y avait pas de raison : à part le vent glacial de ces derniers jours, rien à dire sur le Thorong : pas de danger à l’horizon… Un aubergiste nous assure qu’il était toujours fourré avec ses pax, jamais avec le staff népalais. Barré dans son trip montagne à la con, le mec, obnubilé par les performances de sa musculature. Comme tant d’autres guides. Le nez dans sa bière à soixante roupies − une journée de salaire d’un porteur. Tellement loin des gens du pays. Comme Papon : détaché. Faisant son job pour lequel il est payé, un point c’est tout. C’est quoi pour un comme lui, un porteur ? Un rien. Un moteur sur pattes avec un estomac à remplir de temps à autre − comme c’est dommage. Ces gens-là ça coltine, ça ne connaît que ça. C’est fait et conçu pour. Depuis toujours. 

© Cyprien Luraghi 2007 - ICYP

Padam et ma pomme à Katmandou en 2007

Des années plus tard je demande des nouvelles de cette affaire à Padam. Le guide américain a été interdit de séjour au Népal pendant un an. Et c’est tout. Ah si : le sardar népalais de ce groupe a été viré de sa boîte. Et rien de plus. Ce qui était arrivé ce jour-là n’est pas arrivé qu’à cause des Américains. Des coolies morts à la tâche il y en a eu un paquet, coltinant des charges pour des touristes de tous les pays riches. Pas que des morts : des tas de blessés aussi. Tenez, je me souviens bien de mon premier passage au col de Thorong, en 81. 

Parce que ce jour-là je n’avais pas de lunettes de glacier. Et puis que ce jour-là, tout à fait avant l’aube, au thé pris debout qui suivit le réveil, devant la flambée de genévriers, un porteur plus courageux que les autres m’avait dit : « Ho sahab, tu ne vas pas nous envoyer comme ça tout là-haut… On va mourir. On a des familles, on n’est pas là pour ça. Tu as vu comme ils sont habillés, tes touristes ? Et nous ? On n’a que les vêtements qu’on porte chez nous, et chez nous il ne gèle jamais… »

« − Et si moi je passe en étant habillé comme vous ?

« − Alors on te suit…

Ce jour-là je me suis gelé les deux lobes des oreilles ainsi qu’un petit orteil et que j’ai vu le monde en bleu pendant trois semaines… Ce même jour un jeune porteur est devenu aveugle. Ça avait duré trois jours, mais les vieux le savaient : ça lui passera ; des fois ça ne passe pas mais le plus souvent ça passe : dans trois ou quatre jours il y reverra… Ho barasahab ![7], quand même, quand on arrivera à Kagbeni sur la Kali Gandaki, tu pourras lui payer les services d’un sorcier guérisseur ?

Et ça avait marché. Après trois cent roupies d’invocations aux déités amies et d’imprécations vociférées du fond de la glotte à l’encontre des esprits du mal, le jeune homme avait retrouvé la vision.[8] Ho barasahab, maintenant je vois tout en bleu

Ah ben j’me sens moins seul, d’un coup…

Les touristes, eux, ils n’avaient rien vu. Putain c’qu’on en a chié, mais on l’a eu, ce col… Tiens Cyprien, passe-moi la bière et recommande-nous en d’autres… Elle est à combien, déjà, la bouteille ? Quoi ? Soixante roupies ? Mais ils se foutent vraiment de la gueule du monde !

Autour du fourneau en tôle, à la cuisine, je rejoins toute la bande. On se serre à croupetons, on capte la moindre calorie, on marmonne encore à propos du passage de ce foutu col. Plusieurs gelures, quelques yeux amochés. La routine. Allez, c’est ma tournée. Y a du raxi[9] chaud, frit dans le beurre et de la viande séchée. On se fait un rami ? Oh Djît ! Oh petit frère,[10] ne mets pas tes pieds gelés trop près du feu, sinon ils vont pourrir… Mais ça me fait mal ! C’est normal, petit frère : les premières fois ça fait très mal. Après ça se durcit, on s’habitue. Toi, pour tes yeux tu n’enlèves surtout pas ton bandeau. On te tiendra la main demain et après-demain. On te prendra ta charge : avec ce qu’ils bouffent, les touristes, y a plus lerche à charrier. Hein barasahab, tu vas pas nous renvoyer maintenant ? Hein, dis ?

Non, je vais pas vous renvoyer… mais si tu voyais le fond de caisse, mon ami… Allez, c’est ma tournée. Pour le sorcier aussi c’est ma tournée. Pour ses petits honoraires aussi, je raque. Et tout le reste qui va avec.

© Cyprien Luraghi 1987 - ICYP

Quelques porteurs en 87 dans le massif des Annapurnas.

***

2018, hier. Olivier Cyran me dit que je devrais parler de tout ça sur l’Icyp. Je lui dis que je l’avais déjà fait en 2001 sur mon antique Sitacyp − ces pages sont hors ligne actuellement. Je rouvre ces archives et les relis. Putain que c’est loin, tout ça. Plus de trente ans qu’il est mort gelé, le porteur du col de Thorong. La mémoire de sa triste mort n’avait ému personne ou si peu. Tout le monde s’en fout : il y a tellement de morts. Dans les années 90, celle qui fut la première à parler de tourisme équitable − Dora Valayer − a relayé son histoire : la photo illustrant ce billet avait été affichée en grand à l’entrée d’un salon du tourisme berlinois. Elle et moi en avions parlé en public dans un salon de tourisme parisien, à la même époque. Devant une foule gênée, qui venait pour acheter des vacances exotiques. 

En ce temps-là on avait été deux en tout et pour tout en France à défendre la cause des misérables coolies népalais dans les boîtes de négriers qui nous employaient comme guides. Pas un de plus. Il y avait Denis et moi, point barre. Denis peut se regarder fièrement dans la glace et moi aussi. Les autres, je ne dis pas tout le mal que j’en pense : c’est préférable. Ils sont méprisables et le mépris est un faible mot pour les désigner. Ces lâches. Qui, pour la plupart se prétendaient super cools et de gauche tant qu’à faire. Ces colonialistes à la petite semaine, vivant dans un déni ouatiné. Denis et moi on passait pour des clowns dans les bureaux parisiens de nos négriers. Nous, on s’occupait des coolies. On avait constitué un stock de lunettes de glacier et de fringues chaudes qu’on leur prêtait le temps d’un trek, par exemple. Des choses simples. Efficaces. Avec les moyens du bord. Les moqueries des collègues, on s’en foutait bien. On était juste contents quand à l’arrivée d’un trek tout le monde était en bon état. Rien de plus. 

Pour ce billet je me suis servi de bouts de vieux textes qui ont été remaniés et accommodés à ma sauce actuelle. J’ai pris grand soin de tritouiller la photo afin de la faire apparaître moins cruelle qu’elle ne l’est, brute de décoffrage sur le vieux négatif − sachez simplement que la peau du malheureux coolie est recouverte de craquelures sanguinolentes. Je n’aime pas montrer la mort et encore moins l’exhiber à la Une. Mais parfois c’est nécessaire. Ce billet est dédié à Dora Valayer, Denis, Padam, tous les porteurs népalais morts au service des touristes et à tout ceux qui se défoncent la caisse dans l’indifférence repue pour que ce monde dégueulasse soit un peu moins inhumain. E la nave va !

  1. La grosse saison de trek est à l’automne au Népal. []
  2. À 5000 mètres d’altitude il y a environ deux fois moins d’oxygène dans l’air qu’au niveau de la mer. []
  3. Pax = passenger = client dans le jargon des agences de voyages. []
  4. Nique ta mère, en népalais : cette expression est aussi populaire que son équivalente française. []
  5. Le village-étape au pied de la descente du col. []
  6. Guide népalais. []
  7. Grand sahib. []
  8. L’ophtalmie des neiges passe toute seule au bout de quelques jours, mais le cinoche du sorcier rassure toujours le péquin. []
  9. Gnôle locale. []
  10. « Bhaï » = petit frère : en népalais tous les plus jeunes que soi sont appelés ainsi. []
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Débarras du choix

Népal oriental 1988 - © Cyprien Luraghi - ICYP 2017

Bon voilà, je me suis bien fait chier à tout retourner dans les caisses d’archives pour remettre la main sur cette foutue diapositive. Deux jours, à temps perdu, ça a pris. Et puis merde et remerde : elle est sous-exposée à mort et vu l’ancienneté, le magenta a pris le dessus sur les autres couleurs. Et elle est pleine de rayures et de pétouilles, en plus. J’ai considérablement râlé en la numérisant et encore bien plus en la restaurant et puis le résultat est là, vous l’avez sous les yeux. Et maintenant j’ai l’air parfaitement nouille avec ma mémé népalaise complètement dingo qui fait rigoler les frangines. Je cale, là, depuis des jours et des jours. J’avais un sujet pour le nouveau billet et il s’est évaporé en cours de route à cause de tout ça. Alors j’ai mis la tambouille sur le gaz une fois, puis deux, trois, quatre et même plus et à chaque fois au bout de quelques lignes, je foutais tout à la poubelle. Râlant comme un pou et tournant comme un lion en cage. Pas facile de parler de soi sur Internet, surtout après un billet comme le précédent. C’est beau, le progrès et tout le tralala, mais quand même : nous autres scribouillous on était vachement plus libres autrefois en écrivant des livres en papier d’arbre. Bien sûr, les éditeurs étaient un peu crapuleux sur les bords parfois, le copinage était la norme, les pourcentages et les à-valoir minables. Mais on pouvait y aller franco sans craindre les représailles. Les lecteurs savaient que c’était du roman.

Il n’y a pas de récit objectif, même dans les rapports de police. La mémoire est heureusement sélective et elle arrange toujours la réalité à sa sauce. Et c’est mieux ainsi car les hypermnésiques sont rarement des gens fréquentables. Qui voudrait taper la causette avec une espèce d’insecte à circuits imprimés rabâchant toujours les mêmes conneries objectives en vrac et sans intérêt, sur un ton péremptoire ?

La mémé sur la photo, donc. C’était en 88 tout à l’est du Népal dans les collines un peu avant Ilam et Darjeeling, dans une gorge bien paumée. Elle vivait là dans sa petite cabane et quand un piéton passait par là − très rarement −, elle entamait une petite danse à tous les coups. Et les frangines qui étaient de sa famille, venaient parfois lui rendre visite. Personne ne savait pourquoi elle était devenue folle un jour et personne n’avais songé à le savoir, ni à savoir de quelle sorte de folie il s’agissait. C’était comme ça et pas autrement. En tout cas elle n’avait pas l’air d’être malheureuse dans son joli petit monde perdu tout au bout du monde.

Son bonheur apparent cachait peut-être un gros malheur, mais ça on ne le saura jamais. Et c’est tant mieux. Restons calés sur le bonheur, les aminches…

…E la nave va… !

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Zone blanche

Rupshu (Tibet indien) © Cyprien Luraghi 1989 - ICYP 2017

Tout petit, la conquête spatiale me faisait rêver comme tous les garçonnets de mon âge.

Tout petit je voulais dévorer le monde et l’arpenter. Aller à la découverte des zones blanches de la mappemonde. Plus tard, j’ai fait. Les zones blanches. Pas la conquête spatiale, bien sûr. Pour elle, il fallait tout d’abord devenir pilote d’essai. Cette vocation s’était arrêtée net en apprenant que pour les crapauds à lunettes de mon espèce, piloter un avion était impensable. Alors je me suis vengé en arpentant tant que j’ai pu pendant des décennies. Loin de ce pays pas choisi où je suis revenu finalement, comme quand on enfile un vieux pull élimé, inconfortable mais familier.

Tout grand, la conquête spatiale ne me fait plus rêver. Elle ne fera pas le monde meilleur, bien qu’elle lui rende de précieux services − les satellites météo par exemple. Mais aller arpenter la surface de Mars avec des pieds, quelle connerie. Aucun intérêt. Sautiller sur la Lune en 69 dégageait encore des horizons.

Tout grand et le poil gris, en numérisant des pellicules du temps où j’arpentais les zones blanches de sel tibétain, je me dis que Mars existe déjà ici-même. Et qu’avec le climat global qui se barre en couille, les zones blanches n’ont pas dit leur dernier mot.

*

Là où je faisais planter les tentes de mes trekkeurs il y a trente ans et des, dans la région de l’Everest, il y a des lacs. Pas des flaques. Tout à l’autre bout de la chaîne himalayenne, où les mules des caravanes paissaient au soir après leur journée de coltinage, plus un brin d’herbe. Les sources villageoises se sont tues. Les glaciers : épuisés. Alors les élections, la conquête martienne. Ou martiale. Comme on voudra, ou les deux. Alors tout ce spectacle. Ce néant agité. N’a que nulle importance. Tout petits nous sommes, je suis, face à ça. Comme face à la montagne l’est l’arpenteur, minuscule.

*

…e la nave va..

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De la neige sur les tulipes

Illustration © Cyprien Luraghi 1989-2016 - ICYPÀ Paris le plus dur c’était le temps. Le climat je veux dire. Qui conditionne le temps de l’horloge aussi. Plus il fait moche, moins les aiguilles tournent. Et à Paris putain qu’est-ce qu’il peut faire moche. Tout devient très laid alors. Et il ne reste que la loge de Chico, le gardien de nuit du foyer de jeunes travailleurs, pour se réchauffer le cœur jusqu’à pas d’heure en compagnie de la brochette des noctambules créchant ici. C’était en 1978 et à six heures du matin le premier à pousser la porte de verre du hall, c’était Christian Farid. En pyjama estampillé de l’Hôpital Saint-Antoine, la bite à l’air avec un bout du tuyau de perfusion sparadrapé sur l’avant-bras, tout hébété, narquois, gazeux, hilare. La veille il s’était fait une OD de 12 sur l’échelle et il ne savait plus qui l’avait traîné jusqu’aux urgences en suivant le sens de la pente dans la rue de Charonne. Et là il était là, rayonnant, heureux de son coup et de nous le conter en en rajoutant à la louche. On était bon public et lui le meilleur comédien de l’arrondissement. Des salades de Christian Farid il y a de quoi en remplir un pavé king size. Son double prénom c’est parce que sa maman était bourguignone et son papa algérois. Aucune des langues de ces deux pays ils ne parle bien, mais il arrive à faire comprendre son baragouin en moulinant des mains. Un petit mec fluet avec des gros sourcils, une tronche d’arabe et les yeux gris d’acier tout doux. Du genre que quand il t’énerve trop − et il peut vite porter sur les nerfs du plus placide des bonshommes −, c’est pas possible de le baffer comme un Romain tellement son regard te désarme vite fait. Comme celui d’un cocker battu, un peu.

Jusqu’à ce que Chico finisse son service à huit heures du matin, Christian Farid est resté en pyjama, la bite à l’air et le tube de perfusion pendouillant. Puis il est allé s’effondrer chez je sais pas qui dans je sais pas quelle piaule à je sais pas quel étage, jusqu’à sa nouvelle tentative d’en finir avec la vie et en beauté, tant qu’à faire. Rachid et moi on se faisait du mouron pour lui : les chats ont neuf vies mais Christian Farid en avait déjà eu bien plus. Quelques mois plus tôt on s’était rencontrés à la cafétéria du foyer : Rachid était un os. On l’aurait dit échappé d’un stalag. Il venait de se taper dix-huit mois de service militaire en Algérie. Et les petits gars ayant poussé en France n’y étant pas bien vus, il s’était retrouvé dans une caserne disciplinaire, à charrier un sac à dos plein de caillasses en plein cagnard avec des sous-offs sadiques. Et à son retour à Paris, l’armée française voulait de lui aussi. En ce temps-là il n’y avait pas d’accord entre les deux pays : si Rachid avait refusé de faire son service militaire dans tel pays, il ne pourrait plus y remettre les pieds. Il était donc déserteur, présentement. D’où sa grande maigreur : il ne mangeait plus et ne fermait plus l’œil, dormant chez les uns, chez les autres et rasant les murs. Je l’avais invité à s’installer chez moi en attendant de trouver une solution. Neuf mètres carrés à deux, lavabo compris : le luxe. Ça avait duré bien six mois, le temps d’arranger le coup avec un psychiatre pour que Rachid soit déclaré inapte au service et puisse enfin jouir du plaisir de se faire contrôler par les bleus plusieurs fois par jour à cause de sa gueule d’arabe.

Vivre avec Rachid sans se foutre sur la gueule, ça doit être possible même dans quatre mètres carrés. Il est très vivable, le compère. On lisait beaucoup. On se faisait du thé fort et des parties de Scrabble avec nos règles et en trichant comme des cochons. Et comme Rachid ne pouvait pas sortir, c’était le défilé des hôtes des autres piaules. L’entraide était de rigueur au foyer : un bon quart des occupants étaient des réfugiés éthiopiens qui avaient fui la mort après l’avoir vue de près au pays. L’autre gros quart était constitué de filles des Antilles venues bosser en métropole et qui s’y morfondaient terriblement. Le reste était du tout venant : jeunots tout timides des gros bourgs gris de plouquies moroses, zonards zombies improbables et mutiques échouant de foyer en foyer, toxicos et autres agités du ciboulot comme notre Christian Farid… et nous autres objecteurs de conscience[1] squattant joyeusement une partie du dixième étage, tout là-haut. Cent quarante piaules en tout.

L’époque était à l’héroïne, cette merde qui allait envoyer une bonne moitié de nos connaissances six pieds sous terre. Rachid, ma pomme et les objecteurs, on était aux antipodes de ce trip mortifère. Pourtant, il faut bien reconnaître que c’est souvent parmi les pires junkies qu’on trouve les êtres les plus attachants qui soient. Christian Farid en était et on n’avait pas du tout envie qu’il en finisse avec sa pauvre existence. Mais en dehors de sa foutue shooteuse il avait quoi ? Rien. Pas même sa famille de merde dont il n’avait plus de nouvelles depuis des ères. Et aucune racine. Juste le cul entre deux cultures dont il ignorait tout. Même pas de religion pour s’y cramponner dans des certitudes naïves. Rien de rien.

Des fois on se disait Rachid et moi qu’il aurait eu mieux fait d’être cul béni, voire témoin de Jéhovah, plutôt que de se massacrer de manière aussi opiniâtre alors que la Mort ne voulait pas de lui. Pourtant la religion n’était pas notre fort. Rachid, fallait pas lui dire qu’il était musulman, par exemple. Il vous aurait mordu. C’est qu’il bouffe de l’imam comme je bouffe du curé. Mais de fait Christian Farid avait désespérément besoin d’une bouée plus fiable que sa salope de seringue.

*

Depuis trente-huit ans maintenant Rachid et moi sommes les meilleurs amis du monde. Évidemment on se voit moins souvent qu’au siècle passé. J’ai vécu mon rêve d’enfant dans les plus renversants paysages du monde, loin du gris glacial et des plantes de serre. Et Rachid aussi, dans un autre style. Mais on se téléphone régulièrement et pendant des années j’ai pu suivre l’incroyable saga de Christian Farid, qui avait fini par larguer la dope pour tomber dans des plans plus velus les uns que les autres. Il y en a tellement que c’est impossible à raconter dans un seul petit billet. Du genre : il monte en Suède pour piquer la copine d’un frangin de Rachid, puis après avoir arnaqué plein de monde de toutes sortes de manières, il s’enfuit aux États-Unis. Là, après une suite de péripéties dignes des Pieds Nickelés, il se fait embaucher dans une station-service au Nevada. Qu’il finit par braquer pour embarquer la caisse. In extremis il parvient à se carapater et atterrit à Londres. Et là Rachid perd sa trace pendant une dizaine d’années.

Et puis l’an passé, dring dring, salut Rachid, ça va bien ? Alors Cyp cramponne-toi : la semaine dernière je prends un taxi à Londres. Le chauffeur avait son petit camembert[2] brodé rivé sur l’occiput et la barbe au henné. Le Coran bien en évidence sur la plage arrière. Et les yeux gris doux sur sa tronche d’arabe. Christian Farid !

…E la nave va… !

  1. J’ai fait mon service national en tant qu’objecteur de conscience de fin 77 à l’été 80, affecté au ministère de la Culture. []
  2. La petite calotte des musulmans pieux, appelée « camembert » par les Kalash du Pakistan depuis le passage d’un anthropologue français rigolo dans les années 70. []
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L’horizon des ondes

Illustration © Cyprien Luraghi - 1989 - 2015 - ICYP

Elle était adolescente, en pyjama et prête à aller au lit. Et là elle m’a dit : dis papa toi qui a beaucoup voyagé, en fait y a plus de zones blanches sur la planète. Non il n’y en a plus, c’est fini. Tout a été visité par des visiteurs de contrées lointaines. Les satellites se sont chargé du reste. Tout le monde sait tout sur tout le monde ou tout comme. Instantanément. Les recoins les plus mystérieux sont éclairés a giorno, même par les nuits sans lune. Le mystère lui-même a fondu sous ce flot de photons et autres particules rapides. Les zones blanches sont devenues des zones ordinaires. On ne peut plus dire fuyez, tout est découvert : il n’y a nulle part pour aller se réfugier à couvert. Les enfants ne peuvent plus rêver de devenir de grands découvreurs de terres inconnues comme des myriades de générations d’enfants d’avant. Il n’y a plus non plus le voyage dans le temps : c’est fini ça aussi. Pour ça il fallait arpenter longtemps les sentes périlleuses des contrées les plus reculées. Qui n’existent plus non plus. Là, on était au Moyen-Âge, d’un coup. Tout n’était que bois, laine brute et jute, suint et ferrures, feux de bois. C’était chaud et âcre et là, on était vraiment au bout du monde. Personne n’en savait rien à part nous, passagers de fortune d’un songe qui a soudain cessé. En pas trente ans. D’un coup d’un seul. Clac dans les doigts. Je l’avais écrit quelques années avant ta naissance, ma fille : …juste avant le nouveau siècle, avant que tout ne soit balayé par l’insipide modernité[1] mais te fais pas de bile : les grandes découvertes et les voyages dans le temps ils sont dans nos zones blanches intérieures maintenant. Et celles-là, aucun explorateur n’y aura jamais accès. Aucune onde véloce ne colportera ses secrets. Le monde entier n’en saura rien. Jamais. Tu peux dormir tranquille.

Bonne nuit, ma bwanelle. Bonne nuit mon bwana.[2]

…E la nave va…

  1. Extrait de l’intro de Pistes Himalayennes. []
  2. Lire le billet lié « Wituel du soiw ». []
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