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Un plan Bill

25 septembre 2001

Il ne s’est pas rien passé, non. Et ce fut plutôt drôle, ou presque. Dimanche dernier, Bill est passé à la Cazelle pour me ramener mon motoculteur. C’était à l’heure du petit gorgeon : on est dimanche après tout, quoi… On s’en est donc jeté deux, trois petits pile dans le gargagna, et puis on a causé baraque. Ça nous meuble les conversations, ces derniers temps ; et puis ça sent l’automne, le temps d’envisager notre décanillement.

− Ouais, Cyp, tu te souviens du plan que je t’avais causé, l’autre jour ? Tu sais, mon pote JP qui fait du gardiennage près de Pouliviac…
− Ben je crois bien. Ouais ben ?
− Y a que le JP, il veut se barrer de là où il est : on devrait aller le voir. Ça serait super, pour vous. Elle est grande, sa baraque. Y a au moins autant de pièces que chez vous, et c’est paumé au moins autant qu’ici. Je l’ai appelé ce matin sur son portable, mais ça répondait pas. Mais il doit être là, il bosse pas, aujourd’hui. Allez, on va voir ?
-OK…

On s’embraye sur le spaghetti bitumé qui nous mène en dix minutes à peine à l’entrée d’un chemin carrossable d’un demi-kilomètre, sinuant sous la voûte des arbres, pour déboucher sur une patte d’oie ; à gauche c’est chez les proprios et tout droit chez JP, qui n’est pas là. Bon, on se fait un petit tour vite fait, histoire de voir à quoi ça ressemble. C’est meumeu, je dois dire : au flan d’un vallon clair et rond tout couronné de bois, ouvrant sur de grands prés, s’étalent en pente douce trois corps de logis en belle pierre jaune, bordés d’un piscine. Le tout est refait avec goût, voire un peu trop propret. Ces gens ont du pognon, c’est manifeste. Ça saute au naseaux.

− C’est super, hein, dit le Bill…
− Ah ça c’est sûr…
− Ben on y va, alors. Le JP on le verra un autre jour, en attendant tu auras vu la maison.
− Hé Bill, y a quelqu’un…

Une porte vitrée s’ouvre, une mémé apparaît, affable et ronde. On lui explique qu’on allait voir JP, mais qu’il n’est pas là et qu’on a fait un petit tour, vu que c’est beau et qu’il fait beau. Et là mon Bill se lance :

− Oui, parce que JP a envie de partir, alors j’ai amené mon copain Cyprien pour qu’il voie, au cas où ça pourrait le faire, un jour…
J’ai blêmi, mais je pouvais pas lui taper du coude. Et il a continué, continué…
− Ah mais c’est que JP ne nous a rien dit, à mon mari et moi. Mais laissez moi votre téléphone, monsieur, nous vous appellerons sans faute.

Au retour, dans la camionnette, j’a dit à Bill :

− J’espère que t’as pas fait une bourde, rapport à JP…

*

Ben si, il l’avait faite, la bourde. Et bien, même. Le proprio m’a appelé quelques jours plus tard et on a convenu d’un rencart. Mais d’abord, Annie et moi, on a voulu voir JP.

− Allô JP ? C’est Cyp, un pote à Bill.
− Ouais ouais, il m’a parlé de toi…
− Il m’a dit que t’avais envie de te barrer de chez toi et comme on cherche une maison, hein…
− Et il leur a dit quelque chose, aux proprios ?
− Ben, euh… je crois bien que sa langue a fourché, au Bill.
− OH PUTAIN !!! J’comprends, maintenant, pourquoi ça fait une semaine qu’il me tire la gueule, le vieux ! Mais il est con, ce Bill ! Non mais venez quand même, j’vous expliquerai…

*

26 septembre 2001

Hier matin, on a posé les mioches à l’école de Pouliviac, on s’est jeté un jus avec le Barbu[1] et, à dix heures et des on a filé chez le JP. À peine extraits de la bagnole, le proprio nous tombe dessus. C’est un Popeye barbu, aux trois-quarts chauve et âgé qui nous toise du haut de l’escalier menant au logis de JP.

− Bonjour monsieur, qu’il me lance avec un sourire plat et pincé, les yeux un peu dans le fou… il croit que c’est lui qu’on vient voir…
− Bonjour monsieur, on allait voir JP : c’est pour lui causer… Il a soudain l’air paniqué, confus, presque méchant.
− Mais qu’est-ce que c’est que ces histoires ? Moi, je ne suis au courant de rien, enfin si vous allez le voir vous allez lui parler de quoi ?
− Ben, de ce qu’il a envie de faire, et nous aussi…

Popeye s’en va. Annie me lance une grimace entendue [pour ça elle fait ainsi : elle soulève un coin de sa lèvre supérieure droite ; elle seule y parvient]. La porte est grande ouverte, JP est là, grand et maigre, la mine tout à la fois réjouie et contrariée.

JP bosse à mi-temps en CES pour la municipalité de Pouliviac. JP en a plus que marre de son proprioche : dix fois par jour il gratte à sa porte pour n’importe quoi, c’est un anxieux pur et dur qui harcèle son JP. Aucune intimité ne lui est permise, son bourgeois parisien lui en fait voir à mort ; plus moyen d’écouter de la zique, il se sent castré. Evidemment, c’est un coup de bâton dans l’eau, pour nous. On ira voir ailleurs. En revenant à la Cazelle, je téléphone à Popeye et je lui arrange le coup avec JP.

− Mais non, monsieur, JP n’a pas du tout l’intention de partir; c’est notre copain Bill qui a gaffé, rien de plus; il avait cru comprendre que…

Croix sur la baraque de nos rêves donc, une fois de plus.

  1. L’ami photographe dont je cause dans le billet lié « Un mec bien » []
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