Archives par catégorie : Déconnologie

Ourdi et ordi

Illustration © Cyprien Luraghi 2015 à partir d'une sculpture de PhilocheL’informatique c’est super mystérieux pour la plupart des gens. Or quand le mystère est épais c’est l’interprétation délirante qui prend le relais de la raison raisonnante. Comme d’habitude. C’est pas original mais ça fera de belles histoires à conter à nos futurs petits enfants, quand on est comme moi un dépanneur informatique. Car nous sommes régulièrement confrontés à des clients et autres, flippant à mort devant les comportements incompréhensibles de leurs machines à puces. Je tente bien de leur expliquer tout ça en faisant des comparaisons simples − avec la mécanique automobile ça marche pas mal du tout − mais dans le tas il en est qui ne pigeront jamais rien à la chose, qui restera un objet mystique gazeux. Ça ne chie pas : seul l’échange cordial du chèque contre facture importe, au bout du compte. Et puis il arrive d’en rencontrer ailleurs qu’à l’atelier : en provenance de l’internet par exemple.

Un jour il y a très longtemps, au tout début de l’Icyp, une certaine Violaine venait parfois me faire un petit coucou dans les commentaires, deux ou trois fois par mois. Elle fréquentait surtout le forum disparu depuis des lustres, d’un vieux copain guide de trek ayant posé son sac à dos dans le Gers : Bernard. C’était le plein été et au téléphone il y avait Violaine qui passait quelques jours dans la région : ni une ni deux, je l’avais invitée à faire escale à la maison. Le lendemain elle irait rendre visite à Bernard.

Violaine était comme ses commentaires : guillerette et pimpulante, toute mimi et la mi-trentaine. On a causé du ci et du ça, bien rigolé et puis elle avait préparé des pâtisseries avec Annie et les enfants pendant que je tapais la causette et le prochain billet du blog. Puis on s’était tapés la cloche et vers onze heures, après le rituel du soir il n’était resté qu’elle et moi face à face, les pieds sous la table en bois d’arbre. Et là au beau milieu d’une phrase − on discutait des mérites comparés du panais et des betteraves rouge, genre − :

− Tu sais Cyprien c’est pas grave si tu pirates mon ordi.

Comme ça, vlan. Prends ça dans les gencives et démerde-toi avec, mec. Et elle qui te fixe avec des yeux comme des soucoupes, figée net, les bras ballants et les miens qui m’en tombent. Et je savais pas quoi dire : allez-y, vous, à répondre quoi que ce soit de pertinent à une proclamation pareille. Au bout d’un moment j’avais quand même demandé à Violaine de m’expliquer de quoi il en retournait.

Chaque nuit, à quatre heures et demie précisément, son ordinateur portable se réveillait tout seul. Et invariablement les jours suivants elle retrouvait dans mes billets et les commentaires de Bernard sur son forum, des idées et des tournures de phrases de son journal intime, qu’elle tenait sur son Mac. Évidemment, étant l’informaticien de service, c’était moi le pirateur de ce duo de lascars conspirateurs en mal d’inspiration, envoyé pour aspirer les pensées les plus intimes de Violaine à des heures qu’ont pas de nom.

Je n’avais déjà plus de bras en stock et aucun pour ramasser ceux tombés par terre avant son laïus, débité sur un ton mécanique et monotone − comme si elle l’avait appris par cœur avant de venir. Je m’étais souvenu d’un article de la presse spécialisée parlant d’une fameuse compétition de pirateurs où, en tout bien tout honneur et devant huissier, des équipes candidates se relayaient pour aller ouvrir un dossier quelconque sur un ordinateur à l’autre bout de la table, en aveugle. Il avait fallu quarante-huit heures à l’équipe gagnante pour rafler les cinq mille dollars de ce concours et voir l’exploit inscrit au Livre des Records. Je l’avais collée face à l’écran pour qu’elle réalise un peu qu’entre ses fantasmagories débiles et la réalité, le gouffre était béant. Jusqu’à sept heures du matin j’avais tenté de la convaincre et elle avait vaguement eu l’air d’acquiescer, quand vers cinq heures elle avait commencé à me raconter son histoire : à quatorze ans un vieux salaud l’avait violée − il en avait trente à l’époque − et vingt ans plus tard elle était toujours sous son emprise. Ils vivaient chacun chez soi et elle allait le rencontrer chez lui régulièrement pour des congrès charnels. Sacrée histoire : pas étonnant que la nana soit devenue un peu étrange.

Et dans la foulée la voilà qui me déclare qu’elle est amoureuse folle de Bernard. Blood and guts. Alors Bernard c’est simple : il en pinçait à mort pour sa compagne et il n’en loupait pas une pour le clamer un peu partout sur le Net. Violaine le sait, évidemment. Et elle sait que je le sais. Et elle me sort ça, pof. Démerde-toi avec, mec. Mieux que ça : elle me dit que c’est Bernard qui, par le truchement de ses commentaires reprenant des bribes de son journal intime, lui signifie sa passion amoureuse. Gloups. Et un direct au foie, un !

En attendant, dodo les yeux non parce que là ça va bien, hein : j’ai eu ma dose.

Après quelques heures de sommeil, rebelote : Violaine était déjà à la cuisine en train de parler de ses salades de complots à la con à Annie, devant les enfants ébahis. Ni une ni deux : Violaine, tu prends tes cliques et tes claques et tu dégages le plancher, merci, ciao, bises.

J’ai pas osé appeler Bernard pour le prévenir. On verrait bien ce soir. Ça n’avait pas fait un pli : Violaine lui avait déclaré sa flamme à table, devant sa chérie effondrée. Deux manchots de plus au compteur. Elle avait roupillé sur le canapé et mes amis s’étaient enfermés dans leur chambre. Et puis elle était repartie au petit matin dans sa petite auto et on n’a plus jamais eu de ses nouvelles, ouf.

Violaine était la première parano érotomane dont je croisais la trajectoire folle. Il y en a eu d’autres − et pas que de la variété érotomane − par la suite : je conterai leurs histoires dans d’autres billets. Certaines sont rigolotes et d’autres pas du tout. Comme la vie, donc.

…e la nave va en mode printanier : les hirondelles et les martinets sont de retour, chic !

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Le jardin de mon grand-père

Illustration © Cyprien Luraghi 2016 - ICYP

(Où les légumes n’apparaissent qu’anecdotiquement, simplement parce que c’est prévu dans le cahier des charges)

Dimanche… « Il fait beau. On va au jardin. » Déclare Pépé, péremptoire.

Branle-bas de combat ! Tout le monde à son poste !

Mémé gagne son royaume, la cuisine, alimente les machines, la cuisinière Godin, et attaque la préparation des victuailles pour les futures agapes. Pépé et son fidèle aide de camp, mon père, descendent à la cave choisir les breuvages – C’est sérieux et cela demande du temps et du doigté. Ma mère s’occupe de ma sœur.

Et Petit-Petr court d’une place à l’autre surveiller impatiemment l’avancement du chantier. Ça ne va pas assez vite !

« Bon ! On est prêt ? On peut y aller ? On n’a rien oublié ? »

J’ai oublié de vous prévenir : ce texte est une déclaration d’amour aux Jardins Ouvriers, un hommage posthume à l’Abbé Lemire. Mon grand-père a de tout temps cultivé un lopin de terre, au milieu de ses collègues, camarades, amis, obligeamment loué pour une somme dérisoire par ses employeurs, Monsieur de Rothschild (la Compagnie des Chemins de Fer du Nord), puis la SNCF.

« Bon ! On est prêt ? On peut y aller ? On n’a rien oublié ? »

Et nous voilà quittant le port, en flottille, faire les trois cents mètres nécessaires pour atteindre l’objectif. Le navire-amiral-pépé en tête, accompagné de son escorteur-papa. Suivent, le landau de ma sœur transformé en bateau de ravitaillement poussé par le destroyer-mémé, le navire-hôpital-maman avec à son bord, ma sœur, puis le caboteur petit-Petr allant de l’un à l’autre, très mouche du coche.

À ce moment, j’ai une pensée, très brève, pour mes camarades, les pauvres, qui devaient se fader la messe.

J’ai appris par la suite que l’argent de la quête passait en l’achat de diverses drogues accoutumantes comme carambars, bubble-gums, marshmallows, etc. Et que la messe se résumait aux cinq dernières minutes essentielles au tamponnage de la carte de présence, catéchisme oblige.

Nous voici arrivés… Et, miracle ! D’autres flottes amies eurent la même idée que nous. Quel hasard ! Il y a bien quelques regards suspicieux envers les divers amiraux des diverses armadas ; il flotte subrepticement dans l’air comme une fragrance de conspiration :

« Tiens, tu es là, toi ? »
« Et Georges, il est venu aussi ? »

Et finalement le simple pique-nique de départ se transforme en banquet.
Et c’est le bon-heur !
Les parents ont des conversations de grandes personnes :

« Tiens, goûte-moi celui-là. Tu m’en diras des nouvelles.
— Vindiu ! en diro eul p’tit Jésus in culott’ ed’velours ! Y vint d’où ?
— C’est le chef-piqueur de Somain qui l’a fait rentrer, avec ses chefs de brigade… Il m’en a filé quelques bouteilles. »

Il faut dire que la grande majorité des petites annonces paraîssant dans « La Vie du Rail » provenaient de viticulteurs de partout et d’ailleurs ventant la qualité et le prix défiant toute concurrence de leurs produits.

Nous, les enfants :

Nous avons une pensée, très brève, pour nos camarades vissés sur leur chaise devant le rôti dominical, subissant les remarques acerbes d’une tante aigrie, desséchée, une vieille fille en somme :

« Ne mets pas tes coudes sur la table ! »
« Pousse avec ton pain ! »
« On ne parle pas à table ! »
« On demande l’autorisation pour se lever ! »
« Ah là, là, quelle éducation, Mais quelle éducation ! De mon temps… »

Donc nous, les enfants :

On mange avec les doigts, brandissant la cuisse de poulet trempée dans la mayonnaise comme Herrol Flynn dans « Robin des Bois », on s’invective, on se sert tout seul de ce que l’on veut. Nous ne sommes plus forcés, par une sorte d’inquisition parentale, d’engloutir des mets barbares comme les épinards ou les betteraves rouges.

On se lève quand on veut, on court, on organise une chasse au trésor (billes et décorations de Pépé) parmi les choux et les poireaux ; nous sommes des pirates au milieu des carottes ; le plan de salades, c’est la mer des Sargasses ; le tas de compost, l’île du Diable ; la brouette (on y met les filles), le trois-mâts de ces salauds d’Anglais.

NOUS SOMMES LIBRES.

(Petr Yacub)

…e la nave va, la nave va, la nave va…

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Les cuites sont carottes

Illustration © Cyprien Luraghi 2015 - ICYPLa Déconnologie[1] [2] a pour particularité de surgir des écrans pour se projeter dans la réalité réelle. C’est sa signature. L’écran c’est bien, mais ça ne vaut pas une bonne vieille table en bois d’arbre garnie d’une brochette de bons vivants, couverte de victuailles et de bons flacons.

Or donc depuis 2008 un paquet d’entre nous se rend visite en vrai. Et de temps à autre des raouts s’organisent chez l’un ou l’autre ou en louant un gîte pour l’occasion. Quand le raout comprend peu de déconnos, il s’agit alors d’un raoutito. Et là, justement, on vient de s’en faire un à l’occasion du passage en France d’une déconnologue distinguée dont je ne dirai rien publiquement car de nos jours les murs de l’internet ont des oreilles pleines de pus et des langues de putes. Raoutito rondement mené et pas encore plié puisque nous finissons les restes en compagnie d’un déconno restant quelques jours de plus afin d’arpenter les ruelles pentues de Puycity, le Trou de nez du Monde, siège interplanétaire de la Déconnologie[3] dans sa grosse berline allemande pavoisée aux armes de notre meute sauvage.

 

Y avait pas de vent ce jour-là pour déployer le drapeau mais ça frime à mort quand même.Le raout ou sa déclinaison le raoutito, se décompose en trois parties : le racontage de conneries, le disage de mal des pnutres[4] et le tapage de cloche. Le tout abondamment arrosé de Cahors[5] vu qu’on est en plein mitan du vignoble. Bref : tout va bien à bord et c’est toujours autant magique de voir de nouvelles têtes sortir de derrière leurs écrans. Et puis ça sent le printemps, enfin : à l’instant le premier matou de l’année vient de pousser son cri d’amour de derrière les hortensias du jardin d’Édith… et la Moutche ne semble pas pressée de rentrer ce soir ;-)

E la nave va les aminche(ttes) !

 

 

 

  1. Pilotique et lamorillienne. []
  2. Le lamorillianisme est l’émanation de l’esprit de lamorille, fritteur en chef de l’Icyp. []
  3. Lequel Trou de nez n’a rien à envier dans un tout autre genre, au Nombril du Monde : Pougne-Hérisson. []
  4. Le pnutre est un genre de gnoutre mais en moins grave. []
  5. Fors ma pomme vu que ne je picole plus depuis des lustres. []
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Chauffe la couenne !

Illustration © Cyprien Luraghi 2016 - ICYP

*

Ingérer, accumuler, profiter.
Les jours rallongent, la sauce aussi.
Ça sent la casserole.
Et la jonquille en attendant les lilas.

*

L’Icyp : 14 ans au compteur et 500 000 commentaires.

…E la nave va !

 

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Rituel nataliste

Illustration © Cyprien Luraghi - ICYP - 2015

L’astre rutile cendré par dessus les puys et les jours rallongent d’un poil. Le temps est mûr et les conjonctions idéales. Ce 25 décembre, nous autres déconnologues distingués, sacrifions un saint-nectaire du bon faiseur afin d’alimenter notre glande poilante[1] en quintessence de bonne vie : substance indispensable aux pratiquants de la gymnastique zigomatique.

*

Bref, tout va bien à bord de la nef des francs-limaçons de l’Icyp. Dehors c’est pas terrible par contre : la malédiction du pétrole engendre son lot de guerres et de bouleversements planétaires de toutes sortes, plus que jamais. Et à un bien plus petit niveau, celles et ceux qui se sont trouvés des atomes crochus sur le forum de Rue89 ont appris que ce magazine allait se faire bouffer par les magnats de la presse. Cet article des Inrocks explique ça pas trop mal : CLIC. C’était tout cuit d’avance : ce canard n’a fait que sombrer lentement depuis son lancement dans l’océan Océtique en 2007. Ni fleurs ni couronnes : après tout ils ne peuvent s’en prendre qu’à eux-mêmes et si de nombreux vieux commentateurs les ont soutenus à chacune de leurs galères, j’ai bien l’impression que sur ce coup ils peuvent aller se brosser. Un tel gâchis humain mérite à la fois l’admiration et le mépris, hein. Mais c’est sur ce forum que beaucoup d’entre nous icy se sont connus, donc c’est triste quand même.

L’engloutissement programmé de Rue89 ne changera rien pour moi : l’Icyp a 14 ans bien sonnés et les belles et bonnes amitiés qui s’y sont créées sont faites pour défier le temps. Il ne reste plus beaucoup de petits estaminets accueillants sur le Net de nos jours : de nombreux tauliers ont jeté l’éponge en cours de route : ce n’est pas un métier de tout repos d’écrire à visage découvert, livré tout nu et tout cru aux masques des malfaisants hantant ce réseau qui semble avoit été conçu rien que pour eux dès l’origine. J’ai tenu bon et je ne regrette rien : l’esprit de l’Icyp est intact et indestructible. Ce n’est pas moi, cet esprit : c’est vous. Moi je ne fais que frapper le diapason en rédigeant un petit billet rêvasseur de temps à autre. La belle musique, c’est vous qui la jouez dans le système de commentaires.

L’amitié, bande de bande ! Bon Noël aux chrétiens qui y croient et doux solstice à Touti et Couanti. Et envoyez des sous, ceux qui peuvent et ceux qui veulent : faut renouveler la location du serveur dans trois semaines ;-)

…E la nave va !

  1. Lire le billet précédent []
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