Archives par mois : août 2018

Baigner la girafe

Photographie et tritouillage © Cyprien Luraghi 1998-2018 - ICYP

C’est ça ou peigner la girafe. Donc j’ai décidé de brosser l’éléphant. Mais pour ce faire sans être réduit en chair à saucisse, il faut dompter le bestiau et pour celà, le seul moyen est de faire ami-ami avec. Composer de la littérature chic ou pondre des billets sur Internet, c’est du pareil au même : partir de et parler de soi, emballer le tout de chimères et s’exposer tout nu, tout cru, sans autres défenses que celles éléphantines, d’une tour d’ivoire imaginaire. Le mois d’août n’est guère propice à cet exercice : pendant les grandes vacances la foule se presse au portillon à la maison. Un jour de la semaine dernière ce sont pas moins de vingt personnes qui sont passées nous rendre visite en coup de vent, ou séjournaient chez nous. Rien que du bon monde : famille et bons vieux amis. À discuter de toutes sortes de choses et s’en coller plein la panse, les pieds bien calés sous la grande table en bois d’arbre de la cuisine, équipée de ses deux rallonges pour l’occasion. Comme c’était difficile d’avoir la tête à l’écritoire, j’ai lu. Des pages par ci, des pages par là. Une dizaine de bouquins au final. Dont trois particulièrement : deux d’Édouard Louis, dont j’avais déjà dévoré son premier à sa sortie, et le Retour à Reims de Didier Éribon, que je viens de refermer. J’ai tout adoré, autant le dire tout de suite. Eux et moi on a ça en commun : on vient du même sous-monde et on s’en est barrés. Pour des raisons différentes mais toutes valables. Et puis on a taillé nos vies comme des blocs de pierre brute sous le burin du sculpteur, petit à petit prenant des traits humains. Chacun à sa manière, eux deux escaladant l’échelle sociale, adoptant les us et coutumes du surmonde, y trouvant avantages. En contrepartie d’abandons. Chacun son trip. Moi j’aime toujours autant tremper dans le bain du petit populo : y a que là en bas que je suis bien et me sens parmi les miens. Là-haut c’est pas mon monde. Je m’y sens très mal. Il y a plus de richesses qui s’écoulent de leurs robinets, mais c’est tout. Humainement, ce n’est pas mieux que dans les familles de merde où le hasard nous a faits naître. C’est peut-être même pire. Peigner la girafe c’est super cool, baigner l’éléphant c’est tellement plus magique et palpitant. Mais pas toujours facile, hein ;-)

E la nave va !

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Le petit crépuscule

© Paul Grély - Fonds Auzanneau - 1970 - tritouillage : Cyprien Luraghi 2018 - ICYP

Tout dépend des filtres placés devant l’objet du regard. Du globe oculaire au tréfonds l’objet capté s’infuse en un philtre : le corps du délire nous constituant charnellement. À trop intercaler de dépolis et poser de grilles afin de se protéger de la cruauté du spectacle, celui-ci devient étrange, inquiétant, menaçant. 

C’est une façon de voir les choses et les êtres qui est rarement mienne. Parfois cependant, parce que c’est un plaisir particulier éprouvé à ce faire, je me laisse aller à voir le sombre où il n’est pas. Quand en tombant sur cette image dans le fonds numérisé de l’ancien photographe du bourg, l’instant figé dans le nitrate d’argent se révèle ambigu, par exemple. Alors l’esprit vagabonde en ses catacombes et à petites touches, négatif calé dans le logiciel de retouche ad hoc, je broie du noir, projeté tel encre de poulpe sur l’image, et la zèbre de hachures comme autant d’égratignures épidermiques. 

Puis, satisfait du massacre, repu de mon repli infantile du temps des monstres planqués en embuscade sous le lit, j’émerge du petit cauchemar crépusculaire vespéral bien gluant, heureux, et file me préparer un grand café crépusculaire matutinal bien serré pour fêter ça et affronter la réalité réelle et radieuse de la vraie vie du dehors, souriant à pleines dents, paré pour le jour, tête dans le seau et les yeux pas en face des trous.

 

© Paul Grély 1970 - fonds Auzanneau - ICYP

E la nave va ;-)

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