Archives par mois : juin 2018

Capital et Cupidal


Illustration et tritouillage © Annie & Cyprien Luraghi - ICYP 2018

Je devrais pas faire l’andouille. Il se passe tellement de choses horribles de par le vaste monde. Je devrais mêler mes larmes et mes hurlements d’indignation à ceux des masses populeuses sur les réseaux. Je devrais. Faire comme tant d’autres. Comme ceux de mon espèce biologique : fonctionner par mimétisme afin d’éprouver les émotions adéquates agréées par la communauté. Vibrer à l’unisson du corps social.

Partager la parano générale, très peu pour moi. Je devrais pas à soixante ans en avoir douze dans ma tête, et pourtant. Entre intranquillité et insouciance j’ai longtemps funambulé et puis au bout du compte, cool bouboule. Des horreurs j’en ai dégusté tout mon soûl. De visu et vécu dans. J’en ai déjà contées pas mal dans des billets icy-même et il y en aura d’autres encore dans les temps à venir. En attendant je me bidonne. Le spectacle est irrésistiblement désopilant. Ces réfugiés qui crèvent comme des mouches en Méditerranée, et le présidicule de l’État de France recevant cordialement le boss des fascistes ritals au Palais, pendant que Bribri impératrice s’étale dans Gala. C’est vraiment dégueulasse. Et j’en passe : les titres des journaux défilent à toute berzingue, rapportant au quotidien les propos odieux de la misérable brochette de fumiers menant la barque au naufrage des uns, et au surengraissement des autres. Je devrais me foutre dans tous mes états, possédé par des envies de voir des têtes fichées au bout de piques. Je devrais. Puis j’imagine la scène : tant que ça reste au plan de l’image d’Épinal un peu floue, l’envie subsiste. Puis quand l’objectif se met au point, alors là soudain, demi-tour. Le sang appelle le sang, c’est bien connu et à part sous la forme de boudin, autant vous dire que ce n’est pas ma tasse de thé. Donc ne pouvant rien changer à l’ordre des choses, je fais l’andouille plutôt que de sombrer dans le spleen. Il y a de quoi rire en effet, en lisant par exemple dans la presse népalaise que ce pays, un des plus pauvres du monde, fait bon accueil à toutes sortes de pauvres diables exilés, la mort aux trousses. Les Rohingyas, par exemple − article en anglais : CLIC. Alors que dans nos pays où coulent des rivières de lait et de miel, de puissants salauds sans amis les laissent couler à pic où errer de port en port. Plutôt que de rompre leur pain avec, joyeux et fiers.

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Le merdier actuel est dû au cupidalisme. À la différence du Capital tel que défini par Karl Marx et compagnie, le Cupidal ne concerne pas qu’une minorité endogamique pétée de thunes, mais l’écrabouillante majorité de notre espèce. Le cupidaliste est le trou noir des trous du cul, dont l’avidité dévorante finit inéluctablement par provoquer l’implosion : ne subsiste plus alors du cupidaliste qu’un petit agrégat concentré appelé ego, d’une densité aussi formidable que la naine blanche et l’amoralité gouvernementale. Contre ça nul ne peut rien et moi non plus. Déjà que le communisme n’est jamais venu à bout du grand capital, alors face au grand cupidal j’en parle même pas. Sans cupidal, pas de capital. C’est aussi simple que ça.

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Les ressorts les plus anciens du comique sont la chute des corps et la gestuelle du fou. Mais il en est d’autres : les gens qui se prennent au sérieux et ceux qui se la pètent, par exemple. Et là on est servis : rien n’est plus poilant que le concept de start-up nation, surtout quand il est émis par un pingouin empalé sur un manche à balai, à la bouche pleine de dents du plus bel émail. Les crocs rutilants du présidentifrice. On se moque volontiers du bouseux en chef taré des Américains et du vampire de son pauvre peuple Kim-il Dracula − la bouse humaine et l’asia-tique − : la mise en scène hallucinogène de leur sommet à Gniassagapour m’a autant fait pleurer de rire que celle du mariage d’Adolf et Eva dans le Führerbunker en 45. Mais nul besoin n’est d’aller au loin pour ce faire : on a tout ce qu’il nous faut en stock au pays, pour exercer nos muscles zygomatiques. Les salopards grotesques se pressent au portillon du palais des Bourbons. Ruffians et pouffiasses ridicules à la Cour. 

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La Moutche sur sa murette © Cyprien Luraghi 2018 - ICYP

Je les pensais disparues, mais Annie les a retrouvées dans un carton l’autre jour, les oreilles de chat en poil de lapin qui nous avaient tant fait rigoler quand les enfants étaient petits. Ni une, ni deux : clic-clac-kodak avec notre rugissant totem népalais Léopardo. Ainsi attifé, la journée ne peut être que radieuse et les récits les plus sinistres des journaux se muent instantanément en fabliaux rabelaisiens de haute graisse. Les petits oiseaux s’égosillent dans les hortensias, le Grisou[1] glapit son amour pour la Moutche[2] qui n’en a rien a cirer, pionçant ferme sur la murette de la petite terrasse. Au loin le monde gronde comme le terrible orage de l’autre jour. Tout est calme, fors nos petits éclats de rire au moindre bon mot, ou doux… e la nave va…

  1. Un matou sauvage zonant dans le quartier en miaoulant. []
  2. Notre minette tricolore, réincarnation bluffante du Rantaplan de Lucky Luke. []
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Vigueur masculine retrouvée

Illustration © Cyprien Luraghi & Sambucus - ICYP 2018

Ça y est : l’illustration est calée sur le marbre et le texte ne saurait tarder à l’y rejoindre vu que je l’écris présentement. Depuis le lancement de mon petit navire de l’internet il y a dix-sept ans, c’est le même rituel : après avoir pondu un billet, une chimie interne se déclenche en mon tréfonds, enclenchant l’irrésistible mécanisme de ponte du billet suivant. D’abord un ange passe, juste après la mise en ligne, puis je me speede pour officialiser le premier commentaire d’un retentissant « Preum’s agréé par la kondükatür ! » ; ensuite c’est la routine habituelle : sauvegarde des bases de données de l’Icyp et de son contenu proprement dit, et cætera. Après ça je fais ouf et rejoins la bande de furieux papoteux et teuses pour raconter des tas de déconneries, et pas que. L’ange passé, je guette la muse. En me demandant si la muse n’est pas comme l’ange, de sexe indéterminé. Si je me le demande, c’est que la muse est d’une existence aussi douteuse que l’ange, et que par conséquent, un temps considérable s’écoule avant mon ressaisissement : c’est dans ma cervelle et nulle part ailleurs, que l’animation du bout de mes doigts sur le clavier s’élabore. Or donc, pendant des jours, je vaque à mes occupations ordinaires : réparer des ordinateurs en panne et ça n’a pas chômé ces derniers jours puisque la foudre a frappé très fort dans le canton : cartes-mères au barbecue et disques durs en purée, au menu. Et là c’est dimanche, enfin. Et là je réalise que j’ai rien de rien dans la cervelle pour pondre le présent billet. Que j’ai pourtant terriblement envie de pondre. Et là, soudain, sur la table en bois d’arbre, je vois un petit paquet que notre ami Sambucus m’avait filé l’autre jour : une forme pour linotype. Un petit placard publicitaire du siècle dernier pour un remède bidon à la bandaison raplapla. Le petit père Sambucus faisait allusion à un autre rituel de l’Icyp : quand l’image d’un nouveau billet est prête, je dis dans les commentaires : « Illustration dégotée, tritouillée et calée sur le marbre. ». Ça tombait à pic ; j’ai chopé l’appareil photo, le petit placard en plomb typographique que j’ai posé sur les joubarbes de la terrasse et shooté le tout. Puis inséré la carte-mémoire de l’appareil dans l’ordinateur. Et ensuite longuement tritouillé avec mes instruments de torture et petites sauces personnelles avec le logiciel ad hoc.[1] Et là je me retrouve pantelant − car c’est une sacrée prise de chou, le tritouillage − : zéro idée à l’horizon. En plus les déconnologues ne font rien qu’à raconter des bêtises dans les commentaires, ce qui dissout lamentablement ma concentration. Mettez-vous à ma place, ô lecteurs inconnus : si vous lisiez ça, comment parviendriez-vous à pondre un billet sérieux comme un pape qui se prend au sérieux ? :


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Evelyne
Le 3 juin 2018 à 19:24:23 

Aux Icypiens amateurs de chats ET de jardinage.
Avez-vous un truc pour empêcher les chats de prendre les carrés de semis pour une immense litière ???

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Apicius répond à Evelyne
Le 3 juin 2018 à 21:13:42

– éviter les semis, et le jardinage en général.
– discuter en adulte responsable avec les chats pour dégager un compromis acceptable par tous.
– accepter que les fèces, en se décomposant, nourrissent les semis par biométhanisation (je ne suis pas sûr du processus, mais j’aime bien ce mot).
– ne plus nourrir les chats, pour éviter tout transit intestinal intempestif.
– clôturer les semis (demander conseil à Donald ou à Bibi).
– à l’instar des jardins de Babylone, placer les semis en hauteur, dans des caissons sur pilotis de 4 ou 5 mètres entourés de barbelés coupants.
(Oui, je sais, mais t’as qu’à te démerder avec une échelle).
– enterrer à faible profondeur un maillage métallique électrifié, qui enverra un arc de 380 volts dans le sphincter anal du chat pris en flagrant délit de défécation.
– placer les semences en petits tas, à proximité du lieu de plantation. En venant gratter, le chat procédera lui-même au semis, sans s’en rendre compte, et donc sans rien exiger en retour pour le travail fourni.
– faire contre mauvaise fortune bon coeur, et se dire que sans l’intervention humaine, la nature retrouve toujours son équilibre. Donc, laisser les oiseaux manger les semences, les chats manger les oiseaux, les chiens bouffer les chats puis venir chier le tout dans tes parterres, avec les semences pré-enrobées et prêtes à germer.

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C’est donc dans ces conditions atroces que je dois exercer mon artisanat. C’est terrible. E la nave va ;-)

  1. Gimp en l’occurrence. []
Publié dans Billet Express, Déconnologie, Fabrication | Mots-clefs : , , , , , , | 3930 commentaires
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