Dégoûts et découleurs

Illustration © Cyprien Luraghi 2018 - ICYP

Mai 68. Il n’y avait pas classe et les grandes vacances étaient super grandes cette année-là. Je ne savais pas pourquoi. À dix ans on ne sait pas grand’ chose et en tout cas pas ces choses-là. Et encore moins dans un village alsacien qui n’était pas encore phagocyté par l’amibe hyperurbaine, où les dames battaient leur linge au lavoir pendant qu’une trentaine[1] de charrettes en bois à roues cerclées de fer arpentaient les ruelles, tirées par des chevaux mastocs. Au travers de la bulle enfantine, de faibles échos de cette chienlit me parvenaient. Les vieux s’excitaient beaucoup pendant le journal télévisé. Ça avait l’air de les dépasser, comme tous les vieux du village. Le décalage entre cette réalité télévisée et la réalité réelle nous laissait pantois. Avec ce sentiment diffus du retour de la guerre ou quelque chose dans le genre. Une petite peur nichée au creux du sternum, et juste au dessus une excitante envie d’espoir de mieux. Que les cancans du lavoir, le boucan des charrettes, que les houblonnières et les champs d’asperges. 

Mai 68. Le voisin du pavillon en parpaings crépis d’en face était camionneur. Pendant la guerre il avait été kapo dans un camp de la mort. Les gens ne l’aimaient pas trop. Je ne savais pas pourquoi. Kapo, ça me disait rien. Camp de la mort non plus. Plus tard j’ai su. En attendant il déchargeait une palette de son camion pour la rentrer dans sa cave. Une palette de boîtes de fayots. Une tonne de fayots. Par crainte de la pénurie à cause de mai 68. La pénurie c’était terrible. Sans dictionnaire, j’imaginais ce que ça pouvait être, la pénurie. Longtemps après mai 68 le kapo et sa famille de kapos ont mangé des fayots à tous les repas, ce qui avait beaucoup fait rire les gens du lotissement. 

Mai 68. Il y avait des étudiants dans les discussions des vieux. Je ne savais pas ce que c’était. Sinon qu’il s’agissait des grands qui étaient partis à la ville pour faire des études. Je ne savais pas ce qu’étaient des études. Sauf que le paternel avait toujours regretté de ne pas avoir pu en faire. Au lieu d’études, il avait fait soutien de famille. Je ne savais pas ce que ça voulait dire, soutien de famille. Sauf que c’était à cause de la guerre qu’il n’avait pas pu et qu’il l’était devenu et que pour ça il avait dû brasser du béton, du carrelage et de la chamotte. Et de l’amiante aussi. Afin de nourrir la brochette familiale.

Mai 68. Cinq ans plus tard. Un qui avait été étudiant cette année-là peignait une toile géante avec un Mao géant dessus. Je ne savais pas pourquoi Mao. Ni qui, ni quoi. Les mercredis j’allais tendre le pouce au carrefour pour aller à la ville et lui rendais visite. Il me laissait le regarder peindre, accroupi dans un coin. C’était fascinant. Rien n’est plus fascinant qu’un artiste à l’œuvre. C’était mon kief en ce temps-là. Depuis, il est devenu un peintre de renom, mais il ne peint plus de Maos, ni de jolies Gardes rouges potelées. Il est coté, c’est son métier.

Mai 68. Vingt ans plus tard. Ils sont deux patrons face à moi. Sur l’étagère, derrière eux, il y a un pavé posé avec gravé dessus « Mai 68 ». Je sais pourquoi. Ils y étaient, eux aussi. Ces négriers, désormais. Que j’étais venu morigéner ce jour-là, ça va de soi. Pour des raisons valables. Pour avoir plus de sous-sous dans ma popoche, pardi. Leur pavé, je le leur aurais bien balancé en pleine poire, ce jour-là. Mais heureusement, mon Jiminy Cricket intérieur m’avait rappelé à l’ordre en susurrant à mon oreille qu’un objecteur de conscience comme moi, n’a pas pour habitude de foutre sur la gueule, fut-elle celle d’un pnutre de première magnitude.

Mai 68. Ne croyez surtout pas que je n’ai rencontré que des infects, parmi les nombreux anciens combattants de la Cause d’alors. Dans le tas il y avait des gens vraiment épatants. Des qui avaient largué les amarres pour de bon après coup, après que les masses populaires rentrèrent dans le rang bien sagement, à l’aube de la première crise pétrolière dans les années 70. Des qui avaient décidé de mettre leurs belles idées en application. Des qui peuvent se regarder en face dans la glace sans avoir envie de gerber. Des qui sont comme les pousses de bambou renaissant à chaque printemps. Des qui ont chéri la bulle enfantine. Et dont je causerai un jour dans d’autres billets. E la nave va !

  1. On les avait comptées avec l’instituteur. []
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