Ne pas gâcher le plaisir

Illustration © Cyprien Luraghi 2018 - ICYP

Souvent c’est tentant de boucler la porte. Il y aurait de quoi, faut dire. Pourtant je n’arrive pas à m’y résoudre et ne le ferais sans l’ombre d’un doute jamais. Le pli est pris : une bonne fois pour toutes j’ai viré la gâche pour ne laisser que le pène dormant, histoire de faire illusion. Les maisons closes ne sont que de tristes lupanars où les ébats n’ont lieu que de manière mécanique. Fermer sa porte c’est la garantie de crever seul. Pourtant c’est la norme de finir claquemuré, de nos jours. Ou de se retrancher sans attendre la camarde. 

Quand même : l’idée de me reclure derrière des huis massifs bien verrouillés m’a parfois effleuré l’esprit. Parce qu’à laisser tout grand ouvert je me suis régulièrement fait couillonner. Elle est longue comme un jour sans pain, la liste des enfoirés ayant abusé de mon hospitalité et de ma confiance. Je ne la dresserai pas dans ce billet − format court oblige. Mais par exemple il y a eu quand on vivait à Paris il y a quarante ans, ce petit mec dont le visage faisait furieusement penser au petit cron qui gouverne le pays actuellement. Il en avait la mentalité aussi. Son papa était patron de presse. D’un torchon people disparu depuis longtemps. Fiston aimait s’encanailler[1] et c’est ainsi qu’il débarqua un soir dans notre chouette atelier[2] en compagnie de quelques punks à rats − c’était l’époque. Je revenais tout juste d’une saison à guider des treks dans l’Himalaya et les négriers qui m’employaient me payaient au lance-pierre, au schwartz et en chèques de voyages − afin que ça n’entre pas dans leur comptabilité véreuse. J’avais donc un chèque de cent dollars et rien de plus pour survivre en attendant le groupe de touristes suivant. C’est peu. Mais j’ai grande habitude de me contenter de peu depuis toujours. Les punks étaient repartis le lendemain et le petit mecton s’était incrusté quelques jours de plus. À nos frais, ça va de soi. Il avait du bagout − le même que celui du locataire actuel du Palais, d’ailleurs. Il nous soûlait littéralement de ses histoires : celles de sa famille pétée de thunes et de ses petits malheurs de gosse de riche. On l’écoutait gentiment parce que c’était exotique, ce qu’il nous racontait. Et puis parce que Rachid, Benoît et moi on n’était pas des méchants, qu’on aimait laisser entrer des inconnus chez nous et écouter leurs histoires. Le lendemain de son départ : plus de chèque. Il l’avait embarqué, ce petit fumier.[3] Moins de beurre dans les nouilles, du coup. 

Il y a quelque temps la mémoire de cet incident m’est revenue. J’ai tapé le nom du petit mec dans un moteur de recherche. Ça va bien pour lui. Il est gras comme une loche, pété de thunes comme son papa dont il a hérité de la fortune et son regard est toujours le même : celui du locataire du Palais. Pour lequel il a sans doute voté. 

Des histoires comme celle-là j’en ai plein ma besace. Et comme j’ai la vie devant moi, petit à petit je les conterai toutes. E la nave va… 

  1. Lire le billet précédent. []
  2. Cliquez sur le mot-clef « Charonne » pour en avoir quelques aperçus. []
  3. Pour encaisser un chèque de voyage en liquide à cette époque, il suffisait de contrefaire la signature. []
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