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Gâcher le plaisir

© Cyprien Luraghi 1987 - ICYP

En avril 87 j’accompagne un groupe de randonneurs autour des Annapurnas avec mon copain Padam pour guide népalais. 24 jours de Paris à Paris, 21 jours de marche, 380 et quelques bornes. En ce temps-là c’était la balade la plus courue au pays. En 81 j’avais été un des premiers à boucler la boucle avec un groupe, la vallée de la Marsyangdi étant restée longtemps interdite aux étrangers. Ça démarre en basse altitude dans les rizières et les bananiers et progressivement on déboule dans une contrée tibétaine pour gravir ensuite un haut col et redescendre la grande vallée de la Kali Gandaki. C’était assez sauvage encore. Puis ça s’est construit très vite comme au Far West américain. Et enfin, bien des années après avoir posé mon sac à dos par terre pour de bon, le serpent d’une route carrossable a achevé le sauvage. 17 fois j’ai franchi ce col en tant que guide, et quelques autres fois avec des amis. 

Tout roule et la vie est belle, le groupe est très agréable et l’équipe népalaise − comme d’ordinaire au printemps où c’est calme[1] − est une bande de vieux potes. Il fait beau, il fait très chaud, du moins jusqu’au col de Thorong, qui est tout de même à 5400 mètres. La neige est bien dure ce jour-là, et quand nous décollons du pied de sa montée, à mille mètres plus bas et deux heures du mat’, nous sommes très déterrés, frigorifiés et asphyxiés ; heureux aussi : il fait grand bleu et la lune brille entre les fesses géantes du grand val neigeux. Il fait moins vingt-cinq et la petite brise qui dégouline du sommet sur nos couennes suantes encore de la mauvaise nuit passée à respirer du vide,[2] nous frigorifie à cœur. En trois minutes les doigts sont gourds, et à suivre péniblement les tout derniers pax [3] dans la montée, dans nos pieds comme du bois vibrent des fourmis surgelées.

Le soleil très chéri apparaît à six heures, juste sous le sommet. Ça va, y a pas eu à trimballer de pax défaillant sur nos dos − en se relayant à trois dix minutes chacun fissa fissa, ahanants −, et les porteurs ont la pêche. Je dépasse tout le monde et rejoins Padam au col pour attendre le groupe en se grillant une clope. Il y a déjà du monde, un groupe d’Allemands est affalé, culs froids posés sur les cailloux, haletants comme des mules, avant d’entamer la descente…

Je pars pisser à l’écart, je vise un gros rocher trente mètres en contrebas du replat… et je vois ÇA.

Sa hotte, posée à quelques mètres de son cadavre dur, contient des oignons et des paquets de biscuits.

Il est donc mort pour ça : transporter de la bouffe pour un groupe de touristes occidentaux. Pour soixante roupies par jour : une dizaine de francs d’alors, pas tripette même au Népal. Il faut savoir : dans les hautes vallées un repas pris dans une auberge coûtait trente roupies. La charge standard d’un porteur de trek est de trente-cinq kilos. 

Il est vêtu d’un pull minable, d’une veste de récupe en velours côtelé, d’un pantalon léger, d’une paire de chaussettes fines et de ballerines chinoises. Une paire de gants de laine lui ont été retirés avant sa mort. Un bonnet de laine, pas de lunettes de glacier. Il soufflait sur ses mains enflées pour tenter de les réchauffer : son geste est figé par le carcan de glace. Il est mort par le froid, par l’altitude, par la fatigue. Il est mort en tout cas.

− Oh ! Padam ! Ramène-toi !

− Maaa tchikné ![4] Putain mais c’est pas possible ! Mais qui c’est ces salauds qui l’ont laissé crever là !

Il n’est pas mort derrière ce rocher : il a été poussé là, à l’écart du chemin et hors de la vue. On le voit à la trace que son corps a laissé dans la neige. Il a été jeté comme une merde. 

On reste un temps, seuls, sans un mot, sans même le vent pour sécher nos larmes et notre rage. On s’en grille une, puis deux. Les autres arrivent doucement au sommet. Nul ne pipe mot. Inutile de rameuter les pax, ça ne les regarde que si peu, ils sont en vacances. On va pas leur gâcher le plaisir. Padam y va pour s’assurer que tout va bien. Il revient cinq minutes plus tard avec nos deux sacs.

− Cyp, faut qu’on lui tire son dernier portrait, au coolie gelé. Pentax et Olympus. Il faut montrer. Il nous faut aussi ramener le groupe à bon port. Nous ne leur disons rien ; le bruit ne circule que parmi les coolies. Il y a un porteur mort, au col… Ils l’ont abandonné… Ça va chier à Muktinath…[5] Saloperie de boulot…

Mille six cent mètres plus bas, à Muktinath. On pose le groupe au camp, on file au poste de police pour signaler l’accident. Il s’agit d’un groupe d’Américains qui a passé le col avant-hier. Ils ont repris l’avion à Jomosom, deux jours plus bas. Les flics enregistrent notre plainte, ils enverront une équipe pour ramener le pauvre homme dès l’aube. Ensuite il sera incinéré à Muktinath. L’aubergiste nous entretient du sardar[6] du groupe américain : un beau salaud, apparemment, qui s’est soigneusement tenu coi sur son crime. Quant à l’accompagnateur amerloque, on voyait bien que quelque chose le turlupinait, mais quoi. Y avait pas de raison : à part le vent glacial de ces derniers jours, rien à dire sur le Thorong : pas de danger à l’horizon… Un aubergiste nous assure qu’il était toujours fourré avec ses pax, jamais avec le staff népalais. Barré dans son trip montagne à la con, le mec, obnubilé par les performances de sa musculature. Comme tant d’autres guides. Le nez dans sa bière à soixante roupies − une journée de salaire d’un porteur. Tellement loin des gens du pays. Comme Papon : détaché. Faisant son job pour lequel il est payé, un point c’est tout. C’est quoi pour un comme lui, un porteur ? Un rien. Un moteur sur pattes avec un estomac à remplir de temps à autre − comme c’est dommage. Ces gens-là ça coltine, ça ne connaît que ça. C’est fait et conçu pour. Depuis toujours. 

© Cyprien Luraghi 2007 - ICYP

Padam et ma pomme à Katmandou en 2007

Des années plus tard je demande des nouvelles de cette affaire à Padam. Le guide américain a été interdit de séjour au Népal pendant un an. Et c’est tout. Ah si : le sardar népalais de ce groupe a été viré de sa boîte. Et rien de plus. Ce qui était arrivé ce jour-là n’est pas arrivé qu’à cause des Américains. Des coolies morts à la tâche il y en a eu un paquet, coltinant des charges pour des touristes de tous les pays riches. Pas que des morts : des tas de blessés aussi. Tenez, je me souviens bien de mon premier passage au col de Thorong, en 81. 

Parce que ce jour-là je n’avais pas de lunettes de glacier. Et puis que ce jour-là, tout à fait avant l’aube, au thé pris debout qui suivit le réveil, devant la flambée de genévriers, un porteur plus courageux que les autres m’avait dit : « Ho sahab, tu ne vas pas nous envoyer comme ça tout là-haut… On va mourir. On a des familles, on n’est pas là pour ça. Tu as vu comme ils sont habillés, tes touristes ? Et nous ? On n’a que les vêtements qu’on porte chez nous, et chez nous il ne gèle jamais… »

« − Et si moi je passe en étant habillé comme vous ?

« − Alors on te suit…

Ce jour-là je me suis gelé les deux lobes des oreilles ainsi qu’un petit orteil et que j’ai vu le monde en bleu pendant trois semaines… Ce même jour un jeune porteur est devenu aveugle. Ça avait duré trois jours, mais les vieux le savaient : ça lui passera ; des fois ça ne passe pas mais le plus souvent ça passe : dans trois ou quatre jours il y reverra… Ho barasahab ![7], quand même, quand on arrivera à Kagbeni sur la Kali Gandaki, tu pourras lui payer les services d’un sorcier guérisseur ?

Et ça avait marché. Après trois cent roupies d’invocations aux déités amies et d’imprécations vociférées du fond de la glotte à l’encontre des esprits du mal, le jeune homme avait retrouvé la vision.[8] Ho barasahab, maintenant je vois tout en bleu

Ah ben j’me sens moins seul, d’un coup…

Les touristes, eux, ils n’avaient rien vu. Putain c’qu’on en a chié, mais on l’a eu, ce col… Tiens Cyprien, passe-moi la bière et recommande-nous en d’autres… Elle est à combien, déjà, la bouteille ? Quoi ? Soixante roupies ? Mais ils se foutent vraiment de la gueule du monde !

Autour du fourneau en tôle, à la cuisine, je rejoins toute la bande. On se serre à croupetons, on capte la moindre calorie, on marmonne encore à propos du passage de ce foutu col. Plusieurs gelures, quelques yeux amochés. La routine. Allez, c’est ma tournée. Y a du raxi[9] chaud, frit dans le beurre et de la viande séchée. On se fait un rami ? Oh Djît ! Oh petit frère,[10] ne mets pas tes pieds gelés trop près du feu, sinon ils vont pourrir… Mais ça me fait mal ! C’est normal, petit frère : les premières fois ça fait très mal. Après ça se durcit, on s’habitue. Toi, pour tes yeux tu n’enlèves surtout pas ton bandeau. On te tiendra la main demain et après-demain. On te prendra ta charge : avec ce qu’ils bouffent, les touristes, y a plus lerche à charrier. Hein barasahab, tu vas pas nous renvoyer maintenant ? Hein, dis ?

Non, je vais pas vous renvoyer… mais si tu voyais le fond de caisse, mon ami… Allez, c’est ma tournée. Pour le sorcier aussi c’est ma tournée. Pour ses petits honoraires aussi, je raque. Et tout le reste qui va avec.

© Cyprien Luraghi 1987 - ICYP

Quelques porteurs en 87 dans le massif des Annapurnas.

***

2018, hier. Olivier Cyran me dit que je devrais parler de tout ça sur l’Icyp. Je lui dis que je l’avais déjà fait en 2001 sur mon antique Sitacyp − ces pages sont hors ligne actuellement. Je rouvre ces archives et les relis. Putain que c’est loin, tout ça. Plus de trente ans qu’il est mort gelé, le porteur du col de Thorong. La mémoire de sa triste mort n’avait ému personne ou si peu. Tout le monde s’en fout : il y a tellement de morts. Dans les années 90, celle qui fut la première à parler de tourisme équitable − Dora Valayer − a relayé son histoire : la photo illustrant ce billet avait été affichée en grand à l’entrée d’un salon du tourisme berlinois. Elle et moi en avions parlé en public dans un salon de tourisme parisien, à la même époque. Devant une foule gênée, qui venait pour acheter des vacances exotiques. 

En ce temps-là on avait été deux en tout et pour tout en France à défendre la cause des misérables coolies népalais dans les boîtes de négriers qui nous employaient comme guides. Pas un de plus. Il y avait Denis et moi, point barre. Denis peut se regarder fièrement dans la glace et moi aussi. Les autres, je ne dis pas tout le mal que j’en pense : c’est préférable. Ils sont méprisables et le mépris est un faible mot pour les désigner. Ces lâches. Qui, pour la plupart se prétendaient super cools et de gauche tant qu’à faire. Ces colonialistes à la petite semaine, vivant dans un déni ouatiné. Denis et moi on passait pour des clowns dans les bureaux parisiens de nos négriers. Nous, on s’occupait des coolies. On avait constitué un stock de lunettes de glacier et de fringues chaudes qu’on leur prêtait le temps d’un trek, par exemple. Des choses simples. Efficaces. Avec les moyens du bord. Les moqueries des collègues, on s’en foutait bien. On était juste contents quand à l’arrivée d’un trek tout le monde était en bon état. Rien de plus. 

Pour ce billet je me suis servi de bouts de vieux textes qui ont été remaniés et accommodés à ma sauce actuelle. J’ai pris grand soin de tritouiller la photo afin de la faire apparaître moins cruelle qu’elle ne l’est, brute de décoffrage sur le vieux négatif − sachez simplement que la peau du malheureux coolie est recouverte de craquelures sanguinolentes. Je n’aime pas montrer la mort et encore moins l’exhiber à la Une. Mais parfois c’est nécessaire. Ce billet est dédié à Dora Valayer, Denis, Padam, tous les porteurs népalais morts au service des touristes et à tout ceux qui se défoncent la caisse dans l’indifférence repue pour que ce monde dégueulasse soit un peu moins inhumain. E la nave va !

  1. La grosse saison de trek est à l’automne au Népal. []
  2. À 5000 mètres d’altitude il y a environ deux fois moins d’oxygène dans l’air qu’au niveau de la mer. []
  3. Pax = passenger = client dans le jargon des agences de voyages. []
  4. Nique ta mère, en népalais : cette expression est aussi populaire que son équivalente française. []
  5. Le village-étape au pied de la descente du col. []
  6. Guide népalais. []
  7. Grand sahib. []
  8. L’ophtalmie des neiges passe toute seule au bout de quelques jours, mais le cinoche du sorcier rassure toujours le péquin. []
  9. Gnôle locale. []
  10. « Bhaï » = petit frère : en népalais tous les plus jeunes que soi sont appelés ainsi. []
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Ne pas gâcher le plaisir

Illustration © Cyprien Luraghi 2018 - ICYP

Souvent c’est tentant de boucler la porte. Il y aurait de quoi, faut dire. Pourtant je n’arrive pas à m’y résoudre et ne le ferais sans l’ombre d’un doute jamais. Le pli est pris : une bonne fois pour toutes j’ai viré la gâche pour ne laisser que le pène dormant, histoire de faire illusion. Les maisons closes ne sont que de tristes lupanars où les ébats n’ont lieu que de manière mécanique. Fermer sa porte c’est la garantie de crever seul. Pourtant c’est la norme de finir claquemuré, de nos jours. Ou de se retrancher sans attendre la camarde. 

Quand même : l’idée de me reclure derrière des huis massifs bien verrouillés m’a parfois effleuré l’esprit. Parce qu’à laisser tout grand ouvert je me suis régulièrement fait couillonner. Elle est longue comme un jour sans pain, la liste des enfoirés ayant abusé de mon hospitalité et de ma confiance. Je ne la dresserai pas dans ce billet − format court oblige. Mais par exemple il y a eu quand on vivait à Paris il y a quarante ans, ce petit mec dont le visage faisait furieusement penser au petit cron qui gouverne le pays actuellement. Il en avait la mentalité aussi. Son papa était patron de presse. D’un torchon people disparu depuis longtemps. Fiston aimait s’encanailler[1] et c’est ainsi qu’il débarqua un soir dans notre chouette atelier[2] en compagnie de quelques punks à rats − c’était l’époque. Je revenais tout juste d’une saison à guider des treks dans l’Himalaya et les négriers qui m’employaient me payaient au lance-pierre, au schwartz et en chèques de voyages − afin que ça n’entre pas dans leur comptabilité véreuse. J’avais donc un chèque de cent dollars et rien de plus pour survivre en attendant le groupe de touristes suivant. C’est peu. Mais j’ai grande habitude de me contenter de peu depuis toujours. Les punks étaient repartis le lendemain et le petit mecton s’était incrusté quelques jours de plus. À nos frais, ça va de soi. Il avait du bagout − le même que celui du locataire actuel du Palais, d’ailleurs. Il nous soûlait littéralement de ses histoires : celles de sa famille pétée de thunes et de ses petits malheurs de gosse de riche. On l’écoutait gentiment parce que c’était exotique, ce qu’il nous racontait. Et puis parce que Rachid, Benoît et moi on n’était pas des méchants, qu’on aimait laisser entrer des inconnus chez nous et écouter leurs histoires. Le lendemain de son départ : plus de chèque. Il l’avait embarqué, ce petit fumier.[3] Moins de beurre dans les nouilles, du coup. 

Il y a quelque temps la mémoire de cet incident m’est revenue. J’ai tapé le nom du petit mec dans un moteur de recherche. Ça va bien pour lui. Il est gras comme une loche, pété de thunes comme son papa dont il a hérité de la fortune et son regard est toujours le même : celui du locataire du Palais. Pour lequel il a sans doute voté. 

Des histoires comme celle-là j’en ai plein ma besace. Et comme j’ai la vie devant moi, petit à petit je les conterai toutes. E la nave va… 

  1. Lire le billet précédent. []
  2. Cliquez sur le mot-clef « Charonne » pour en avoir quelques aperçus. []
  3. Pour encaisser un chèque de voyage en liquide à cette époque, il suffisait de contrefaire la signature. []
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Le moins pire c’est le plus pire

© Cyprien Luraghi - ICYP - 2018

Plus con qu’un mouton c’est dur à trouver. Même les poules ne leur arrivent pas à la cheville en matière de connerie moutonnière. Un cran moins connes, il y a les biquettes. Qui font leurs malines sautant comme des cabris alors qu’elles ne sont que barbaque de chevreau destinées au ragoût. Comme ces cons de moutons. Tailler bavette à la bique est toutefois plus palpitant que de discuter le bout de gras d’une brebis. Du moins pour ceux dont le plaisir est de dépenser leur temps en babils futiles. Et précieux, bien contournés, ponctués de gloussements entendus comme ceux de ce matin dans le poste à mon réveil, où l’insupportable Augustin Trapenard gloussait de ses bons mots à la con en compagnie du chichiteux Philippe Sollers. Quand la Civilisation se la pète, ça dégaze. 

C’était pas prévu au programme, l’envie de dévorer des livres. Les moutons sont censés brouter paisiblement, museau au ras des pâquerettes. Contrairement aux biquettes de la haute qui du bout des lèvres cueillent délicatement les fruits sur l’arbre. Mais voilà : c’est comme ça et pas autrement, dès tout petit j’ai plongé dans la drogue de Gutenberg. Si j’avais su dans quel sac d’emmerdes j’allais me fourrer, peut-être que je serais resté mouton comme tous ceux de ma race. Peut-être. Et puis au bout du compte c’est très bien ainsi. Foin des emmerdements. Au bout d’un temps on s’y habitue. Tout comme à marcher sur le fil, entre deux. Les gens comme moi ne sont plus jamais de l’un et ne seront jamais de l’autre. On pourrait, notez bien. Comme Eddy Bellegueule qui dorénavant crache sur d’où il a fui. Ce n’est pas mon cas. D’en bas je suis, en bas je reste : c’est chez moi et nulle part ailleurs ne le sera jamais. Parce que je n’ai pas envie de faire le toutou mouton dans les beaux salons. Ça ne m’intéresse pas. J’ai vu comment ça vit, là-haut : aucun intérêt. C’est chiant comme la mort. Tellement chiant que ça cherche à s’encanailler pour tuer le temps. 

La canaille je connais. Normal puisque j’en suis. Elle n’a rien à voir avec l’idée que s’en font les encanaillés en cuir rose et pures soies qu’on voit à gauche de l’illustration. En plein raout avec leurs amis les biquous. Ça cause de canailles à tous les coups, en croquant des primeurs de première classe. Pendant que nous autres funambules renégats commentons ce joli conclave puant le bouc avec des mots épais comme des glaviots projetés à leurs faces. 

Si là-haut ça se fait chier, là en-bas ça en chie. Ça je le vois bien. C’est pourquoi je soutiens à fond les zadistes de toutes les zads, les cheminots en grève et tous les autres grévistes, les étudiants bloquant les universités, le personnel hospitalier sur les rotules, les livreurs-cyclistes payés au lance-pierre, et cétéra. 

J’ignore si ce n’est qu’un soufflé qui retombera vite ou si la contagion se propagera comme la chtouille. Mais vive la contagion !

E la nave va !

 

Publié dans Édits Vespéraux, Pilotique | Mots-clefs : , , | 2163 commentaires

L’art c’est un combat – dans l’art il faut y mettre sa peau

Illustration © Cyprien Luraghi 2018 - ICYP

Le titre est une citation de Jean-François Millet, peintre de paysans. Extraite de la correspondance de Vincent avec son frangin Théo. Dont je n’ai pas encore tout à fait achevé la lecture, redoutant la fin que je connais déjà par les livres d’histoire. J’ai vécu des années avec deux peintres, mais je ne sais pas peindre. J’ai vécu des années avec des comédiens, mais je ne sais pas jouer sur scène. Et des années avec des musiciens sans savoir jouer une note juste. Je ne sais que parler avec les doigts. Oh pas comme les grands maîtres de la chose. Juste parce que je ne peux pas m’empêcher : quand je vois un clavier, je tape dessus comme le guitariste quand il a une guitare entre les pattes. Le guitariste est un artiste comme le fut Van Gogh, mes copains peintres − qui le sont toujours un demi-siècle après notre vie commune dans la mouise −, les comédiens de tous les temps, les écrivains dont je suis un peu à ma manière. La vie d’artiste est spéciale : du réveil au coucher c’est ne penser qu’à notre art. Toutes les pensées sont orientées et focalisées par ça. Chaque mot passant par là est un mot destiné à être couché sur une page, par exemple. Comme l’est chaque note de musique entendue au dehors ou au dedans pour le musicien. Le bloc de pierre pour le sculpteur. Le chapitre suivant pour le romancier. 

Artiste c’est un métier, en fait. Agnès Maillard[1] le dit dans un de ses derniers billets − et dans les commentaires en dessous aussi : CLIC. Van Gogh ne dit pas autre chose et il bossait très dur. Idem pour mes vieux copains peintres : ils n’arrêtaient jamais. Les tâcherons du roman c’est pareil. Heureusement je ne suis qu’un petit rigolo : un poète à deux balles qui pond sa petite prose quand ça lui chante. Et qui sonne sur la page au diapason du temps qui passe et de celui qu’il fait dehors. Il suffit de m’échauffer un peu comme une bouilloire sur le gaz pour que la vapeur s’échappe en chantonnant. Encore faut-il qu’il y ait du gaz et l’étincelle. Souvent je doute, tout le temps je doute. Ce soir aussi. Et puis soudain l’éclair comme à l’instant dans le ciel. Et le premier coup de tonnerre de l’année. E la nave va…

  1. Alias Le Monolecte : la taulière d’un respectable site réellement indépendant. []
Publié dans Binosophie, Spectacle | Mots-clefs : , , , , | 1787 commentaires
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