Pacifiste de combat

Kumaon - Himalaya indien - 1989 - © Cyprien Luraghi - ICYP

En fuyant le nid familial à quatorze ans, j’ai fui la guerre. Quel beau sentiment soudain : la paix. Depuis, j’ai tout fait pour entretenir ce paisible plaisir : fréquenter de bonnes gens, éviter autant que possible de reproduire ce que j’avais vécu étant petit. Au bout du compte à soixante ans tout ronds je dois dire que ça a pas mal marché : petite famille adorable, amis en or, joie au cœur. Ça n’a pas toujours été facile, évidemment : les ogres et les monstres méchants ne détestant rien tant que l’harmonie. La non-violence est un combat quotidien contre la violence au dehors et au dedans. 

*

Il y a quarante ans, il y avait le service militaire obligatoire pour tous les sujets mâles du troupeau français, qui s’ils étaient jaugés bons pour le service, n’y coupaient pas, tels bestiaux en foire à destination de l’abattoir, maqués par des maquignons. L’objection de conscience n’avait été reconnue qu’en 1963[1] et nous n’étions que très peu de candidats en 76 : quelques petites centaines, alors qu’à l’époque plus de deux cent cinquante mille jeunes mâles étaient tondus puis engoncés dans des uniformes chaque année.

La convocation pour la sélection du bétail était arrivée dans la boîte aux lettres, accompagnée d’un bon de transport pour une caserne lorraine, où la chose se passait. Tout y était laid : le temps, la boue froide partout, les tronches des miloufs, les bâtiments pourris datant d’une autre ère. Pas question de partager la gamelle militaire : j’avais donc embarqué de quoi me sustenter honorablement de riz complet et de sauce de soja. Gentiment mais fermement j’avais tout boycotté : tests à la noix, fraternisation de type chambrée avec les futurs bidasses et même le lit : j’avais dormi à même le sol. Rien à voir ni avoir à faire avec cette engeance : règle numéro un. Sur le formulaire qu’on nous avait filé à remplir, j’avais bien retenu la consigne d’un copain : « Ne coche que la case 72, celle où tu demandes à voir un psychologue : lui il pourra te réformer s’il en a envie ». À six heures du soir j’entre dans le bureau dudit psy. Un appelé bien sympathique, mais navré de devoir m’annoncer qu’à cette heure tardive il avait épuisé son quota quotidien de réformés et que tout ce qu’il pouvait me proposer était de me classer P3 − P4[2] étant réformé psy pour de bon et P3, temporaire : nécessitant des examens complémentaires à effectuer à l’hôpital militaire de Strasbourg. J’ai dit OK. On verrait bien. 

Il fallait tenir dix jours. C’est pendant ce séjour forcé à l’hosto des militaires que j’ai appris à exécrer Johnny Halliday encore plus. Dans le dortoir où une quinzaine de bidasses amochés − j’étais le seul objo − étaient en réparation, mon voisin de droite passait du Johnny en boucle à fond les décibels sur son magnéto K7. Pas moyen de bouquiner en paix : l’enfer. Dix jours. Sans manger. Même pas une grève de la faim puisque je ne revendiquais rien. Juste histoire ne ne pas être pollué du dedans par de la bouffe de miloufs. Le toubib de service sentait la guerre d’Algérie à pleins naseaux : c’était une belle ordure qui n’aurait pas déparé à la villa Susini ou chez Pinochet. C’est avec un rictus sadique, et je n’exagère pas, que ce connard m’annonça au bout du temps imparti, que j’étais jugé bon pour le service. Ce à quoi je lui répondis que j’en avais rien à foutre et que j’allais sur le champ rédiger la missive à son ministère, lui signifiant l’objection de ma conscience à ses entreprises de meurtre en bande organisée. 

J’avais donc fait ma demande de statut d’objecteur. Il fallait alors justifier sa non-violence et le refus de porter les armes par une lettre manuscrite de trois pages au minimum, ne pouvant invoquer que des motifs philosophiques ou spirituels. J’avais raconté n’importe quoi, optant pour la mystique gazeuse, n’ayant jamais suivi de cours de philo. C’est long, trois mois. Délai nécessaire au pow wow des pontes de l’armée, pour décider si la demande d’Untel à cracher dans la soupe, est conforme ou pas. Et puis un matin dans la boîte elle était là. Je vous en fais découvrir le petit extrait qui avait fait palpituler mon petit cœur de midinet, ce jour-là :

[…] la Commission en son rapport ;

Considérant, d’une part, qu’à l’appui de sa requête sollicitant l’application des dispositions de l’article L.41 du Code du Service National, LURAGHI Pascal[3] invoque des convictions religieuses ou philosophiques l’empêchant, en toutes circonstances, selon lui, de faire un usage personnel des armes ; qu’il ressort de l’examen des pièces du dossier une présomption suffisament précise de la sincérité des convictions exprimées par l’intéressé pour que sa demande soit accueillie ;

Considérant, d’autre part, qu’il y a lieu de décider, compte tenu des documents produits, que LURAGHI Pascal exécutera dans une formation civile les obligations imposées par le Code du Service National.

*

Cheminer en paix dans un monde en guerre n’est pas chose facile. Les vieux instincts bestiaux sont bien ancrés en tout un chacun, et partout. Je suis le pacifiste bêlant de service comme tous ceux de ma race. C’est de ma faute si les hordes s’entretuent pour des drapeaux, des religions ou parce qu’elles ont le ventre vide et que chez le voisin d’en face y a de la boustifaille à gaver. Ou que leur chef en chef en a décidé ainsi avec son cerveau déficient. Peu m’importe de savoir que nous ne sommes pas légion et que la concorde planétaire n’est pas en vue : l’important c’est de combattre pour ce bel idéal sans se soucier du possible et de l’impossible. Peace and love, le monde. Ce billet est dédié à la mémoire de Jacques Pâris de la Bollardière. E la nave va…  

  1.   Lire l’histoire de l’objection de conscience en France sur Wikipédia : CLIC []
  2. Le Saint Graal du conscrit n’ayant pas envie de se faire chier pendant un an dans une caserne de merde. []
  3. C’est mon prénom officiel. []
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