Archives par mois : décembre 2017

Mâle à l’aise

Illustration © Paul Grély 1961 - fonds Auzanneau - tritouillage : Cyprien Luraghi 2017 - ICYP

Des enfançons confectionnent nos joujoux dans les pays de misère exotique. Dans l’empire du Milieu les meilleurs artisans bouchers garnissent leur étal de viande humaine au Palais et les puissances étrangères s’extasient devant leur boutique. Et ici, quand je me promène dans une ville, je vois une personne sur trois à peu près penchée sur l’écran de son joujou, écouteurs plantés dans les conduits auditifs. Bizarre. Les propriétaires de ces jouets s’en servent pour plaindre les petits enfants esclaves lointains et fustiger les bouchers de viande humaine lointains. Les instruments de communication rapide ont le don de rapprocher les gens, il paraît. C’est du moins ce qui se dit par le truchement de ces appareils infantiles et ressassé à l’envi sur le réseau. Perdu dans le flux. Noyé dans la masse. Aplati sous la vague de babioles américaines. Ainsi le babil bat son plein et l’insignifiance peut à loisir masquer cette vilaine signifiance qu’il convient de ne pas côtoyer tant elle est cruelle. Faute de pouvoir extirper les bouchers lointains, autant faire joujou à la chasse aux sorcières. Comme il n’y en avait plus à cramer sur le vieux continent, c’est d’Outre-Atlantique que la mode nous en est revenue, depuis McCarthy. Et ma foi la mode a pris ici, si j’en crois ce que j’observe depuis mon petit pondoir à billets. De nos jours la sorcière est un sorcier. 

De nos jours il ne faut pas trop en demander. Les créateurs sont rangés au placard à balais. Faute de création, l’inversion fait l’affaire. Sorcière, sorcier. L’amalgame a le vent en poupe aussi : de l’exécration collective d’un Emmanuel Goldstein à celle d’un Weinstein et de tout ce qui y ressemble peu ou prou, il n’y a qu’un pas à franchir. Tout tout petit pas. Vite franchi. Sans peine et sans remord. Il suffit de caresser le petit joujou sinoricain du bout des doigts, depuis sa bubulle. Ni vu ni connu, mais lu. C’est l’essentiel : participer à la pâte universelle. 

Enfin bon, je devrais m’en foutre encore plus de tout ça. Déjà que je m’en fous pas mal de cette guerre des pustules. Aussi absurde que les guerres picrocholines et qui, à leur instar présente tout de même l’avantage d’alimenter la discussion et de provoquer l’hilarité générale de tous les sexes bien conformés et confondus. J’avoue qu’il m’est plus facile de rire comme une baleine des superficialités ridicules émises par les grognasses mal embouchées, que du mauvais sort réservé à des pans entiers de l’humanité juvénile et lointaine. 

e la nave va…

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Chauds les cœurs

Photographie : Pierre Auclerc-Galland 2010 - tritouillage : Cyprien Luraghi 2017 © ICYP

Bientôt le printemps, chic. Les patates ont commencé à germer, on tient le bon bout. Derniers virages avant la ligne droite et au bout les fleurs, les boutons, araignons et autres champignons, et les jolis chatons aussi − tant animaux que végétaux. On va enfin pouvoir tomber les caleçons longs, les chaussons et entendre à nouveau la chevêche ululer, c’est chouette. Il fait bon chaud enfin, comme au bain, comme au vin chaud. Tomber les épaisseurs, les pelisses, les marcels, écarter les orteils en éventail, aller se prélasser en compagnie des lézards. En faisant gaffe au greffier en chasse dans la venelle. Et tout bientôt aussi le grand retour de la souris du soir croquée par la Moutche[1] sous la chaise à la cuisine. Et les troupeaux de puces qui vont avec. Puis ces saloperies de mouches zonzonnant au bout du nez, agaçant les oreilles. Car rien n’est jamais parfait dans ce bas monde de merde. 

*

Trois jours que je n’ai pas vu la mouche d’hiver. Je ne sais pas chez vous, mais sous notre toit il est de tradition de ne pas aplatir à la tapette l’ultime mouche d’automne : celle narguant le sort la vouant à une mort certaine aux frimas venus. Celle exigeant un second printemps. Tous les ans il y en a une et ce depuis des lustres. Déjà à Paris au siècle passé, puis dans mes cagnas lotoises d’autrefois, au fin fond des grands bois du Périgord. Et maintenant à Pucity aussi. Notre mouche d’hiver de l’année s’appelait Mireille.[2] S’appelait parce que là je crois que c’est cuit pour sa couenne. Comme c’est dommage de louper le printemps soudain qui vient de nous tomber dessus de manière inopinée. Personne ne s’y attendait. La bonne blague. Météo France avait tout faux. Comme quoi le bordel climatique c’est du pipeau. Monsieur Donald a bien raison de négater le bordel climatique. 

*

Profitant du printemps subit, le majordome du grand gouvernail de la France s’est rendu en délégation dans notre bon département du Lot il y a quelques jours. La révolution est en marche : tout va changer et changer pour le mieux. Réjouissons-nous. Hauts les cœurs. Olé. Joie républicaine. Liesse rituelle. Petits fours. Salle, sièges, écran, blabla. Applaudissements nourris. De ce conclave départemental a surgi une idée géniale : afin de vibromasser l’Économie, il apparaît que la prolifération des virages sur nos routelettes est trop onéreuse, puisqu’elle impose la pose de kyrielles de panneaux attention, virages dangereux qu’il faut renouveler à grands frais tous les tant et tant à cause de l’inéluctable usure des ans ; or donc l’invention du panneau achtung, ligne droite puis sa pose à l’entrée de l’unique ligne droite réellement digne de ce nom dans le département[3]  s’impose. Comme c’est mon dessin pour ce panneau qui a été retenu, je vous le présente en avant-première exclusive : bientôt il fera la fierté du plat de spaghettis géant tenant lieu de réseau routier dans la contrée. Il est librement inspiré du design de notre célèbre Poteau 62[4] :

© Cyprien Luragi 2017 - ICYP 

Restons au frais, loin du cagnard au dehors et ménageons nos méninges, les aminches… E la nave va !

  1. Notre minette de compète. []
  2. Comme la mouche de la chanson de Dick Annegarn. []
  3. Je ne la dévoilerai pas, craignant d’engendrer des accidents mortels. []
  4. Un totem constitué d’un poteau EDF en bois de 1962, bien rugueux, avec lequel nous surenculons les tristos et les biomormons []
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Feu de tout bois

Illustration © Cyprien Luraghi 1990 - 2017 - ICYP

Depuis tout petit j’ai détesté Johnny. Quant à l’inévitable Ormesson j’en parle même pas : dès qu’il radinait sa fraise à la radio, je coupais le son. Le vieux poste à transistor à côté du lit a maintes fois échappé à l’écrasement contre le mur et ce matin encore en l’ouvrant : y avait l’insupportable Augustin Trapenard qui parlait de Johnny. Au réveil c’est brutal alors je me suis dit chouette, enfin je tiens le sujet du nouveau billet. Ça faisait quatre jours que l’illustration était amoureusement tritouillée et calée sur le marbre et rien, néant, page blanche. Et soudain, le jour de la Saint Nicolas, deux macchabées tout frais d’un coup d’un seul. Que demande le peuple ?

Les idoles ne sont pas mes idoles. L’esprit humain est ainsi fait qu’en bon animal, il a besoin de se projeter sur des idoles en plâtre, en bois ou en chair et en os pour trouver un sens à sa vie. L’esprit humain a le don d’animer l’inanimé. On appelle ça l’animisme. Ou la religion, c’est selon. Je ne dois pas avoir l’esprit humain et finalement c’est pas plus mal quand je vois toutes les saloperies dont le genre humain est capable. 

Détruire les icônes est une perte de temps : le temps se charge de faire le job inéluctablement, rongeant le bois dont sont faits les idoles, usant la pierre, effaçant les pigments, anéantissant la mémoire à coup sûr. Irrémédiablement. Ou diablement pour ceux qui croient à ces conneries. Ce qui n’est pas mon cas. Car je crois à rien en bon anihiliste. Il y a juste le fil du temps à dérouler et à suivre comme un fil d’Ariane dans un labyrinthe obscur, avec quelques loupiotes croisées en chemin de temps à autre : les amis, la petite famille, les biens veillants, les bons vivants. Et c’est tout. Rien de plus. E la nave va.

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