Émasculin efféminin

Illustration © Pierre Auclerc-Galland 2011 - ICYP 2017

Si ça continue comme ça je vais dégainer ma bombe à neutres. Car comme l’écrivait si bien hier dans les commentaires de l’Icyp, l’Inspecteur Croûton :

Dans le cadre de la nouvelle grande cause nationale du quinquina, l’Égalité Homme-Femme/Femme-Homme, les bébés filles se verront greffer d’une bite à la naissance et les bébés garçons percer d’un trou.

C’est un peu beaucoup n’importe quoi, ces derniers temps. Il est devenu d’usage de se monter le bourrichon ensemble sur les réseaux. Et de faire ce que fait votre voisin. J’évoque ça dans quelques uns de mes billets précédents : l’humanité est une photocopieuse. Alors OK, moi je veux bien que l’apprentissage du bébé singe debout soit basé sur l’imitation de ses prochains, mais tout de même, là ça atteint des sommets inédits. Soudain tout le monde est féministe à mort. Des tas de mecs aussi. Ça coûte pas cher d’être un mec féministe, de nos jours. C’est idéal pour draguer, aussi. De manière annexe, voire connexe. 

L’expression à la mode c’est « la parole se libère ». Ça coûte pas cher de s’épancher dans le mégaphone. Lequel n’est pas un microphone et encore moins une bonne vieille paire d’oreilles connectées à une cervelle compatissante. Derrière ce gros barouf il y a des portes hermétiquement closes. Les uns et les autres se claquemurent pour cohabiter dans l’avouable et l’inavouable. Untel y cogne sur Unetelle par exemple. Dans le silence bétonné. Le ramdam au dehors n’y changera rien. Il est la bonne conscience des gens publics. 

*

C’était à la fin des années 70, au dixième étage du foyer de jeunes travailleurs de la rue de Charonne à Paris. Jeff[1] et moi on fumait notre clope d’après la bouffe à la fenêtre. On voyait bien les gens vivre leur vie dans l’immeuble d’en face. Affalés dans leurs canapés devant des téléviseurs qui n’étaient pas encore tout plats et géants ou passant l’aspirateur dans le salon. Un des rideaux s’était agité, qui avait attiré notre attention. De dos, une jeune femme nue gesticulait. Elle criait aussi, mais on ne percevait de ses hurlements que des bribes amorties par le brouhaha urbain. Au bout de quelques minutes un homme vêtu est entré dans notre champ de vision. La suite a été très rapide : le mec s’est jeté sur la nana et l’a rouée de coups. Mais méchant, hein. Tout juste si on n’entendait pas les craquements d’os. Jeff et moi on s’est regardés et on n’a fait ni une ni deux : cataclop cataclop jusqu’au rez-de-chaussée où, depuis la loge du concierge on a appelé les poulets à la rescousse. Dix minutes plus tard ils étaient là. Ensemble, on les a accompagnés jusqu’au logement de ce forcené. Dring dring. Après avoir gentiment morigéné le salaud de mec, les poulets s’en retournèrent au poulailler. Tout juste s’ils ne nous avaient pas engueulés pour le dérangement occasionné. En fond sonore, il y avait les pleurs de la pauvre nana gisant sur le canapé. 

Jeff et moi on avait remonté les dix étages à pinces, vu que l’ascenseur était encore en panne. À la fenêtre on s’était réaccoudés pour fumer une autre clope. Face à nous, derrière le rideau translucide, le salaud de mec continuait à cogner sur la pauvre nana. 

*

Bien des années plus tôt, ça devait être quand j’avais dix, onze ans, le vieux était dans un sale état, allumé au picrate lourd et je ne sais pour quelle raison, il menaçait la vieille. Physiquement, s’entend. Et elle criaillait, en rajoutant à la louche. Je ne me souviens plus du motif ni même s’il y en avait un : ces deux-là n’avaient jamais fait la paire et ce n’est que par pur conformisme social qu’ils continuaient à se côtoyer, avec la marmaille pour témoins de leurs haines recuites. Mais ce soir-là je sentais qu’il n’aurait pas fallu grand’ chose pour que les murs se teintent en rouge. Donc cataclop, cataclop jusqu’au garage où mon petit vélo était rangé et voilà que je fonce comme un dératé dans la nuit noire jusqu’au gros bourg à cinq bornes de là, directo à la gendarmerie. Et que je t’explique la scène aux pandores − qui me semblaient géants, coiffés de leurs képis. Alors ils m’avaient fourré dans l’Estafette et retour à la maison en quatrième. Dring dring. Après avoir gentiment morigéné le salaud de vieux, rompez, demi-tour, Estafette, vroum vroum. Tout juste s’ils ne m’avaient pas engueulé pour le dérangement occasionné. Je vous ferais grâce de la narration détaillée des représailles paterniteuses sur ma petite pomme, après ce coup qui en appelait d’autres car tout coup porté appelle des coups en retour. 

*

Tout ça pour dire qu’il n’y a rien de neuf sous le vieux soleil. Sinon que de nos jours les gazettes en font leurs choux gras, de ces faits divers moches comme tout. Et que des foules versent des torrents de larmes indignées sur les réseaux. Ça coûte pas cher, de verser des larmes indignées. Ça coûte pas cher de se coller un con à la place de la bite. C’est être con comme une bite, certes, mais l’érection de la connerie atteignant son paroxysme est chose belle et bonne à admirer pour tout déconnologue qui se respecte : on n’a pas fini de rigoler de tout ça, je vous dis. Donc tout baigne dans l’huile… e la nave va ! ;-)

  1. Un copain objecteur de conscience. []
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