Archives par mois : novembre 2017

Mon clavier, mon arme

Illustration © Cyprien Luraghi 2017 - ICYP

Dès que possible, j’ai eu un clavier sous les doigts. Pour deux bonnes raisons : être gaucher et apprendre l’écriture avec une plume Sergent Major, c’est surtout apprendre à labourer la page et à faire des gros pâtés. Et aussi qu’un jour en revenant de la maternelle, un zazou sur son Solex m’avait écrabouillé alors que je traversais dans les clous. Un ligament du poignet gauche avait été sectionné et jusqu’aujourd’hui j’en conserve une gêne à l’écriture manuscrite. Bref : j’écris comme un cochon au stylographe comme au crayon. Pourtant c’est bien un de mes manuscrits qui fut à l’origine de ma vocation de scribouillou. Voilà l’histoire : en classe de quatrième dans le bahut alsacien de mon enfance, l’apprentissage de la langue allemande était obligatoire. Sauf que primo, l’allemand j’en ai rien à foutre et deuzio, quand j’aime pas quelque chose faut pas tenter de me le faire aimer parce que c’est niet de chez niet. Donc : pas de maths, pas de sport et pas d’allemand. Jamais je n’ai tapé dans un ballon, rendu de copie de maths et ouvert un livre d’allemand. Simple. Les professeurs tentaient bien par tous les moyens − persuasion gentille, heures de colle… − mais rien n’y faisait. Comme je n’emmerdais personne et que pour le reste je me débrouillais pas mal, en général ils finissaient par me foutre la paix. 

La prof d’allemand était une petite dame enjouée, passionnée par sa matière et toujours vêtue d’un manteau rouge. D’où son surnom de Rotkäppchen : Petit Chaperon Rouge. D’ordinaire elle ne m’emmerdait pas avec ses salades teutonnes. Confortablement installé au fond de la salle, je m’occupais à des choses plus utiles que la langue de Goethe − lequel m’a toujours laissé de glace. Mais ce jour-là elle était de mauvais poil et après m’avoir infligé sa morale à deux balles, elle m’avait collé deux heures de colle pendant lesquelles je devais rédiger quelques pages au sujet de la paresse. Parce que pour elle c’était ça, la raison de mon boycott de la langue du pénible Schiller. Elle avait tout faux mais peu importe : au bout du compte je te lui avais torché une éloge de la paresse sur quatre pages, dans les règles de l’art. J’étais super fier de moi, comme toujours après avoir couché des conneries par écrit. 

Le lendemain, convocation chez le proviseur. Un vieux schnoque à béret du genre qui ne rigole que quand les chiens se battent. Je savais pas pourquoi il m’avait convoqué, le vieux. J’ai eu vite su : sur son bureau ma superbe rédaction était étalée. Mon ode à la rienfoutance ne lui avait manifestement pas plu : il était tout congestionné de colère et rouge comme un piment. Il me hurlait dessus. Je me souviens plus bien des détails, mais l’un d’entre eux m’est resté gravé là : « graine d’anarchiste ! ». Celle-là il la beuglait en boucle. Je ne mouftais pas et n’en menais pas large. À un moment il s’était levé et avait commencé à me cogner dessus. Heureusement, le surveillant général − on dit le CPE, de nos jours − était entré alors que le vieux fumier déchaînait ses petits poings sur mes avants-bras protégeant ma caboche. Ça faisait même pas mal mais je ressentais bien son envie de meurtre par le truchement de ses phalangettes. Le surveillant était un colosse et l’autre minus stoppa net quand le brave homme lui balança dans ses gencives purulentes, qu’on ne lève pas la main sur un élève. Et il était persuasif ce surveillant général, vous pouvez me croire. J’ai eu droit à plein d’heures de colle − chic : c’était peinard, les colles − et la collabo Rotkäppchen fit comme si je n’existais pas jusqu’aux grandes vacances. 

Des années plus tard je compris enfin la signification du mot anarchiste. Il avait pas tort en un sens, le proviseur. Sauf qu’en étudiant la chose anarchique de plus près, en fait je n’étais pas non plus un bon anarchiste. Non parce que l’action violente et moi ça fait deux, déjà. Un anarchiste pas con et bienveillant comme le fut un Élisée Reclus, passe encore. Je l’aime bien, lui. Son regard de géographe embrassait la planète entière et ne se souciait guère de ces confettis ridicules que sont les pays, peuplés de gens qui sont nés quelque part. 

Je compris surtout que les mots avaient du pouvoir et que de savoir les aligner potablement permettait de diffuser ses idées de manière plus efficace que par le biais de la parole. Pour la bonne raison qu’on relit des passages importants d’un texte alors qu’à l’oral l’auteur est condamné à radoter pour faire passer le message. Car la cervelle humaine est ainsi faite que ce qui entre par une oreille ressort par l’autre et que les paroles s’envolent mais les écrits restent.

Par la suite j’ai eu des machines à écrire. D’abord une antique Underwood trouvée à la ferraille du patelin, puis d’autres un peu moins encombrantes et plus faciles à transporter. Toujours dans l’esprit de cette fameuse rédaction pour Rotkäppchen : pour être lu par d’autres et déclencher des réactions. Pour le plaisir que ça procure aussi parce que c’est une drogue comme les autres, l’écriture. On se met dans de drôles d’états pour aligner signes et espaces, nous autres, et on aime ça. Je ne pourrais pas m’en passer. Si on m’enlève ça je meurs sur le champ. Jusqu’à la fin du siècle passé, je faisais comme tous les autres scribouillous : chercher un éditeur, convaincre l’éditeur puis attendre le facteur patiemment, portant le bouquin fraîchement imprimé. Et encaisser un petit chèque de temps à autre pour le boulot. 

Vint l’internet. Écrire sur l’internet c’est pas d’éditeur et pas de petit chèque. Et pas de longs récits parce que le support ne s’y prête pas. Les lecteurs s’y adressent à l’auteur directement, sans avoir à faire transiter leur petite lettre par l’éditeur. Il n’y a pas de prix littéraires pour la littérature en ligne. Les critiques littéraires se foutent complètement des scribouillous qui y zonent. C’est pas plus mal en un sens : pour le peu que j’ai pu en voir autrefois, le milieu littéraire est des plus pénibles. Pas des gens méchants, mais putain chiants, par contre. Ils font des livres comme d’autres font de la plomberie : avec application, savoir-faire, caisse à outils et prospectus commercial. Ils produisent de l’excellente littérature que je ne lis jamais, tellement elle est parfaite et bien calibrée. 

Alors que moi je ne confectionne aucune sorte de littérature. J’écris, point à la ligne. Comme ça me vient, j’écris. Comme quand je parle, j’écris. Écrire c’est parler avec les doigts : c’est ainsi que je conçois la chose, tout simplement. 

Là j’ai une sacrée histoire à raconter. Une saga carrément. Du vécu de l’intérieur. Mais c’est encore trop tôt pour le faire alors je meuble comme je peux en attendant le dénouement de cette histoire pas croyable. Qui en épatera plus d’un, j’en suis certain…

…E la nave va… !

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Le vrai du faux

Illustration © Cyprien Luraghi 2017 - ICYP

Plus mortellement mort que Puycity en novembre, c’est dur à trouver. Bon, il y a bien les grues cendrées en goguette qui survolent le bourg en poussant leurs cris préhistoriques, mais c’est tout. Et c’est ainsi dans les trente-cinq mille villages de ce pays. Un ami népalais à qui je faisais visiter la France profonde s’était exclamé, désespéré, au bout de quelques centaines de bourgs traversés : « Ils sont où, les gens ? ». 

Aujourd’hui depuis la fenêtre de la cuisine je n’ai vu passer que le voisin d’en face, dans la venelle. Et pas un chat. Même l’Apache, pourtant dehors par tous les temps, n’est pas allé jeter sa canne dans le fleuve. Le roi-requin a enfilé son masque le plus grave pour l’anniversaire de la boucherie de 14-18. La veille encore il fricotait avec le génocideur des Yéménites, arborant son masque joyeux. Comme ses prédécesseurs. Ici, on refourgue la mort moyennant espèces sonnantes et trébuchantes à tous les fléaux de l’humanité. Avec des sourires humanistes et des pudeurs de jouvencelles. Il est de bon ton de se réclamer de Montaigne et compagnie, ici. Et de faire la leçon en encaissant le fric, discréto. La mort est bénéfique à l’économie. Elle permet l’entretien de la démocratie. 

Il n’y a personne dans les rues parce qu’il n’y a rien à y faire. Le monde est dans les grands hangars servant de magasins dans les périphéries. Le monde pousse son Caddie dans les rayons. Le monde compare les prix à l’aide de petits appareils à écrans incorporés. Le monde écoute de la musique avec des écouteurs vissés dans les oreilles. Le monde se côtoie, le monde s’ignore. Le monde est partout pareil de par le monde. Le monde vit reclus au milieu de la foule. 

Ça ne me dérange pas que ce soit ainsi. Si ça me dérangeait ce serait juste un peu plus pénible à vivre. Alors que là, je suis tranquille-pépère à aligner les mots sur mon petit écran. À raconter des petits riens faute de mieux. À des gens vivants. Il en reste, heureusement… 

…e la nave va…

 

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