Archives par mois : octobre 2017

Jus d’amibes

Illustration © Cyprien Luraghi - ICYP - 2017

C’est ainsi que Deborah[1] appelait l’eau du robinet à Katmandou. Amoeba juice. Amiba djiousse avec l’accent. Il n’y a pas tellement d’eau, il faut dire. Pas facile de l’amener à bon port : les rivières sont au loin, les conduites crevées en maints endroits, le réseau d’adduction tout pourri. Alors on a tous des citernes perchées sur les toits et au petit matin, on fait tourner les pompes une heure ou deux, pour alimenter nos citernes. Dont le fond se couvre vite d’une couche boueuse et gluante, pleine de vie. Que les candidats au suicide à mise en scène exotique le sachent : tu bois un verre de flotte du robinet à Katmandou, t’es mort. Du moins c’était comme ça il y a trente ans et plus. Et ça ne s’est pas amélioré depuis. Évidemment personne n’est assez fou pour en consommer telle quelle, alors on a tous des gros filtres à porcelaine chez soi. Et ça marche : zéro gastro et autres tremblements de tripes. Ce qui ne nous empêche pas de vivre en symbiose avec quelques colonies d’amibes ayant le bon goût de dormir comme des chats la plupart du temps et de nous foutre une paix intérieure royale. Des amibes : j’en ai, vous en avez, nous en avons. Devise katmandouite. 

C’était sans compter sur la fibre américaine de Deborah. Comme nous le savons tous sur le vieux continent, nos amis ricains doivent leur hygiénisme proverbial − et des plus pénibles − à leur phobie des animalcules. Ils ne nous croient pas quand on leur assure que les petites bêtes ne mangent pas les grosses. Ils pensent que les filtres à porcelaine, voire à céramique high-tech, ne filtrent pas mieux que des passoires à nouilles. Donc Deborah montait subrepticement sur le toit à intervalle régulier quand j’étais absent, pour verser des gros flacons de teinture d’iode dans la citerne, afin d’y anéantir la faune microscopique. Ce produit donnant un goût affreux à la flotte, ça me faisait pester et elle accusait à tort la régie des eaux de se livrer à cette pratique abominable. D’où ses actions commando iodées en catimini, mon grommelage étant aussi redoutablement redouté que mon pestouillage. Et une fois cette décoction infâme dûment filtrée, elle la faisait encore bouillir une heure à gros bouillons, pour sa seule consommation, n’étant moi-même pas preneur de ce jus d’amibes désamibisé au napalm vietnamicide. 

Les Américains à mentalité américaine ne croient qu’à eux-mêmes, c’est ça leur truc. Ils n’en font qu’à leur tête. Le reste du monde n’existe pas, pour eux. Eux, ils savent. Ils font tout mieux que nous autres. Tous les Américains n’ont pas la mentalité américaine, encore heureux. Ceux-là ils morflent comme tous les autres partout dans le vaste monde quand la mentalité américaine s’exprime grossement. Avec ses gros sabots. Comme actuellement avec le représentant en chef de cette mentalité de merde. Cent fois pire que ce jus d’amibes qu’ils veulent à tout prix et par tous les moyens éradiquer.

Évidemment, ça n’avait pas fait un pli : quelques mois plus tard Deborah avait chopé des amibes. Comme tout le monde. 

…E la nave va !

  1. Lire le billet « Deborah Lovely » : CLIC. []
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Prout de mammouth

 

Illustration © Caporal Pancho - Cyprien Luraghi - ICYP 2017

L’atterrissage en douceur est optionnel. Voilà ce que l’individu que l’on peut contempler dans l’illustration de ce billet m’écrivait hier soir icy-même :[1] 

Cyp, pour une fois, tu voudrais pas envoyer dans le fénoménalement érotique ou l’aventure barbare pour le prochain… ? Rapport que tout ça me donne furieusement l’envie de me radicaliser dans le barbare et le sans foi…

Alors sans foi je sais faire, mais pour ce qui est du barbare, hormis mon amour immodéré pour le croquage de croupions de poulets grillés avec la graisse dégoulinant sur le menton, je sens que ça va pas être possible. Quant au fénoménalement érotique, bouaif bouaif bouaif. Faudrait déjà que l’individu portraituré daigne lui-même nous étaler ses fantasmes pourris,[2] au lieu de déléguer à son bouc-émissaire de service − ma pomme, comme d’hab’ − cette tâche pénible. 

Si l’individu portraituré est givré, ce n’est pas de sa faute : il revient d’un long périple dans les hautes sphères. Là-haut, ça caille velu. Planer à 10 000 aussi longtemps dans un Blériot XI au moulin dopé à l’éther de betteraves, ça laisse des traces. Avoir contemplé le fénoménalement barbare se répandant comme lisier de porc industriel en rivière bretonne partout sur la planète, ça refroidit grandement l’individu et pas que le portraituré. 

L’aventure érotique la plus fénoménale advient quand après avoir contemplé l’effroi du vieux monde, on laisse s’aller l’esprit en apesanteur. Loin de l’empois de la pensée réseau. Quand on parvient à imaginer seul comme un grand comment ça sera dans pas bien longtemps. Quelques petits lustres à peine. Après qu’une fois de plus, le vent mauvais de la haine aura absolument niqué les cervelles du bon peuple. Soudain devenu barbare. Mesmérisé par des gourous fuligineux. Des Trump, des Kim, du serial killer Duterte, du Vladolf Staloutine… et le maudit Modi aux Indes et Salmane le ressusciteur du choléra au Yémen, et la salope birmane prix Nobel de la mort. Tant d’autres encore un peu partout, et des pas si éloignés que ça au cœur même de la vieille Europe si bien calamistrée : Hongrie, Pologne et cætera.

Un jour, l’humanité se réveillera avec une gueule de bois historique et contemplera les murs rougis du sang qu’elle aura fait couler pendant son grand délire. Hébétée, sonnée, tétanisée. Elle atterrira enfin, s’assagira un temps et puis ça repartira plein gaz pourri comme en 40. Au casse pipe. Comme à son habitude à la con. 

 

*

…e la nav(ion)e va… !

  1. Dans les commentaires que vous autres lecteurs inconnus ne pouvez pas lire, bien fait pour vous. []
  2. Pléonasme, car il en va du fantasme comme du jeu de mot et du fromage : y a que pourri que c’est bon. []
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