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La liberté d’expression c’est la haine

Illustration © Cyprien Luraghi 2015 - ICYPAlors que le monde est mené à sa perte par un copilote paranoïaque, l’Icyp fend le fluide peinardement, piloté de patte sûre par un kondukator de service à l’équanimité proverbiale,[1] visant le cap Nirvana aux confins de l’océan Octétique. La haine déferle librement tout autour de sa petite coque ballotée, mais dont le bois de table encaisse sans broncher la furie des éléments extérieurs.

Autrefois, les fous naviguaient dans une nef. De nos jours c’est l’océan qui est devenu fou. Les monstres marins sont de sortie : leur liberté d’expression est absolue et d’aucuns − la foule compacte des décervelés − s’en réjouissent. Pas moi. Pas eux ainsi que de plus en plus de gens sensés. Mais je ne me fais aucune illusion : à lire les avis de hordes de connards de tous bords sur ce délicat sujet, je sais que c’est pas gagné d’avance et que la raison, la sensibilité, le sens humain, ne sont plus de mise dans ce monde de cinglés livrés aux mafieux faisant régner leurs lois sur le réseau. La loi du fric, la loi du plus fort, la loi de la haine. Cette haine qui est la liberté d’expression des ordures. Masquées, bien entendu.

À l’abusion opposons la désabusion !

(et merci à Spleenlancien pour ses liens si souvent pertinents)

e la nave va !

  1. lol []
Publié dans Déconnologie, Éditorial, Pilotique, Spectacle, Trouducologie | Mots-clefs : , , , , , , | 6001 commentaires

Esclave chic

Dessin : Roland Perret  © Cyprien Luraghi - ICYP - 1984/2015Moi c’était par passion, comme la plupart de ceux qui se battaient pour obtenir ce statut, à l’époque. C’était en 1980. De nos jours des tas de gens n’ont pas le choix : devenir esclave d’un négrier des temps modernes. Ma passion c’était l’Inde, depuis très longtemps déjà. Depuis trois ans j’étais coincé en France et j’aurais fait n’importe quoi pour retourner au pays. Après mon service civil[1] et six mois à faire le pirate des ondes[2] ça me démangeait de repartir. Et là, pendant une soirée assez épique à la radio, une rousse pas sorcière pour un sou, me refile le bon tuyau : Tu iras voir Roupy de ma part, à Lambda Voyages, il a régulièrement besoin d’accompagnateurs pour l’Asie…

J’étais pas frais ce matin-là. La fiesta de la veille, mais grave. Alors débarquer dans les bureaux de l’agence où un populo dense frétillait frénétique, me faisait tout bizarre. Je n’en menais pas large, aussi : tout tenait à pas grand’ chose. Si ça ne marchait pas, je me retrouvais planté en France pour ixe temps : celui qu’il faudrait pour économiser les sous du voyage. C’est-à-dire à pas demain la veille. J’avais déjà tenté le coup dans une autre agence et c’était bien parti pour. Sauf que comme dans les films, le patron était parti avec la caisse − ça s’invente pas − et que ce plan était kaput, du coup.

Sur une porte dans les étages, c’est marqué « Secteur Asie ». C’est un tout petit bureau en soupente et un type en chemise est assis là-dedans, à faire des additions sur une calculette. Au bout d’un temps il s’aperçoit que je suis là, me plante son regard droit dedans et demande ce que je viens foutre ici, texto. Et moi de lui dire que c’est pour faire le guide et lui de me répondre qu’il y en a déjà tout plein qui attendent, inscrits sur une liste longue comme un jour sans pain, qu’il me colle sous le nez. Il n’y a rien en ce moment, qu’il ajoute, et n’a pas la moindre idée de quand ni qui ni quoi. Il est à la fois totalement speed et pas énervé du tout. Il a l’air dans le gaz, lui aussi. Il me débite que c’est pas les vacances comme boulot et qu’il faut se les coltiner, les touristes et que c’est pas une sinécure. Tout ça pour des picaillons. Il me décourage vivement. Il tente. Ça ne marche pas, je me laisse pas faire, je me cramponne. Je lui expose l’urgence vitale de ma requête, qu’il faut à tout prix que je reparte, qu’ici je m’étiole chaque jour un peu plus, que si je ne repars pas et vite, je vais certainement mourir.[3] Il me coupe.

− Juste une question : t’aurais pas soif ? Fait trop chaud ici. Au troquet du coin de la rue on pourra mieux causer qu’ici.
− Allez, on taille…

C’est une rue peu passante, il y a deux tables sur le trottoir devant le café. Il commande deux kirs, ouvre un dossier et compulse la paperasse, puis le pose et demande tout de go si je fume alors que j’en grille une.

− Non mais du haschich je veux dire. Du shit. Tu en fumes ?
− Euh ben c’est-à-dire que… enfin un tout petit peu parfois. Pas souvent. Quand un copain passe et qu’il en a, genre, quoi… (gêne, gêne)…

Et là sans un mot il sort un gros doigt de shit qu’il pose sur le guéridon. La patronne fait comme si de rien n’était. C’est de l’afghan, dit-il. Jamais vu avant. Joli. Et quel parfum. Et le voilà qu’il te nous roule un cône de deux feuilles et qu’il me le passe pour la troisième taffe. Et que comme dans la chanson d’Isabelle Mayereau, soudain tout chavire. Tiens, il fait soleil. Il n’en faut pas plus pour que les mouches de sortie s’éclatent sur les carreaux du bar, que la fumée des Gauloises tourne au nuage bleu, que les pépés du coin fassent un 421 au comptoir. Le flipper se fait secouer par un lycéen rageur, la radio passe des tubes pour lolitas, fraîcheur concon d’un paradis pour imbéciles heureux. Grand silence à notre table où le kir sèche au fond du verre. Il demande, stylo en main, nez baissé sur un carnet :

− Tu t’appelles comment ?
− Cyprien, facile à retenir.
− Moi c’est Roupy. Tu dit que tu veux partir en Inde du Sud. Le problème c’est que un, c’est pas la saison, et deux : je vais voir dans mes fiches ce qu’il me reste. Éventuellement. Mmmmm. Népal, tu connais ?
− Un tout petit peu. Juste Katmandou.[4]

Une des spécialités de Roupy est d’enfoncer le regard d’en face comme on éventre un lapin : pan, dans l’œil. Je ne cligne pas.

− Bon alors je peux te filer un petit groupe : ils sont juste cinq. C’est du trekking, tu sais marcher ?
− Si je sais marcher ? Je fais que ça.

Ce qui n’est pas faux : j’avais arpenté la France dans pas mal de ses sens pour une association de pèlerins et de médiévistes, les années précédentes.
Re-kirs, et des grands s’il vous plaît madame, il est question que nous nous achevions en beauté. Ça mérite. J’ai le job. Roupy m’explique le truc de long en large : qu’il faut poupougner les clients − les pax[5] comme il dit −, les caresser dans le sens du poil, vivre avec en continu tout le temps du voyage ; qu’il n’y a pas moyen d’y échapper et que c’est insupportable à tel point que la plupart des nouveaux accompagnateurs ne rempilent jamais après leur premier circuit. Que c’est vraiment tout ce qu’il y a de plus ingrat, que de plus il faut marcher huit heures par jour et expliquer tout ce que l’on voit ; répondre tout le temps à des tonnes de questions débiles ou légitimes, incongrues, incroyables, multiples, tentaculaires, indécentes, etc. Et le pire : devoir supporter certains pax caractériels, voire complètement fous, et résister ou non aux assauts des vieilles filles en manque. Et se farcir quelques gros beaufs méchants et racistes, aussi. Bref : que les cinquante balles par jour que l’agence allait m’octroyer généreusement au black[6] seraient bien gagnés.

Le groupe que je vais guider part au Népal, dans la région des Annapurnas. Je savais même pas qu’il existait plusieurs Annapurnas ;-)
On part pour trois semaines dont deux de marche. Dans quinze jours. Je salue Roupy et file à l’atelier pour annoncer la nouvelle aux copains.

***

1984. Je bosse pour une autre boîte. Roupy et Lambda Voyages, je les ai plaqués à Katmandou l’année d’avant − un jour je raconterai cet épisode, qui est des plus croustillants. Je bosse comme un dingue : 11 circuits par an. Treks et voyages organisés en autocar, un peu partout sur le sous-continent indien. Un copain me fait lire un article du Monde intitulé « Accompagnateur : l’esclave chic ». Il raconte impeccablement les galères dues à notre statut bancal. Dans les bureaux de l’agence parisienne, je demande à une secrétaire si elle ne pourrait pas me bricoler une carte de visite à la photocopieuse avec le dessin que l’ami Roland avait fait pour l’occasion et comme j’écris comme un cochon − gaucherie oblige − c’est elle qui me fait le texte.

− Je mets quoi comme profession ?
− Esclave chic, tiens !

Dessin : Roland Perret  © Cyprien Luraghi - ICYP - 1984/2015

Ça n’avait pas plu à mon nouveau patron. Tant mieux : plus ça emmerde les patrons, mieux c’est ;-)

[note : ce billet contient des vrais morceaux de textes très anciens compilés dans un manuscrit jamais publié et intitulé « Moi le guide »]

e la nave va !

  1. Service national − obligatoire alors − en tant qu’objecteur de conscience pendant presque deux ans, de fin 77 à juin 79, au ministère de la Culture. []
  2. Pour Radio Paris 80 d’abord, puis Radio Ici & Maintenant. []
  3. Quand mon ADN rital s’exprime, les gondoles venisent. []
  4. Hou le gros menteur : j’y avais jamais mis les pieds. Mais c’était un cas de force majeure,hein ;-) []
  5. Abréviation de « passenger ». []
  6. Chez Lambda Voyages à cette époque, le premier circuit était payé 50 francs par jour, le second 80 et à partir du troisième ça plafonnait à 120. Au noir. Je serais le premier accompagnateur de cette boîte à obtenir d’être payé au clair, avec fiches de paye et tout le tralala, en 82. En me battant avec un copain guide et sans le moindre soutien des syndicats. []
Publié dans Humain, Pilotique | Mots-clefs : , , , , | 4323 commentaires
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