Archives par mois : février 2015

Dégelée sur la rive nord

Nids de guêpes maçonnes - Illustration © Cyprien Luraghi - ICYP - 2015

Dans l’armoire à linge, sous la pile, bien à plat planqués, à l’abri dans l’air immobile, juste à température. Envolés, barrés happer la chenille aux rafales d’autan, passé les grues cendrées, l’an neuf et les fèves perçant la croûte aux jardins.

Tous les ans ça recommence : timidement les gonds grincent, les fenêtres s’entr’ouvrent, miasmes et bestioles se diluent dans l’azur incertain rincé de giboulées.

***

Sur la rive sud où crèchent de frustes créatures, Sambucus asperge d’huile à machine à coudre[1] les roulements de son fauteuil à pneus pendant que sur la rive nord je grommelle en dressant les puces des ordinateurs en carafe de mes clients. À la cuisine ça gazouille autour de la table en bois d’arbre : chocolat, café, la jeunesse de passage, le voisinage bricolant à l’entour, Léopardo s’enfilant des bananes à pleins régimes, Marcel Granule ronronnant de concert avec la Moutche, et au loin, très au loin, d’autres grincements et d’autres envolées ont lieu en même temps : les drones et les Rafale sont à la parade nuptiale des engins de mort, dézinguant les coupeurs de têtes amoks pendant que les obus de Vladimir fécondent les terres à blé de l’Ukraine sous les vivats des révolutionnaires sur canapés de la France pépère, rouges et bruns main dans la main, unis pour le pire dans la plus parfaite communion confusionnelle des esprits inachevés.

…e la nave va !

  1. La machinacoudrophilie est un de ses nombreux vices. []
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Foutez-nous la paix !

Fruits et légumes du jardin d'Annie − © Cyprien Luraghi - ICYP - 2015

Un matin je suis arrivé chez le Gaulois et comme tous les matins Paul, le vieux serveur qui avait été commis chez Maxim’s pendant la guerre, me demandait si pour le petit déjeuner ce serait comme d’hab’ : grand café tartines. Oui. Là un petit mec musculeux blond râblé coupé ras se pointe et d’un bout de menton désigne la chaise en face. Je lui dis qu’il n’a qu’à s’installer et après avoir passé commande à un Paul impassible et de cire, on entame la bavette. C’était Max et il était légionnaire en goguette, et moi j’ai eu beau lui expliquer en détail et aussi simplement que possible ce qu’était un objecteur de conscience, il a eu tout le mal du monde à comprendre pourquoi des comme moi s’obstinaient à ne pas vouloir trouer l’ennemi de balles métalliques issues d’une machine de mort. Mais bon : il était bonne pâte et moi de bonne composition et pas bêcheur alors on a commencé à tout se dire l’un l’autre et à s’étaler sur le marbre du guéridon de troquet parisien à piétement en fonte moulée, plateau cerclé de laiton.

Les grands principes, Max, tu sais : j’ai des principes à la con, faut pas chercher à comprendre mais c’est pas grave : ça fait de mal à personne et puis ils auraient beau faire, jamais je ferais un bon soldat et ça serait pas bon pour le moral des troupes un boulet dans mon genre alors vaut mieux que je reste ce que je suis, civil et tout.

Max rentrait tout juste d’un pays incertain où il avait défendu les gangsters du cru mis au pouvoir par notre gentille patrie et il en avait gros sur la patate. Pas de trucider l’ennemi au corps à corps avec les tripes dégoulinant sur ses paluches, non. Ça, ça lui plaisait plutôt pas mal en fait, et il m’expliquait super bien comment ça faisait, les boyaux ennemis choyant d’un coup, flopodop, et au sol : platch. Et puis couic, plus que le sang ennemi abreuvant les sillons de sable chaud.

Mais bon : le boudin frais au petit déj’, très peu pour moi. J’ai déjà tué des tas de poulets, de biquettes et de moutons, mais c’était pour manger et ils n’étaient pas mes ennemis et encore moins ceux d’une patrie tout à fait incertaine. Mais alors tuer des gens, non. J’envisage même pas. Alors la guerre vous pensez bien que c’est pas envisageable non plus, de mon point de vue.

Ça se passait à Paris en 1978. Max était resté quelques semaines dans les parages, hébergé à droite, à gauche chez les copains dans le foyer de jeunes travailleurs du XIème arrondissement où l’État me payait la piaule. Un mec vraiment sympa bien que légèrement gluant, ce Max. Les copains objecteurs me tiraient un peu la gueule tout de même, vu que ça la foutait mal qu’un pacifiste convaincu dans mon genre copine avec un tueur sous uniforme, mais bon : le sectarisme n’a jamais été mon fort et si la mort était son métier comme elle l’est potentiellement pour tout militaire, tout ce que je demandais était de ne participer en aucune manière à ces boucheries, rien de plus. Chacun son trip comme on disait à l’époque. Je n’aurais pas sympathisé avec un tortionnaire, évidemment, mais Max n’en était pas. Il tuait de sang froid et sur ordre de ses supérieurs en bon petit soldat bien dressé : difficile de lui en vouloir pour ça, sachant que l’armée sait très correctement bourrer le mou à ses recrues.

Il avait signé son engagement dans la Légion après avoir laissé pour mort un mec dans une bagarre à la sortie d’un bal en Plouquie profonde et à l’époque la Légion n’était pas regardante sur le pedigree. Quelques mois plus tard il avait appris que le mec pétait la forme, mais comme ça lui plaisait, il était resté. C’était ça, son histoire. Pendant un mois on a partagé la même table au troquet du Gaulois, ce gros con raciste et jovial à bedaine et bacchantes. Et puis un jour Max m’avait tout déballé : en fait il était en cavale après avoir fait le mur de sa caserne et là, comme il était fauché jusqu’à l’os et que la Légion était sa seule famille, il allait y retourner. On s’était serrés la main, claqué la bise et je ne l’ai plus jamais revu.

J’espère que tout baigne dans l’huile pour sa pomme et qu’il bine ses légumes paisiblement dans son petit potager, maintenant qu’il a l’âge de la retraite, Max. Et que puisqu’il a tout le temps de penser aux crimes qu’il a commis quand il était aux ordres des chiens de guerre, il revoit les scènes d’étripage qu’il m’avait contées chez ce sale con de Gaulois… et qui me trottent encore dans la tête aujourd’hui, moi qui ne les ai heureusement vécues que par son truchement.

Là, le monde se monte le bourrichon parce que le vacarme des guerres abrutit nos tympans : il est de plus en plus question de prendre tel ou tel parti et de choisir son camp. N’étant pas guerrier, je me contente de goûter aux simples plaisirs paisibles des paniers de fruits et légumes du jardin d’Annie… et de papoter en bonne compagnie à la table en bois d’arbre et icy aussi.

Peace and love never dead, les amis !

e la nave va…

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Froid gras de canard

Népal 1982 - photo et tritouillage © Cyprien Luraghi 2015Le canard fait coin coin coin quand ça caille à mort auprès de la mare. Celui de la salle de bains fait bzzz bzzz bzzz, bien au chaud. Et moi je me les gèle en caleçons longs molletonnés en attendant des jours meilleurs.

Les douches c’est pas mon truc. Mais les bains, oui. C’est en marinant façon hippopotame dans la baignoire en fonte, les narines affleurant et en apesanteur, que la muse daigne seulement radiner sa fraise pour me susurrer toutes les conneries que je raconte ensuite aux gens avec les doigts, après avoir extirpé le corps plongé dans le liquide et ébroué icelui.

Ce coup-ci la mumuse m’a dit que le monde allait de traviole et je la crois sur parole. Ça va de guingois et tout craque aux entournures. Chacun pour soi va clopin-clopant, se planter la gueule dans le réverbère à l’aveuglette. La froide solitude anesthésie. Pour s’échauffer l’âme alors tout un chacun se rejoint sur le réseau où ça grouille de chaleur humaine. Et ça s’y échange des fluides et des grandes émotions, toutes choses impossibles à réaliser chez soi, seul comme un con. Le monde s’inonde donc sous les douches communes, dans ces thermes contemporains où le flux du réseau circule dans d’épais tuyaux transocéaniques. Et ça s’y monte le bourrichon : un coup tout le monde est ci et un autre ça.

Tous ensemble, tous ensemble à penser pareillement selon la mode et le sens du vent : je reste dans mon bain à faire mumuse avec la muse, et des bulles, et chanter faux à décoller le carrelage. Loin de tout ça. À tapoter dans l’eau du bout des doigts ce que j’écris, là…

…e la nave va…

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