Archives par mois : mars 2014

Machine à écrire

Illustration © Pierre Auclerc - ICYP - 2014Humecter le bout du pouce et de l’index, choper une feuille dans la ramette, la glisser dans la mécanique et en avant : tac tac tac. En avant toute : droit devant jusqu’à épuisement de la ramette.

J’ai fait comme ça pendant des lustres et puis un jour un nouveau modèle de machine à écrire est arrivé. Une machine sans papier ni ruban encreur. Une machine à écrire en direct, une espèce de presse d’imprimerie instantanée. Celle avec laquelle j’écris en ce moment. Et qui, grâce à l’intercession de Lady de Nantes auprès de Sainte Soluce, me permet enfin de briser le carcan imposant la rédaction de textes courts sur le substitut du bon vieux papier A4 qu’est la pâte à octets de l’internet.

Or donc à compter de maintenant, l’Icyp est doté d’un dispositif exclusif tout tricoté à la main par notre bonne fée mécano, qui découpe le texte en pages de manière automatique. Ça va y aller gaiement : au kilomètre. Pour l’heure il n’est pas encore possible d’inclure des images dans le texte, mais ça ne saurait tarder. Inauguration et essuyage de plâtres.

Pour ce premier billet d’essai avec le nouveau bidule, on va faire simple : je vais retranscrire l’ambiance du fil de discussion ici-même, au fur et à mesure. Comme ça, au pif, au débotté. Comme ça me passera par la tête. Clavier au poing. Et ce qui me passera sous les yeux et par les oreilles. L’ambiance du temps. Avec le cliquetis des granulés de bois tombant dans le creuset du poêle, à trois pas de mon dos, à la cambuse de la maison de l’Horreur de Puycity, bien au chaud, clafoutis et petit IBM posé sur la table en bois d’arbre.

Bien confortable alors que 814 millions d’Indiens s’apprêtent à aller voter, que les grues cendrées ont croisé les hirondelles en chemin, les matous feulent dans la venelle, suivis par des troupeaux de puces friandes de mes mollets et que le monde gronde comme bourrasque d’autan passé l’hiver.

Ça craque aux entournures pas mal ces derniers temps je trouve : les gens se révèlent tels qu’eux-mêmes, après avoir longtemps repassé des couches de vernis sur leur épiderme, au poil de martre pour mieux lisser la pâte à maquillage. L’imposture n’est plus de mise : maintenant tout un chacun se relâche du boyau sereinement, sûr et certain d’être mêmement approuvé en retour par un concerto flatulent d’affranchis de la tripe. Ça sent la poudre à canon : soufre et charbon, délicieuse et familière pestilence attisant le rut des va-t-en guerre ou en révolution de notre temps. Troublé dans têtes pensantes tout autant que dans celles des poulets de girouettes à carte d’électeur du même carton que les bonnets phrygiens qu’on aperçoit dans les rallyes mégalopolitiques.

Clopin-clopant, bouffons ébouriffés, étourneaux étourdis bouffant du croupion à la rafale, en plein grain. De dinguerie : tout stridulant, vitupérant au cœur de leur tempête au dedans, dans la brume orageuse ; fureur fracture et fracas ; aveugles dans leur cyclone à l’œil crevé et happés comme en trou noir : avides d’eux, centripètes brassant d’obsessionnelles paranos sans la moindre cesse, jamais.

Sans ce calme partout à l’entour, sans ce sans tout doux, sans ces petits riens gentiment follets. Au régime sec comme coup de trique ils sont soumis, névrosés déambulant patibulaires, comme pris d’amok. Tout ravageant sans répit, tout en crocs derrière les grilles dont ils se sont entourés jusqu’à se claquemurer dans leur idéal étriqué s’étrécissant encore, une fois bien barricadés dans leur monde capitonné de certitudes absolues. Imperméables aux plaisirs fusant au grand dehors.

Tout se mélange. Pas bien allègrement. Pour ne pas dire que ça vire à l’aigre. Ça va pas bien bien. Ça a peur. Parce que Dieu n’existe pas encore, sans doute. Homère a échafaudé une théorie palpitante la nuit passée : j’ai rien compris mais l’idée d’un Dieu pas encore existant me séduit bien. Il disait ça précisément :

Je ne plaisante pas hein, mes méditations m’ont conduit à la révélation suivante qui ouvre des perspectives immenses : Dieu n’existe pas encore.
Voilà.
Je répète, je suis sérieux, là.

(et plus loin)

C’est une lecture mathématique de l’histoire de l’univers, depuis les milli-secondes d’avant le mur de Planck, après que la lumière s’échappe de la matière 300 000 ans plus tard, et ainsi de suite, les milliards d’années encore plus tard quand la vie apparaît, puis la conscience, etc…

Sachant ça ne fût-ce qu’inconsciemment fait que ça a peur. Le monde flippe depuis l’aube des temps, craignant le pire en permanence. Et le plus beau est que ce pire survient parfois de manière erratique et imprévisible : guerres et catastrophes naturelles. Et pas encore de dieu pour arranger le coup. Largués, livrés aux éléments, terrible sort qui leur est échu. Un créateur à retardement pour une création éjaculatoire, spastique, incontrôlée. La charrue avant les dieux. Et de découvrir ça par le biais de la science acquise au cours des millénaires, qui a étouffé la pensée magique, désaxé les citoyens girouettes et projetés sur le fumier de la terreur viscérale. Bref : ils voient des agresseurs partout et imaginent des tas de complots ourdis contre eux. Alors qu’un simple dieu remédierait à tout ça en les rassérénant. Mais puisque selon le théorème d’Homère, Dieu est une grosse feignasse, ça flippe à mort un peu partout sur la planète et surtout en France, ces derniers temps. Heureusement que la cuvette de Grenoble a verdi, ce dimanche. Mon-Al, notre bourrelle bien aimée, a sauté de joie en apprenant la bonne nouvelle. Car comme le disait si justement Homère à l’instant :

Je ne vois qu’une bonne dictature mondiale écolo (comme à Grenoble) pour nous tirer d’affaire…
S’il est encore temps.

Donc pour résumer : nous vivons des temps fabuleux dans lesquels, nous autres créatures en gestation ayant grillé Dieu à la course, avons appris à nous admirer le nombril dans des termitières en béton ultra-sophistiquées nous protégeant du contact hostile et menaçant du dehors. Enfin ça c’est pour la plus que moitié d’humanité qui crèche dans les mégapoles. À Puycity et pour toutes celles et ceux vivant en Plouquie profonde, ça ne joue pas. On vit toujours comme avant ou quasi. Tenez : bien que relié de maintes manières au reste du monde, je sais à peine ce qui s’y passe. Deux ou trois fois par jour on écoute le début du journal à la radio et on passe très vite à autre chose. Voir pousser le lierre dans le jardin d’Edith est bien plus intéressant.

Annie Luraghi - Icyp - © 2006Les élections en France ou ailleurs : il y a comme une espèce de brouhaha mais pas suffisant pour couvrir le gazouillis des piafs et le ronronnement de la Moutche. Il se passe des tas de choses…

le monde s’apprête
à être pondu
ceux qui disent
qu’il est trop vieux
et que
tout vermoulu
il court au naufrage
ont tout faux
le monde est en œuf
et
même pas encore
tout neuf…

L’important c’est le jardin d’Edith. Huit ans après la photo prise par Annie, le voici aujourd’hui :

© Cyprien Luraghi - ICYP - 2014

Il paraît qu’on a changé de gouvernement. Au loin la guerre bat son plein. Un peu moins loin aussi. Un client passe à l’atelier de dépannage au rez-de-chaussée, la porte est grande ouverte et on taille la bavette un bon bout de temps et ça sent bon le bourgeon. Je remonte à la cuisine pour me préparer un caoua : petit plongeon dans le jardin d’Edith. C’est que passant le plus clair de mon temps devant des écrans, le vert est nécessaire et vital en levant le nez, entre deux coups de bourre. Le reste importe peu : du vaste monde un minuscule filet me parvient à peine et c’est bien suffisant. Ne pas se couler dans le flux, éviter de s’y noyer.

Et bosser. Éradiquer des virus et d’autres saletés, faire chauffer le tournevis pour changer un composant mort, récupérer autant de données que possible d’un disque dur agonisant, optimiser et mettre à jour, remplacer un écran brisé, un clavier moribond, ajouter des barrettes de mémoire, installer du Linux sur la bécane d’un papy, expliquer le Windows à la mémé paumée, changer l’alim’ grillée d’un vieux PC empoussiéré, assembler une bête de guerre avec une carte graphique de la taille d’une entrecôte et coûtant un bras, achetée avec les premiers salaires d’un jeune gars passionné de jeux vidéos ; ramoner le conduit, vidange, graissage…

© Cyprien Luraghi - ICYP - 2014

Note : à la demande générale d’Évelyne, ce qu’on voit sur l’image est ma petite trousse à toutils. Dedans on trouve un assortiment de clés USB contenant des flopées d’outils logiciels, deux pinceaux pour nettoyer les composants, plusieurs tournevis de précision, une lampe frontale, deux vieilles cartes de crédit pour dépiauter les portables, une clé wifi USB, un adaptateur réseau Ethernet-USB, des cure-dents, des cotons-tiges et quelques autres babioles. Avec ça je fais à peu près tout sur à peu près n’importe quelle machine. Rien que du bien je leur fais. Elles entrent foutues, elles ressortent pimpantes. Et quand elles sont vraiment kaput, j’extirpe les précieuses données du client des entrailles de la bête. Pour les lui restituer, intactes ou quasi, sur un support ad hoc.

C’est très mystérieux pour la plupart des gens, ces machines. Aucun dieu n’a procédé à leur création spontanée, résultat d’un processus naturel de complexification des objets manufacturés.

***

Là il est presque une heure de la nuit, le 6 avril. Je suis à l’atelier en train de bricoler des machines complexes. En rêvassant gentiment. C’est calme. Ça gamberge doucement dans la calebasse. De chouettes idées se pressent au portillon. Cette liseuse offerte par notre fée mécano est vraiment excellente. Ce petit billet brouillon de neuf petites pages m’a donné le sujet du prochain billet. La mécanique informatique permet ça comme elle permet au cuisinier de laisser venir à lui les pensées oniriques passé le coup de feu, quand ça mijote sur un coin du piano.

[billet en cours d’écriture : la suite suit…]

… e la nave va !

Publié dans Déconnologie, Éditorial, Fabrication | Mots-clefs : , , , , , , , , | 6306 commentaires

Les fumeux histrions

Illustration © Pierre Auclerc - ICYP - 2014

Mon premier, c’était il y a 42 ans.1 Comment qu’il se la pétait. Un petit gars tout râblé, hâbleur, ventripotent. Enflé de l’importance offerte par son poste si crucial de pousseux de boutons à lumière dans une troupe de théâtre amateur pendant un festival plouc. J’étais fasciné, les yeux puceaux, absorbé par sa brillance ; il dévorait les regards pour s’en repaître. Il était l’indispensable pivot, la cheville ouvrière sans qui la lumière ne se serait pas faite. Et puis il s’était chopé une crève à la con et je l’avais remplacé au pied levé sans chichis : c’était tout con comme boulot, en fait. Inutile de se pavaner pour si peu comme ce coquelet rouquin fier campé et bien fragile en fin de compte. Appeler ça régie technique était en soi ampoulé : pour deux casseroles,2 autant d’ampoules de mille watts et une paire de rhéostats à boutons de bakélite datant de la guerre froide.

Après, avec mes yeux d’enfant de toujours,3 j’en ai vu des masses d’autres dans son genre en 42 ans à zoner dans le Grand-Guignol planétaire de ce monde de grands tout péteux. Qui se prennent au sérieux comme c’est pas Dieu permis. À propos de Dieu ou de Nondieu, de cette culture dont ils font grand étalage et de la politique avec laquelle ils confortent leur petit monde intérieur, à défaut de changer le grand au dehors. Et qui se trémoussent en se faisant mousser. Chaque époque a les siens : hippies vedettes, étoiles rock, punks mondains, stars du Net, tribuns postillonneurs cramoisis, barons radsocs gascons, petits marquis neuilléens et bouffissures blondasses fascistes à voix de caramel : de quoi ensuquer son monde, donc. Correctement. 

À chaque fois que j’en croise un, je repense au petit régisseur rouquin et à son ego bedonnant. Là ça fait tilt et je passe mon chemin, sifflotant, insensible au scintillements des paillettes et aux voix de caramel goudronneux. Merci petit rouquin à la con, de m’avoir offert la première vision du ridicule incarné : au siècle neuf où l’imposture s’est faite norme, tu m’es plus précieux que jamais. C’est à ton aune que je mesure la petitesse des grands et le comique des gens sérieux.

Icy nul fumeux histrion en vue : on est tels quels, nous-mêmes, bruts de décoffrage et sans fioritures. Sans masques de cire. Nature.

…E la nave va…

  1. J’en ai 56, là… []
  2. Un projecteur en argot de théâtre. []
  3. Lire le billet lié « Les bonnasses maniérées ». []
Publié dans Déconnologie, Humain, Pilotique, Spectacle, Trouducologie | Mots-clefs : , , , , , , , , , | 6813 commentaires
Aller à la barre d’outils