Archives par mois : juillet 2013

Chez Walt Disney

Illustration © Pierre Auclerc 2013

Chez Walt Disney, tout est bien qui finit bien, la méchante est punie.

Dans sa folie, elle s’est appliquée à pourrir la vie de cette pauvre Blanche Neige, l’a livrée à une colonie de nains, l’a démontée aux yeux d’un père qui n’a pas levé le petit doigt pour la défendre.

C’est mal. D’ailleurs, pour qu’on comprenne bien, la reine, vexée d’avoir été ravalée au rang de dauphine de Miss Royaume, se transforme en horrible sorcière. Comme si une apparence normale était incompatible avec la gniasserie, comme si la coquetterie était incompatible avec la folie.

D’ailleurs, ce n’est pas la société qui punit la sorcière de Blanche Neige, c’est la foudre, même pas divine. Pas de châtiment, l’accident de l’orage en montagne pour se débarrasser de la harpie. Loin du conte traditionnel et de la version recueillie par les Grimm :

« On n’oublia pas d’inviter la méchante belle-mère à la fête. Lorsqu’elle se fut parée de ses plus riches atours, elle se mit devant son petit miroir et dit

« Petit miroir, petit miroir,
Quelle est la plus belle de tout le pays ? »

Le miroir répondit :

« Madame la reine, vous êtes la plus belle ici,
Mais la jeune reine est plus belle que vous ! »

La méchante femme se récria de fureur ; dans son trouble, elle ne savait plus que faire. Tout d’abord, elle ne voulait plus aller à la noce ; mais bientôt elle changea de résolution et n’eut point de repos qu’elle ne fût partie pour voir la jeune reine.

Et lorsqu’elle entra, elle reconnut Blanche-Neige et resta immobile de terreur et d’angoisse.

Mais on avait déjà mis des pantoufles de fer sur un feu de charbons ardents, et on les apporta toutes brûlantes : il lui fallut chausser ces pantoufles rougies au feu et danser avec, elle fut condamnée à danser jusqu’à ce qu’elle eût les pieds consumés et tombât roide morte. »

Pas de justice en action, donc, chez Disney.

Waltdisneysation des sorcières et des dragons du Net.

Quand présenter bien et savoir rédiger correctement est le sésame de l’impunité.

Quand les gniasseries toujours recommencées se font obsédantes et pourrissent la vie.

Quand le harcèlement sur le web n’existe pas légalement, mais que des gosses meurent de n’en pouvoir plus d’être soumis à la vindicte de quelques crétins impunis. 

Il y a quelque chose de pourri dans le royaume.

 

E la nave va…

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chassons gris

Illustration © Pierre Auclerc 2013

 

pas un chat  à l’horizon

même en cherchant bien

plus un souffle dans la venelle

 passé baston, amour

et p’tites souris

*

 

e la nave va 

 

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Gérard et le haschisch

© Gérard Géry

© Gérard Géry

Je rentrais de je sais plus quel circuit touristique en Inde, quelque part dans les années 80. L’avion d’Air India se remplissait doucement, à Delhi. Mon groupe de randonneurs était installé un peu plus loin à l’arrière et celui du petit mec tout sec avec les tifs tout blancs aussi. Il était assis à ma gauche, le pépère. Tout de suite on s’est causé comme si on avait gardé les cochons ensemble : normal, on fait le même boulot et les occasions sont rares pour nous autres guides, de tailler la bavette avec des collègues, tant on bouffe de la borne à gaver d’un bout à l’autre de l’année. On ne fait que se croiser, d’ordinaire. 

Il s’appelle Gérard Géry et il est en train de rouler un gros pétard à trois feuilles, assaisonné de tcharass himalayen premier grand cru classé, tranquillou. En ces temps bienheureux on pouvait cloper dans les avions. Les hygiénistes néo-puritains n’avaient pas encore entamé leur djihad pour l’éradication du sel de la vie. Mais on ne pouvait quand même pas fumer des pétards dans les avions. L’hôtesse en sari effarée, le fit remarquer pète sec à Géry :

− Monsieur, c’est interdit.
− Madame, je pourrais être votre père. 

En Inde ça marche à tous les coups : l’hôtesse fit comme si de rien n’était ; d’ailleurs de fait, rien n’était. Il me passa le spliff au bout de quelques taffes comme si on se connaissait depuis toujours et je me pris une de ces claques au décollage, les amis : aïe aïe aïe… C’est comme ça que j’ai connu Géry. De temps à autre il guidait un groupe de touristes en Inde ou au Népal : ça lui payait la balade. Et parce que nous autres guides, sommes des animaux puissamment sociaux et qu’il avait besoin de se frotter la couenne à celle des autres. Nos contemporains sont notre passion première et une source d’ébahissement sans cesse renouvelée. Et rien de mieux pour satisfaire cet appétit féroce, que de passer quelques semaines en leur intense compagnie dans la promiscuité contraignante d’un groupe de touristes occidentaux propulsés en plein Moyen-Âge chez les pittoresques bigarrés des hautes vallées himalayennes… 

L’inconnu est toujours intéressant à connaître : à 90 ans Géry est parti sans retour à sa découverte en plein janvier : Paris Match lui a rendu hommage pour l’occasion. Avant qu’on se rencontre il avait déjà eu des tas de vies, dont celle de pilier de la bande des grands reporters du Match des années 60 : bains de sang et paillettes, exploits surhumains et catastrophes. Le tout au Leica. Et Brigitte Bardot pour se rincer l’oculaire au retour comme c’est raconté sur cette page : CLIC

On n’était pas du tout foutus pareils lui et moi : c’est pour ça qu’on s’entendait bien, jusqu’à un certain point. Il appartenait à la société du spectacle. Pas moi. Il était Tintin reporter alors que je suis un moine observant l’agitation alentour. Après le coup de l’avion d’Air India, on s’était revus plein de fois par la suite, toujours en Asie. Géry a été le seul à croire à mon projet de grande traversée de l’Himalaya à pied1 et nous y avait rejoints en plein couvre feu au Cachemire, juste avant la guerre civile qui dure depuis. Et au Népal pendant la première Révolution d’avril 90 :

Je passe la matinée avec Géry et Moti, à fumer nombre de pétards et causer politique sur la terrasse du quatrième étage d’un café au centre-ville. Les serveurs n’osent pas apostropher ce monsieur de soixante ans aux cheveux d’un blanc immaculé… Toujours ce respect envers les aînés. On peut bien en profiter, non ?

Soudain, dans la rue, c’est la panique : une fumée s’élève du collège au coin de l’avenue, les gens courent comme des lapins… Ce sont les lycéens qui foutent le feu à une grosse couronne de paille, symbole de la royauté. Quelques courageux distribuent des tracts… Les flics déboulent par camions entiers, longues matraques de bambou et pistolets-mitrailleurs en main… Ils hésitent : tirer sur des enfants, ils n’ont pas encore l’habitude. Ils font évacuer la rue avant de donner l’assaut, bien violent : les coups pleuvent sur les lycéens qui se sont fait coincer… les autres ont disparu…

La BBC du soir annonce six morts à Katmandou… Il y a eu d’innombrables explosions de violence tout au long du jour et aux quatre coins de la vallée… Il est temps qu’on se tire.
(Extrait de Pistes Himalayennes, Albin Michel 1991)

Et puis il avait posé son Leica pour de bon et moi le sac à dos peu de temps après. On s’était revus une fois en France en 91. Mais c’était plus pareil du tout. On n’avait plus rien à se dire… en terre étrangère. 

E la nave va, mon vieux Géry !  

  1. La Transe Himalayenne, en 89 et 90. []
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Goût de bambou

Illustration © Annie et Cyprien Luraghi 2013

Tapi au jardin sous l’ombrée c’est l’attente tendue. Et la pousse craquant écorce, jaillissant lancée à la branchure crevant droit au ciel dressée et dardant à mesure.

« Maître, vous n’avez pas notre bambou de montagne, le seul peut-être qui sera rustique » 

C’est ainsi que dans le troisième quart du siècle avant-dernier une brochette de nobles nippons avait offert dans la hâte du grand départ, quelques pieds de ce bambou au bon docteur Hénon. Lequel s’empressa de ramener ça par vapeur à hélice à son copain Houzeau et sa secte missionnaire du bambou mirifique. Poussant sauvage par chez nous maintenant, un peu partout et jusque dans le jardin d’Annie et chaque année au printemps on se fait quelques fricassées de leurs turions au wok, comme au pays.  

Jean Houzeau de Lehaie - CC Wikipédia

Jean Houzeau de Lehaie – CC Wikipédia

Quand j’écris un billet c’est souvent de la grande improvisation ; autrefois parce qu’il fallait pondre vite, avant le seuil fatidique des 600 commentaires qui faisait ramer le blog. Depuis les améliorations techniques de l’Icyp ce n’est plus une nécessité mais le pli est pris : je cherche une illustration et brode des phrases en dessous après avoir bien rêvassé et épluché des mots bruts. Et toujours je fais des découvertes palpitantes en cours de route. Comme maintenant, où partant des bambous bordant les rives de la basse vallée du Lot et garnissant mon assiette. Et là je tombe sur la biographie d’un Jean Houzeau de Lehaie, inconnu au bataillon. À qui je dois le plaisir de ma portion d’Asie toute fraîche dans l’estomac, chaque printemps. Un comme on n’en fait plus : un qui donnait sans compter sans esprit de retour, pour la beauté de la science et le bien-être général. Comme son copain Hénon, il ne se contentait pas de classifier des plantes comme le font les vieux garçons maniaques. Il les distribuaient gratuitement, leurs bambous, convaincus que ces plantes fabuleuses venues du bout du monde, amélioreraient le sort de leurs compatriotes. Ce en quoi ils n’ont pas eu tort, tant les usages et les vertus du bambou sont nombreux. 

Et en poussant la recherche à peine plus loin, j’ai découvert sans surprise, que ceux de la bande à Houzeau frayaient avec des anarchistes et autres communards de leur temps, et en particulier le bienveillant géographe Élisée Reclus, avec lequel ils partageaient bien des valeurs : défense des Noirs aux USA, anti-esclavagisme et compagnie. 

C’est ce type de grands et bons esprits qui manque le plus de nos jours, où le progrès humain est devenu le monopole d’organismes pesants et sans âme. L’humanitaire est un business comme un autre : il n’y a plus d’idéal ni d’utopie. Et pourtant : la sève du monde cherche à s’élever au dessus des sombres horizons hostiles et la jeunesse ne rêve plus que d’avoir le droit de rêver à un monde meilleur que celui, sinistre, que les salauds finis menant le monde à sa perte leur promettent comme des matons menaçant du mitard les taulards récalcitrants. 

Qui propagera les bambous inconnus du nouveau siècle ? 

 E la nave va…

Publié dans Binosophie, Humain, Pilotique | Mots-clefs : , , , , , , , , , | 1299 commentaires
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