Archives par mois : avril 2013

Poing de rupture

Illustration © Pierre Auclerc 2012

Quand rien ne va plus il faut rompre : j’ai appris ça à quatorze ans en me barrant d’une famille mortifère où tout le monde se haïssait. Après, c’était tellement mieux que j’ai continué à appliquer cette méthode plein de fois avec succès.

Longtemps j’ai haï cette famille et puis un jour je me suis dit qu’avec cette haine aussi il fallait marquer la rupture et briser le dernier maillon qui m’y enchaînait encore, tout au tréfonds : grand bien m’en a fait. Allons en paix chacun suivant nos chemins opposés et qu’à chaque pas la distance nous sépare mieux et pour de bon.

Pour le boulot pareil : quand un salaud de patron devenait trop pénible je l’envoyais chier, lui et sa boîte et son putain d’esprit d’entreprise qui est comme celui d’une famille pas choisie : une sectouille minable. Ça ne m’a pas garni le compte en banque mais qu’est-ce que c’était mieux, après coup. Je n’ai jamais perdu au change en rompant avec le doux esclavage et la paisible retraite promise au bout de tant et tant d’annuités.

Idem en toutes circonstances : est-ce que je suis un bœuf pour me laisser couper les roubignolles et ployer sous le joug ?

Alors bien entendu en faisant ainsi je ne me suis pas fait que des amis, c’était tout cuit d’avance. Les petits chefs aiment qu’on leur obéisse : c’est leur seule façon d’exister. Les collègues au boulot médisent en chuchotant sur ce chieur de première magnitude qui dit ses quatre vérités au fumier qui les exploite, ce dont ils sont foutrement incapables. Et le simple fait de porter un patronyme exige des rituels familiaux auxquels il convient de ne pas déroger, faute de quoi c’est la haine froide de tout le clan. Les Lares réclament l’autel qu’il n’y a pas dans ma cagna.

Il y a de la magie dans toutes ces ruptures, qui restent gravées profondément dans les sillons de la mémoire et resurgissent instantanément à la moindre évocation. Un sentiment d’audace, une ivresse aventureuse : quoi de plus osé que de plaquer une boîte comme je l’avais fait en 1983, à sept mille bornes de la France dans un pays −le Népal− qui était réellement au bout du monde à cette époque. Avec dix dollars en poche et pas de billet de retour. Et trouver un taf trois fois mieux payé quelques mois plus tard par un heureux hasard, sans même chercher. Et comme ça ixe fois. Et pas que pour le boulot ou la famille, mais pour tout le reste aussi. Sur l’internet par exemple. 17 ans que j’y suis en ayant rompu tout lien avec ce monde tissé de liens serrés. L’Icyp navigue seul et sans toile, se tenant à l’écart des réseaux zozios et ne régurgitant pas comme les autres, la bouillie insipide de la boîte à échos globale. Parce que j’ai rompu ces liens amarrant l’esquif au quai, aussi. C’est tellement mieux maintenant, une fois de plus.

…e la nave va !

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Bouc et misère

Illustration © Pierre Auclerc 2012

Les deux sont liés : c’est indubitable. Les faibles d’esprit le pensent comme ils pensent que les extraterrestres reptiliens sont parmi nous, ou qu’il y a des Luraghi partout qui piratent leurs ordinateurs, ont installé des micros dans leurs chiottes, placé leurs lignes téléphoniques sur écoute, soutenu des réseaux satanistes pédophiles trotskystes et cætera.

Ils pensent aussi que le monde va s’effondrer et qu’avant la grande perdition leurs compagnes seront égorgées après avoir été violées en gang par des Indiens en rut. Ou des Pakistanais, car le paki est suspect au plus haut degré, encore bien plus que le non bouffeur de vaches sacrées. 

Enfin bref : le maître mot de notre époque c’est la paranoïa. 

C’est nul, la parano. Paraît que ça touche des gens très intelligents. N’importe quoi. Faut être vraiment super con pour être paranoïaque, sans blague. Pour l’être, faut déjà se croire supérieur au reste de l’humanité. Sinon ça marche pas. Ensuite faut tisser des liens improbables entre tel et tel événement. Par exemple : s’il y a du chômage en France c’est à cause des islamigrés. Ou : si les Indiens crèvent la dalle c’est parce qu’ils ne bouffent pas leurs vaches sacrées.[1] Ouais mais les Pakistanais qui sont musulmans, ils les bouffent, leurs vaches pas sacrées et pourtant ils sont tout maigres. Alors là t’as le commentateur facho FN ou soralien de service sur les forums des sites d’info qui te sort : « c’est parce que les pakis bouffent pas leurs cochons sacrés ». 

Les paranos vont certainement se poser tout un tas de questions quant à la réapparition de l’Icyp à la surface de la peau de l’internet : hé bien qu’ils se les posent et surtout : qu’ils en déduisent n’importe quoi comme ils savent si bien le faire. Nous autres déconnologues distingués, ça nous offrira plein de raisons valables de se fendre la gueule en meute, bien planqués à l’abri puisque dorénavant nos commentaires et certains articles ne sont plus accessibles qu’au peuple élu.  

e la nave va…

  1. Réflexion entendue dans un des groupes de touristes que je guidais dans ma vie précédente. []
Publié dans Éditorial | 688 commentaires
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