Archives par mois : août 2012

Les héros sont fatigués

Le masque de la faim - Musée de Freiburg im Breisgau

 

Été 1982.

La gauche est passée depuis un an, la censure cinématographique a presque trépassé. Dans l’un des trois cinoches de Rochefort, on sort enfin Massacre à la tronçonneuse et Zombie, interdits au moins de 18 ans, soi-disant. Du haut de mes quinze printemps, je profite d’un après-midi libre de contraintes familiales et moite de chaleur charentaise pour m’offrir ces deux masterpieces dont je ne connais que la réputation sulfureuse, on se les raconte à l’école, avant, on avait fait le même plan buzz avec L’exorciste. Les papys font la queue pour le porno, sagement. Quant à moi, j’entre dans cette salle un peu crade. L’image va apparaître, imparfaite ; le son grésillera ; peut-être même y aura-t-il une coupure.

C’est le choc ! Comment ? Il existe un cinéma différent ? Un qui rentre dedans, qui mord, qui crie, qui transpire sous les masques de chair, qui fait gicler sang et sanie…. Malgré la violence assumée et le climat délétère qui émanent de ces deux films, je savais au fond de moi qu’ils m’accompagneraient encore un bail. 

Été 2012.

La « gauche » est passée depuis 3 mois, plus de censure, tout est visible, tout est nu, tout est transparent. À Rochefort, plus qu’un seul cinéma, de toute façon, je m’en cogne, j’y vis plus. J’ai changé de ville, la taille est équivalente, comme l’ennui qui sourd des volets entrouverts. Un seul cinéma donc, mais à 100 mètres de chez moi : climatisé, numérisé, 3déisé. Il n’y a pas grand chose à faire ici. Hop, la décision est vite prise, en plus il fait trop chaud pour travailler.

J’enquille les dessins animés avec le fiston : L’âge de glace 4, malgré les « conseils » de Liger, Le Lorax, Rebelle un Disney, Madagascar 3. Ça se laisse voir, le discours vaguement écolo et égalitariste sert de prétexte à des séquences d’action plus ou moins gagesques et à un humour très référencé en direction des parents. Pas de quoi fouetter un chat. Techniquement, les progrès, depuis Toy Story, sont indéniables, mais le propos est lénifiant, voire niaiseux, pour la plupart d’entre ces films.

Seul, j’ai envie de Blockbusters bien bourrins qui vident la tête à la vitesse d’une mitrailleuse lourde ; ça tombe bien, il y a de l’offre cet été : The Dark Knight rises, The Expendables 2, Total Recall, Abraham Lincoln chasseur de vampires. 4 films en 4 jours.

Le déclin de l’empire hollywoodien. 

Quelque chose ne tourne plus rond dans l’usine à rêves. Pourtant, à première vue, tout a l’air bien huilé, la chaîne de montage est nickel, le SAV assuré par les médias complaisants et le discours toujours aussi enjoleur. Et puis, encore, les gentils et les méchants. Mais bordel, on sent qu’il y a un truc qui coince : scénarios indignes et indigents, héros fatigués, omniprésence du 11 septembre, c’est une sorte de désarroi glaçant auquel on a droit, me semble-t-il, cachant la grimace d’antan.

La grimace a toujours existé au cinéma, qui n’est qu’un avatar du cirque et du théâtre ; elle peut être comique, mais elle cache aussi une forme de désespérance : il suffit d’évoquer le Joker et le Pingouin des deux Batman de Tim Burton. Plus que des méchants, ils sont La grimace face à un Batman emprunt de doutes et de noirs secrets. Des clowns dans une farce. 

Fini de rire.

The dark night rises

Si je fais référence à Tim Burton, et à ses deux adaptations de Batman, c’est pour souligner le caractère antagoniste qu’elles entretiennent avec la trilogie de Christopher Nolan. On y retrouve le Batman sombre, en proie à ses sempiternels démons (orphelin, riche, masqué…), mais la grimace a disparu, le méchant porte un masque sur la bouche ! Ce masque, on l’aura compris, est l’inverse de celui de Batman, mais fini de ricaner, une respiration hachée et des sortes de borborygmes sont dans la place – forte. Gotham City devient le décor d’une véritable guerre, où se pratique le terrorisme de masse. Plus d’espoir, aucun. C’est de loin le meilleur des quatre films évoqués, même si une fin assez sotte gâche le plaisir. 

Des navets d’été.

Total Recall

Les navets de l’été, c’est bien, me dis-je, lors d’un intense moment de réflexion. Donc, allons voir le remake du film de Paul Verhoeven, Total Recall – mémoires programmées [sous-titre ajouté, des fois qu’on n’aurait pas compris]. Là encore, omniprésence du terrorisme, déjà abordé dans le premier, mais sous un angle moins émancipateur − le débat terrorisme/lutte armée libératrice toussa − et un pessimisme revendiqué. Seuls les décors sont travaillés : les acteurs sont nuls, la baston déjà mille fois vue. La gaieté et l’optimisme du premier  − souvenez-vous de la fin et du terra-forming de Mars − ont disparu derrière des murs lépreux et suintant de toutes les turpitudes des hommes.

 The Expendables 2

The Expendables 2 est le nanar par excellence, suffit de voir le trailer; toutes les anciennes gloires du film de baston des années 80 et 90, seul manque Steven Seagal, qui lui, doit plus trop pouvoir faire le coup de poing. Le méchant, campé par Van Damme, s’appelle Vilain (!) et a volé du plutonium à des fins mercantiles. Stallone et sa bande vont lui faire la peau, en compagnie de Chuck Norris et Schwarzenegger, entre autres ; ça canarde pendant un heure trente, ça se veut vaguement humoristique et décalé par moments. Le cahier des charges est rempli : un jeune collègue est lâchement assassiné, tout le monde est vachement ému, mais ne chiale pas – on n’est pas des tarlouzes quand même – personne ne versera une larmiche sur les centaines d’ennemis déssoudés par tous les moyens. Pas de psychologie, de la baston ! Mais ces héros sont des has been, ils sont vieux, ils font leur baroud d’honneur. À la fin, Schwarzy, regardant le zinc pourrave de Stallone, dit, finement, « nous aussi notre place est au musée. » C’est le crépuscule des GRRRRR.

Abraham Lincoln,chasseur de vampires

L’improbable Abraham Lincoln chasseur de vampires bat les deux autres à plate couture quant à son scénario tout zarbi : Lincoln jeune va chercher à venger sa mère tuée par un suceur de sang en suivant les préceptes d’un chasseur de vampires, lui-même vampire − façon Kung Fu sous trip − et deviendra président après avoir été petit scarabée et avoir occis de méchants vampires sudistes et esclavagistes. Alors que la guerre de Sécession fait rage, celle-ci profite aux Confédérés, alliés des vampires. Gettysburg est sur le point de tomber. Lincoln, 50 ans, reprend du service avec sa hache en argent. C’est n’importe quoi, les situations s’enchaînent de façon ubuesque, la 3d est laide, la photographie immonde, les acteurs piteux. 

Alors pourquoi ?

Oui, pourquoi évoquer cette forme de cinéma ? Par son aspect désabusé, voire moribond, on dirait le chant du cygne du cinéma américain de masse, hors animation. Des techniciens et des commerciaux ont pris le pouvoir définitivement, et ce n’est pas le pseudo-cinéma indépendant qui peut prendre la relève, tout juste retarder l’échéance. La vision du monde a changé elle aussi : elle est fondamentalement pessimiste ce qui n’est pas forcément nouveau, mais on n’appelle pas à la révolte, voire au soulèvement, sauf pour Total Recall, mais là c’est un homme seul qui vient à bout des méchants, pas une armée. Accepter son sort, forcément décadent, semble être devenu la règle. Frank Capra est bien mort. 

Le héros américain se banalise, et même s’il réalise des exploits – seul ou en petit nombre – il devient un quidam autant victime qu’acteur de son destin. Il apparaît souvent résigné sur son sort, mais à la différence du héros classique à la John Ford ou à la King Vidor, il geint et ne part pas seul vers son destin. Il fait comme Chuck Norris à la fin d’Expendables 2: « Moi le loup solitaire, je rejoins la meute ». Protection aléatoire du drapeau, de la communauté, de la civilisation qui vacille.

 

Enfin, peut-être ai-je écrit des âneries, en effet, à la fin des années 60, on déclarait le cinéma hollywoodien cliniquement mort.

E la nave va…

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Billet gynophile

 

« Changent nos cœurs et vos prénoms
Comme la couleur des saisons… »

 

Aline l’énergique qui administre le service avec compétence et amabilité.

Valérie la silencieuse au sourire reposant .

Tania notre rayon de soleil, qui sait si bien accueillir tous les nouveaux et les mettre à l’aise.

Marie-la-petite-nouvelle qui déborde de bonne volonté et d’enthousiasme pour ce métier si difficile qu’elle exerce déjà avec beaucoup de cœur.

Véronique la coordinatrice efficace, interface indispensable entre la connaissance médicale et les angoisses des patients

Les intérimaires comme Séréna qui mettent toute leur énergie à s’intégrer à l’équipe pour le plus grand bien de tous.

Les « libérales » Carole qui sait si bien dépasser ses propres problèmes et Marie-No à l’accent savoureux, sur qui on peut compter aussi bien pour les soins de suite que pour les urgences.

Marie-Pierre qui veille sur notre confort, Amandine-la-belle-au-doux-sourire capable de tenir la main de ceux qui sombrent dans l’angoisse.

Et vous toutes dont je ne connais pas les prénoms : secrétaires efficaces et aimables, femmes de ménages qui craignent toujours de nous déranger et dont le travail est indispensable pour notre sécurité en ce milieu si agressif ; préleveuses des labos, mes vampirettes préférées, préparatrices en pharmacie qui veillent plutôt deux fois qu’une à ce que les traitements soient bien attribuées au bon patient…

 

Merci à vous.

 

(Ce billet est dédié à toutes les équipes para et périmédicales qui gravitent autour du service d’oncologie de la Clinique Saint Roch, et qui se trouvent n’être composées que d’éléments féminins.)

E la nave va…

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LACANICULE

Il y a des températures positives sur Mars : le gros robot à roulettes américain vient de nous apprendre ça. Ça cogne, comme sur Terre. Mais ça ne se cogne pas dessus comme ici : au pire ça heurte gentiment un gros caillou pour repartir lentement en marche arrière, le contourner et aller de l’avant comme si de rien n’était. 

Ici, ça se cogne sur la gueule en plein cagnard. Notre robot à roulettes cahote et se faufile entre les obstacles sur le sol sec. Que de cons : contingent compact à perte d’horizon du continent. Et roule droit dedans et rentre dans le lard de la planète en perforant sa couenne avec des instruments acérés. Il scrute et gratte l’écorce, guettant toute réaction des formes de vie présentes en masses. 

Dans la fournaise les esprits s’échauffent : les récepteurs d’infra-rouges de notre engin le confirment. Ça sent chaud le soufre et ça s’échauffe tant et plus entre les êtres : sur les plages ça rôtit, marmaille braillante en fond sonore ; au taf ça marine et la maltension se propage à la vitesse du nuage des sueurs axillaires mêlées. Le boss est parti se dorer la pilule aux Seychelles alors grisettes et geekounets se la pètent un max en pétant câble sur câble : tout le stress de l’année il faut l’évacuer là, d’un coup d’un seul à grands coups de gueule, tonitrués. 

Passé les 37, ça commence à craindre pour les fragiles créatures des contrées tempérées qui sous la canicule s’effusent de l’ego pis que chez le psy. Et s’épanchent en torrent de tripes sous les néons des bureaux et sur les forums de l’internet, speedés comme des malades derrière leurs écrans à marteler nerveusement leurs claviers infortunés. Les doigts tout moites. Dans la touffeur les haines crépitant sont comme gouttes en caléfaction sur fonte chauffée à rouge. Face à face ça crache et chuinte en se grinçant des mots poignards. Le dialogue paraît en lui-même constituer une renonciation à l’agressivité1 : les caméras de notre robot à roulette terrien ont observé ça : vu de loin tout n’est que politesse, mots léchés, agréés par les saintes chartes régissant les relations entre individus. Mais en y regardant de plus près, les instruments d’analyse embarqués captent alors tout autre chose. Dans ce petit cratère, l’agitation molenculaire est à son comble

Un fruste geekounet en chef adjoint super vénère semble ignorer la notion de dialogue, pour commencer. Quand les gens lui disent des trucs très vrais, ils leur crache son venin à la face en retour. Il n’est doté que d’un émetteur, son récepteur atrophié semblant inapte à capter quoi que ce soit d’autre que son blablabla intérieur. Le mimi chatouilleur en platane iridié2 lancé tout zigouigoui dehors, se prouve inopérant, le sujet étant récalcitrant à toute sollicitation bienveillante. 

Après carottage à cœur du sujet, il apparaît que celui-ci est creux. Passons-donc à autre chose de plus roboratif pour nos antennes. Roule petit robot sous le grand soleil… roule, roule…

Ce billet est composé en grande partie de distillats d’idées lancées dans le dernier fil de discussion par pas mal de monde. 

E la nave va…

  1. Jacques Lacan dans « L’agressivité en psychanalyse« , Thèse III, 1948 []
  2. Arbre sacré du peuple déconnologue d’Alpha du Centaure, dont on confectionne le Poteau 62. []
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Ci et Ça

 

L’acte de chair. Il n’y a plus tellement autre chose que cette chose. Purement matérielle. Congrès d’organes reproducteurs. Bon plaisir à la clé. Fétiches et fantasmes déclencheurs : mécanique huilée. Lubrifiée au gel à l’eau, de nos jours. À cause du caoutchouc intermédiaire empêchant toute osmose. 

Émetteurs, récepteurs : les corps. Mais pas sur le modèle électronique. Pour nous autres, créatures charnelles, c’est mystère et boule de gomme et les débats feront rage longtemps, entre ceux qui pensent que la matière nous constituant est le support de la pensée, et ceux qui entrevoient un dessein planqué derrière cette usine à gaz, et la manipulant. 

Ne sachant pas, je me contente d’admirer cet aimable méli-mélo, jouissant de son plus merveilleux produit : le bel amour. Pas celui pour son soi : aucun intérêt. Celui pour qui n’est pas ce soi. Justement. Celui qui fait que soudain, le nouveau monde. Avec tout plein de galaxies au loin, scintillantes. 

Le reste alors devient de peu d’importance tant c’est pénétrant, et alors tellement doux. Que peu importe ce que disent les gens qui n’en ont pas, en se foutant la peignée sur les forums de l’internet parlant d’amour. Et alors les guerres de tranchées sur la couleur de la layette et l’efficacité du dernier sextoy, si vous saviez comment on s’en bat l’œil, mon amour et ma pomme… 

E la nave va… pour tous les amoureux du monde.

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Faim de moi difficile

 

Joindre les deux bouts : crispation maxillaire, trismus et claquements de dents. Grincements quand ça coince aux entournures. On voit venir de loin que ce sera tout cuit, râpé bien avant terme échu. La fin des haricots par dessus le marché ; la grande perdition,1 quoi… 

Soyons raisonnables, ne prophétisons plus la fin du monde, mais la fin du mois (difficile), ou la faim du moi2

Et la fin du moi c’est le penser contre soi3 … 

Ce micro billet a été manufacturé à partir de commentaires recyclés. 

E la nave va…

  1. Prophétisée à tout bout de champ par le Yéti d’Ubu89. []
  2. commentaire de Miss Peggy sur le fil précédent. []
  3. Allusion de Ginkoland à ce commentaire de Blandine Grosjean défendant l’indéfendable sur Ubu89, et à ce billet de Mouloud Akkouche. []
Publié dans Déconnologie, Tout court | Mots-clefs : , , , , , | 1436 commentaires
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