Archives par mois : avril 2012

Le fion de gauche

 

Les chiens sont mes copains. C’est poilu et chaud, ça pue pire que du vieux frometon à l’usage, ça se laisse tapoter et c’est ou bien très con ou très futé. C’est très humain, un chien. D’ailleurs ça mord. 

Tout petit, je passais les jours sans école sur les chantiers sauf les dimanches à cause de la messe. J’adorais ça : voir le vieux travailler avec les deux ouvriers de l’entreprise ; monter des murs, tirer des chapes, poser le carrelage. Pour les petits travaux je filais le coup de main : frotter les joints du carrelage à la sciure, cirer le dessus des tomettes avant la pose pour pas que le ciment les souille. Passer les plaques de petits carreaux, laver les outils. C’était bien, j’aimais beaucoup. Assortir les carreaux cassés pour en coller sur les terrasses des belles villas : fallait pas me le demander deux fois, par exemple. Cent fois mieux que les legos.

C’était presque toujours des grosses baraques de gros rupins : l’entreprise était réputée pour la qualité de son travail, vieille tradition familiale oblige. Quand les clients venaient sur le chantier, j’étais la mascotte : le bon petit toutou que ces dames pomponnées et ces messieurs calamistrés tapotaient gentiment sur la tête. Ils étaient d’un autre monde où tout semblait doux ; ils ne sentaient pas le ciment ni l’acide chlorhydrique[1] ni le chorizo gras de Ramon[2] et le suint de mouton d’Attouille[3] ni la tétine de vache poêlée qui constituait souvent l’ordinaire à la maison, pendant les intempéries.[4] 

Il y avait le tas de sable sur lequel je jouais à temps perdu à faire des pâtés.

Un jour où j’étais dans le sable, devant la belle villa d’en face il y avait un chien enchaîné ; un berger alsacien aboyant en continu, tout en bave et crocs en ma direction. Et puis tout a été très vite comme dans un rêve : soudain plus de cliquetis de chaîne − brisée−, mais le silence et la douleur : il s’était jeté sur moi et me bouffait le mollet gauche, dodelinant de la tête et pouf : je suis tombé dans les pommes après avoir vu des mosaïques défiler derrière le rideau rouge des paupières. 

Il m’avait bien amoché, le cabot : j’en porte encore les cicatrices. Après, j’ai très longtemps eu peur des chiens. Et puis j’ai appris à mieux les connaître bien plus tard, en héritant d’une antique clébarde de dix-sept ans couverte de croûtes en débarquant dans le Lot en 85 : ses proprios déménageaient pour l’Australie et la condition sine qua non pour récupérer leur bicoque dans les bois, était que je prenne soin de leur bestiau. Ce que j’ai fait : la vieille a passé l’arme à gauche cinq ans plus tard, après avoir été dûment poupougnée et tapotée jusqu’au shoot vétérinaire final.

Pas de vie de chien sans tapotage et sans dressage. Croquette et  gourdin. Tapoté par les clients bourgeois du paternel, et dressé à la tatane par icelui : religion du travail à tous les repas, apprentissage du joug ; faire le beau : la meilleure éducation qui soit, la seule appropriée aux gens comme nous autres de la race des cynanthropes. Prends ça dans la gueule : tu deviendras un clebs, mon chiot. 

C’est ce que j’ai fait dès mes quatorze ans, en décanillant loin de la niche familiale sur mes papattes : soudain le vaste monde face à moi : ni vieux tatanants, ni maîtres tapotants ! Chic ! 

Lâché sans laisse ni collier sur l’agora au milieu des braves toutous et de leurs bons maî-maîtres : ça ne me changeait guère de l’ordinaire sauf que je pouvais désormais me balader pépère. Pour la gamelle, pas de problème : il suffit de faire les poubelles. Pour le reste c’est plus discutable : les gros rupins ne tapotaient plus mes bouclettes et mes congénères me mataient d’un œil mauvais. Chien sauvage, c’est mal. Pour eux tout du moins parce que pour moi et les copains de la meute échappée, la vie est belle. 

C’est ainsi qu’il y a un petit quinquennat je débarquais sur Rue89 : une avenue populeuse où ça discute ferme de l’avenir du monde entre chiens et loups, sous l’œil torve des pions de service, chargés de faire respecter l’ordre moral et le conformisme langagier à la truffe du client ; au faciès. C’était intéressant : des coteries canines y élaboraient toutes sortes de complots destinés à se libérer de leurs chaînes. Consternant aussi parce qu’ils s’y prenaient comme des glands : comme le berger alsacien qui m’avait mordu autrefois : se projetant de toutes leurs forces vers le premier mollet venu et stoppés net dans leur élan, le souffle rauque et pantelants. En plus ils se grognaient au museau entre eux : ô pitié. 

Le plus ridicule, c’est qu’ils avaient des chefs : comme si leur servitude ne leur suffisait pas. Des créatures étranges, couvertes de poils rêches, se tenant fièrement debout sur leur pattes arrières, un peu comme les yétis du royaume des neiges. 

Le yéti fait peur aux petits enfants, au Tibet : il a même été conçu à cet effet, je crois. Comme le fameux bras sanglant jailli des conches[5] qui vient happer les enfançons ayant désobéi à leurs parents dans le marais ; sortis de nuit en catimini.

Celui de Rue89 ne déroge pas à la règle : il fout correctement les boules. Il bout les foules, carrément. Faut qu’ça saigne avec ce yéti-ci, et faut qu’ça saute aussi. Son truc, c’est la politique : tout ce qui peut servir sa cause lui convient ; un temps du moins. Faut que ça aboie de concert et à son unisson sinon couic : à la machette rwandaise il te tranche, considérant que tu nuis à son projet, qui est de faire la révolution : seul moyen valable à ses yeux pour faire péter le maillon et de choper la queue du Mickey : liberté chérie et tout le tralala ; rêve lentement mûri, distillé dans sa tuyauterie alambiquée transmuant miel en fiel au fil des ans, rongeant son os et son frein jusqu’au sang des dents. 

Tout ça pour dire que ces dernières semaines je me suis bien fendu la pipe : le Yéti de Rue89 avait viré mélenchonniste fanatique et ce fut vraiment comique. Avait, parce que c’est fini : exit le fion de gauche. L’an passé le yéti en pinçait pour les écolos et passée la Noël il suivra d’autres vents mauvais : prévisible Saint-Just de supérette. 

Et moi je lève la patte et le camp; e la nave va…

  1. Utilisé massivement pour nettoyer les joints qui, à l’époque, étaient faits d’un coulis de ciment noir ou blanc pur s’incrustant partout. []
  2. L’ouvrier espagnol. []
  3. Le surnom de l’ouvrier kabyle : je n’ai jamais su son vrai nom. []
  4. Les terribles périodes de chômage hivernal des ouvriers du bâtiment, indemnisées au lance-pierres dans les années 60. []
  5. Un canal, dans le marais poitevin. []
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Politique, tac !

 

vire vole en quête et vlan :

emberlificoté dedans

agrippé palpitant ; mal :

de l’oriflamme prisonnier

 

illico s’élancer au mai, libre

griffes relâches, ailes souquant

dans la ouate éther, ouf

et en fin : la cantilène

oh !

*

 

E la nave va…

 

En partant d’une idée de Hulk, ici : CLIC

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Frénétique Fantasy

 

Je ne sais pas si vous ressentez parfois un brin de nostalgie à l’évocation des films que l’on classe un peu facilement dans la catégorie « Héroic Fantasy » des années 50 et 60. 

Moi oui.

Ah Jason et les ArgonautesLe septième voyage de Sinbad ou encore Jack le tueur de géants. Ces toiles enchanteresses magnifiées par les trucages d’un Ray Harryhausen, désormais complétement dépassés mais si poétiques, mises en musique par un Bernard Herrmann perdu dans un Bagdad de pacotille, n’avaient pas d’autres prétention que de divertir. Tout en maltraitant la mythologie gréco-latine sans scrupule ni arrière-pensée. Du pur spectacle, quoi.

Comme une grande partie du budget était en général dévolu aux effets spéciaux, côté acteurs, à part une charmante bimbo de circonstance, des hommes jouaient les cadors, de vrais mâles, mais au charisme d’huître pas fraîche. M’enfin, qu’importe : Le récit mythologique était un prétexte à voir un héros venir à bout triomphalement de tous les dangers. Une sorte de Superman antique quoi.

Le genre périclite dans les années 70, avec un curieux soubresaut avec Le choc des titans (1981) de Desmond Davis, produit par Harryhausen, aussi à l’oeuvre pour les effets spéciaux, une dernière fois. C’est charmant et désuet. Puis les dieux se rendorment pour l’éterni…Tss Tss…quelques années. Car les effets spéciaux ont tellement techniquement progressé que les champs du possible (et toc, fallait que je le place) sont d’une vastitude infinie, enfin en fonction du budget quand même.

 Le remake du choc des titans commis par le français Louis Leterrier, gonflé aux hormones et aux millions de dollars allait nous en foutre plein la gueule. Las, seul reste, point commun avec ses ancêtres, des comédiens au talent discutable. La frénésie du montage, la musique omniprésente et un scénario sans originalité achèvent de tuer un projet intéressant, du moins pour moi. Ce n’est ni plus ni moins la reprise des exploits de Persée version 81, une sorte de copié collé avec un côté jeu vidéo hystérique.

Je suis donc allé voir La colère des titans, la suite. Mon masochisme n’a d’égal que mon opiniâtreté à tenter de devenir un super exégète du cinéma de genre, non mais ! ©. Bon, autant le dire illico, ça casse pas trois pattes à un canard. C’est tonitruant, c’est pyrotechnique et la 3D, inutile dans les 3/4 du film, est beaucoup plus efficiente pour la baston finale. Persée reprend du service ; il a pour mission de bouter les titans ; et il va le faire. [point virgule pour la respiration ;-)]

Le film est néanmoins intéressant sur un point : alors que ses aînés surfaient sur le strass et la pacotille, désormais, il évoque la fin du monde des dieux et rejoint un pessimisme ambiant sur le nôtre, de monde. Zeus, Arès et Héphaistos clamsent, laissant les mortels à leurs turpitudes. Le hic, c’est qu’il hésite entre un style « gothique » ténébreux et un montage clipesque. L’autre os, ce sont les dialogues ineptes. Enfin, quelques têtes connues (Liam Neeson entre autres) sont venus cachetonner sans entrain ; et ça se voit.

Donc, chers Icypiens, je vous conseille les old school movies, visibles gratos sur le net plutôt que perdre quelques euros pour ce genre de fadaises. Ne me remerciez pas ; j’aurai pu vous coller un comparatif d’un discours de Marchais et de Mélenchon.

C’était la rubrique des Héllènes et les garçons [les vrais]

PS : j’ai mis de côté la saga des Conan, je suis passé à côté d’une part, et elle ne fait pas référence à la mythologie gréco-latine.

La bande annonce résume farpaitement le film. C’est là : La colère des Titans – Bande annonce officielle

 

E la nave va…

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De l’autre côté de la blouse

 

Réa 1, 22h30, fin des transmissions équipe de jour / équipe de nuit, chaque malade a été retourné, massé, cocoonné par les mains efficaces et bienveillantes des soignants, les premières rondes de surveillance ont eu lieu.

Lumière tamisée, la nuit de la réa est traversée des milles bruits des machines d’aspiration, du chant polyphonique des alarmes, du tintement cristallin d’une « machine qui fait ping », des lueurs de l’affichage du monitoring.

Parfois s’élève le hululement d’un malheureux décompensant une crise d’angoisse, ou le tip-tap trotte-menu d’une infirmière pressée de répondre à un appel, et puis retombe la sérénité bercée par le bruit des machines.

Étalée sur le lit, méduse échouée dans l’entrelac tentaculaire des sondes, drains et cathéters, sentir monter en soi une énorme rage, colère contre cet alien né de soi dont Jojo-les-doigts-de-fée a extirpé la masse principale, mais dont il faudra combattre l’hydre métastasique jusqu’à la dernière tête. Mais aussi révolte contre cette énorme faiblesse qui vous submerge, cette maladie qui bouscule le grand jeu de rôle de la vie en vous faisant passer brutalement du statut de soignant à celui, beaucoup plus universel, de patient.

Est patient qui subit l’état de malade, mais aussi qui accepte de donner du temps au temps, de ne pas bousculer les règles du jeu, mais de s’appuyer sur le réel pour récupérer progressivement et se battre plus efficacement.

Chasser la mélancolie et la rancoeur, accepter avec reconnaissance l’aide technique des professionnels mais aussi l’affection de ceux qui vous aiment, se laisser porter par la tendresse.

Fermer les yeux en attendant l’aube d’un nouveau jour, d’une nouvelle espérance.

(en hommage à Marina qui a si bien su comprendre mon état d’esprit)

[Note de Cyp au lecteur inconnu : pour comprendre de quoi il en retourne dans ce billet de Dodu, lisez ceci : CLIC]

E la nave va…

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Avocat du diable

 

Ça en vaut ou bien pas, la peine ? Naturellement : oui, bien sûr, la question ne se pose pas : le temps des inquisiteurs mystiques est révolu depuis Torquemada ; et jusqu’à Saint-Just puisque cet ange exterminateur avait en commun avec le marteau des hérétiques, une volonté purificatrice du meilleur aloi : le désir le plus cher de ces deux-là était de vouloir le bien de l’humanité, et de l’avoir fait en commettant des crimes contre l’humanité : quelques milliers de méchouis humains et à peu près autant de têtes tranchées roulant dans la sciure : ex-æquo.

Tout accusé à droit à un défenseur. Mais des fois je me demande si ça en vaut le coup. Pas tant pour des affreux du genre de ces deux-là que je viens de citer, mais pour ceux qui sont accusés aujourd’hui de suivre leurs funestes enseignements à fins de propagande en les perpétuant par leur discours. 

Je vois tout ça de l’extérieur, en hérétique hautement combustible et craignant la décollation, se tenant à bonne distance de ces bruyants furibards tant désireux de vouloir mon bien par ma réforme et l’abjuration de mon credo abject de renégat du spectacle. 

Un ténor du barreau se déclarera volontaire à tous les coups pour assurer leur défense gratis, car à n’en point douter les héritiers de Torquemada et Saint-Just n’ont pas un sou vaillant. C’est comme ça qu’ils se font leur publicité, les baveux de choc. 

Mais bon : je me sens bien peu concerné par ces diables d’humains qui, lorsque j’écris que l’esprit révolutionnaire est de la même essence que le religieux, froncent le sourcil et affûtent des arguments comme couperet de rasoir national, et craquent l’allumette du bûcher des mes vanités. Après tout je m’en fous bien, de leurs procès d’intentions : ils se condamnent d’eux-mêmes en brandissant leurs dieux et leurs patries comme brandons et piques. Le mieux est encore de céder la parole à leurs inspirateurs.

***

Saint-Just  − Fragments sur les institutions républicaines (1793 – 1794) − Premier fragment :

Dieu protecteur de l’innocence et de la vérité, puisque tu m’as conduit parmi quelques pervers c’était sans doute pour les démasquer !…

La politique avait compté beaucoup sur cette idée, que personne n’oserait attaquer des hommes célèbres, environnés d’une grande illusion… J’ai laissé derrière moi toutes ces faiblesses ; je n’ai vu que la vérité dans l’univers, et je l’ai dite…

Les circonstances ne sont difficiles que pour ceux qui reculent devant le tombeau. Je l’implore, le tombeau, comme un bienfait de la Providence, pour n’être plus témoin de l’impunité des forfaits ourdis contre ma patrie et l’humanité.

Certes, c’est quitter peu de chose qu’une vie malheureuse, dans laquelle on est condamné à végéter le complice ou le témoin impuissant du crime…

Je méprise la poussière qui me compose et qui vous parle ; on pourra la persécuter et faire mourir cette poussière ! Mais je défie qu’on m’arrache cette vie indépendante que je me suis donnée dans les siècles et dans les cieux…

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Victor Hugo − Quatrevingt-treize :

Il avait comme Lequinio à Granville, comme Tallien à Bordeaux, comme Châlier à Lyon, comme Saint-Just à Strasbourg, l’habitude, réputée de bon exemple, d’assister de sa personne aux exécutions ; le juge venant voir travailler le bourreau ; usage emprunté par la Terreur de 93 aux parlements de France et à l’inquisition d’Espagne. 

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Abbé Morellet − Abrégé du manuel des Inquisiteurs

À cela on peut répondre que lorsqu’on brûle un hérétique, ce n’est pas seulement pour son bien, mais principalement pour l’édification et le bien spirituel du peuple catholique ; et que le bien public est préférable à l’avantage particulier de cet homme qu’on damne en le faisant mourir impénitent.

***

Quand j’entends le mot amour prononcé en chaire ou du haut d’une tribune, j’affûte mon Opinel et allume le barbecue après avoir enfilé mon nez rouge de combat. 

 E la nave va…

Publié dans Pilotique, Spectacle, Trouducologie | Mots-clefs : , , | 1299 commentaires
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