Archives par mois : novembre 2011

ASSURANCE MORT

Ah, ça y va. Chacun dans son petit véhicule avance à sa guise, guidé seulement par les règles du code de la déroute. Et chacun dans son petit habitacle se sent chez soi ; bien chez soi.

Protégé des intempéries et grisé par la vitesse : tout un monde roule à tombeaux ouvert sur les autoroutes de la paranoïa.

Éviter à tout prix tout contact de pare-chocs à carrosserie : tout un chacun tient à sa peau métallique en conservant ses distances. Respectueuses.

Et tout un chacun seul dans sa caisse : sa boîte à soi. Jusqu’à sa caisse en sapin finale : seul. Comme un con qu’il est, tout un chacun. Heureux d’avoir conquis sa solitude et le privilège d’avancer de concert avec des corpuscules distants, dans le vaste n’importe quoi : sa liberté chérie rien qu’à soi, con de dieu.

***

Tu m’étonnes qu’après ça ils deviennent totalement flippés, ces gens-là. T’en as qui voient des islamigrés partout et toutes sortes d’autres dangers fantasmagoriques depuis leur caisse. Ils entendent des voix. Ils craignent pour leur carrosserie ; leur armure, leur pucelage1 social. Leur bulle de déni du fait qu’ils sont comme moi et tous les joyeux primitifs vivant en tribu, des animaux sociaux. Quoi de plus clos que leurs open spaces ? Tout un chacun sous cloche estourbi par le battant, assourdi par l’insoutenable vacarme intérieur.

Tout un chacun pour sa gueule : quel triste luxe. Et ils en sont si fiers. Les luttes sociales d’autrefois ont cédé la place à la conquête du soi et au décompte de ses sous en base dix : en bon grand singe langoureux je compte sur les autres qui peuvent compter sur moi… en base vingt-et-un ;-)

En partant des commentaires du fil précédent… dont celui de Liger ici : CLIC

E la nave va…

  1. Le jour où on aura pigé que Jeanne d’Arc était affligée de tous les symptômes de la paranoïa délirante, le fascisme aura disparu de la planète. []
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LE BEL ÂGE

Jagat - Népal - © Cyprien Luraghi 1985 - cliquer pour agrandir.Jagat - Népal - CC Philippe Dulauroy 2005 - Cliquer pour agrandir.

« Brahma Satyam Jagat Mithya, jivo Brahmaiva naparah »

Brahman est la seule vérité, le monde est irréel, et il n’y a finalement pas de différence entre Brahman et l’individu-soi. (Shankaracharya)

Jagat1 : le monde, en sanscrit. Tout petit univers comme une escale pour petit prince. Un pont, quatre baraques et tout à droite de l’image, bien planqué : un moulin à bras sous la roche où j’allais passer la soirée et étaler mon sac à viande pour la nuit à chaque fois que je passais là il y a très longtemps, guidant un groupe de randonneurs sur le désormais célèbre trek autour du massif des Annapurnas : le Grand tour des Annap’s,2 comme on dit. Les porteurs roupillaient dans la grangette adjacente après s’être tapé la cloche d’une montagne de riz et tapé le carton en sirotant du tord-boyaux maison distillé par la dame qui se bidonne sur la photographie :

Deux cent étrangers passaient là tous les ans au début des années quatre-vingt. 25000 quand Philippe a pris sa photographie panoramique vingt ans plus tard. Aujourd’hui le hameau a été éventré par une route en construction, qui ne sera probablement jamais achevée ; lisez l’excellent billet de blog de Pierre Martin, dans lequel vous trouverez le lien vers un diaporama édifiant : CLIC.

Le progrès est en marche, camarades contemporains : il ne sait pas où il va, mais c’est allègrement qu’il fonce dans le grand n’importe quoi, lequel est partie obligée du Brahman3 : foutue impermanence quand tu nous tiens, tu ne fais pas semblant : c’est pas de la gnognote !

J’éprouve comme un doute : il me faudrait revenir à Jagat et y passer quelques nuits à nouveau, et rester là tout observant comme un crapaud : impassible et tout ouïe, sans ciller ; éponge. Mais même pas besoin : d’ici je sais déjà sans être devin le moins du monde. Tout est tellement prévisible dans ces petits bouts d’univers. Comme dans des boîtes de Petri : les germes croissent sur le bouillon de culture et puis tout finit en eau de boudin ; c’est inévitable.

À moins de ne faire que passer, porté par le vent ou une paire de godasses. Parce qu’à Jagat c’est foutu déjà. Il ne reste plus que quelques grains de nitrate d’argent sur des pellicules pour ramener le sel de la vie à la surface, à l’instar du paludier recueillant la fleur des œillets.

Et ce qui est à Jagat est partout ailleurs : il y a pénurie de sel, vraiment.

1985 – 2005 : vingt ans. Le bel âge.

E la nave va…

  1. Se prononce « djagatt ». []
  2. « The toilet paper trek » en angliche. []
  3. Le grand Tout avec Nanabozo dedans. []
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ÉLAN DU CŒUR

 

Plus un rond en caisse : fauchés comme les blés tous autant qu’on est, de la base au sommet : ça fait maigre à tous les étages de la pyramide. Carême et ceinture pour tous pendant toute la durée du lent naufrage.

Les gros rupins, dans un élan de solidarité internationale formidable, ont drastiquement réduit leur train de vie, à l’instar de leur populo. Ils ont viré les trois-quarts de leur petit personnel et du bétail dans leurs usines. Admirable et radical beau geste.

Il ne leur reste plus que quelques radis. Et un peu de beurre.

En partant d’un com de Miss Peggy ici : CLIC

E la nave va…

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LA FIN DE LÉTHÉ

La bonne intelligence humaine, c’est à la persistance de la mémoire qu’elle est due. Avoir la mémoire courte c’est être con, conséquemment. Les animaux supérieurs ayant la mémoire longue ne sont pas des masses, pourtant on les rencontre chez les espèces les plus massives : éléphants et cachalots : la connerie leur est interdite et c’est heureux car elles s’éteindraient irrémédiablement sans même avoir recours à la main de l’espèce humaine, si prompte d’ordinaire à zigouiller plus que de mesure.

Idem pour nous autres bipèdes, exception faire des yétis dont la mémoire tourne en boucle et donc a l’air long mais juste l’air. Sauf que des masses se vautrent dans l’omission mémorielle, favorisant l’abrutissement présent parce que c’est régressif bébé hamburger couche-culotte super confortable, de dodeliner du chef au rythme du gniaf en chef1 grisonnant l’air bon papa sur l’écran de la télévision vomi paillettes et de l’internet caca doux pasteurisé.

Elles se disent soudain qu’au fond il n’est pas si mauvais bougre et qu’après tout pourquoi pas rempiler avec pour un tour de manège: on s’habitue à tout, douce anesthésie ; celle ressentie par le roué de coups quand enfin ça cesse de lui pleuvoir dessus à bras raccourcis. Les masses peu ou prou populaires ne puisent pas à bonne source vive et profonde mais au languide courant du Léthé.

Je n’oublie rien : il lui reste six mois à faire le beau cabot, l’avocat de sa gueule à son barreau perso, au gniaf. Je n’oublie pas ses coups bas, ni ceux que sa race ont assénés au petit populo dont je suis.

Avivons nos mémoires et foutons les dehors avec perte et fracas, sous les crachats comme le Berlu des Ritals, le gniaf et sa brochette. Nos mémoires longues sont leurs ennemies. Ils le savent et font tout pour nous plonger dans l’oubli télévision : instrument majeur du décervelage au règne finissant.

Manque de bol pour eux maintenant : il y a l’internet. Qui aura leur peau à coup de petites vidéos où on voit bien leurs tics et leurs grimaces, et la félonie fumistofasciste qui est la signature de ces ennemis du populo ; fils à papas mafieux des citadelles du fric frac.

Quand le gniaf sera viré dans moins de six mois, et que les volutes de fumée des pétards de la fête seront balayées par l’autan du beau printemps, on verra mieux alors apparaître les grands sauriens au sang de glace dont il n’est qu’une des misérables marottes et souffler la bise de leurs museaux de dragons frigides.

Dans la vieille malle au grenier, sous le masque à ypérite du poilu de la maisonnée, est planqué l’épluche-démons ; nous nous en sommes souvenus. Bien raffûté il fera son affaire à ces salauds de dinos de la pompe à phynances : de leur peaux nous ferons de jolis portefeuilles en croco.

176 jours au jus, camarades !

E la nave va…

  1. Lire la définition dans le Lexique : CLIC.  []
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C’est dans la boîte

 

D’abord il y a les grues cendrées : elles sont passées hier. Et ensuite le vent du Nord, le mazout, les bûches de chêne et les chaussettes en laine. Et les conserves en bocaux et le congélo ras le couvercle, le macérat de calendula dans le bahut à la cambuse, les gros rideaux et le repli au cœur de la tente de pierre à tuiles canal, et au dessus dans le ciel de zinc les trompettes à plumes qui s’éloignent rive sud.

Et les factures, les nouvelles gabelles, le contrôle technique de la bagnole, la bise et le glagla au dehors. Et nous comme dans un chausson, parés, fins prêts pour la grande traversée. Buffet garni d’épicerie, direction le printemps à petite vapeur.

C’est nul l’hiver surtout après en avoir perdu l’habitude à vivre tropicalisé. Nul et dur et rudasse, et long et froid et très mouillé. Les Népalais ont un mot pour ça qui fait défaut à notre langue : chisô.1 Les mois des os tout froids, chapkas et paréos molletonnés, gros habits en gros tissus.

L’hiver non. L’hibernation oui. Une fois compris ça tout va mieux. Des fois il faut vingt ans : c’est mon cas. C’est tout naturel en réalité ; mais une hibernation tout éveillée parce qu’on n’est pas des pipistrelles immobiles à sang d’antigel.

***

La moitié du temps les vivants du septentrion se la couleraient douce à grignoter les fruits de l’été le dos collé au poêle, à s’oindre de doux liniments et se taper la cloche. De temps en temps pour se dégourdir les papattes, les uns iraient se coller les pieds sous la table des les autres et c’est tout et ce serait très bien comme ça.

L’économie serait heureuse comme jamais, de profiter enfin des congés payés après s’être tant décarcassée à emmerder le monde. On n’entendrait plus claironner le Président : quel bonheur. L’apaisement général réduirait considérablement le taux de maladie et l’ulcère de la Sécu se refermerait, laissant apparaître une légère cicatrice rose jolie : signe indubitable de sa guérison.

Les méchants cons feraient toujours leurs sempiternelles merderies, mais au ralenti, presque imperceptiblement… juste de quoi se préserver jusqu’à leur éruption printanière après avoir mûri tout l’hiver. Et là nous les percerons comme des boutons de fièvre2 et… et… et… [stridulations de réveille-matin made in China]

E la nave va ;-)

  1. Se prononce « tchisso ». []
  2. © Liger []
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