Archives par mois : juillet 2011

Le goût du risque

Kullu - Himachal Pradesh (Inde) © Cyprien Luraghi 1989

Quel ennui. Allons donc à la fête à neuneus pour nous distraire un peu. C’est de saison, profitons donc. Au fond sous le vélum polyéthylène, les motos dans le puits de la mort passent au ras des orteils des spectateurs en pétaradant à vitesse folle dans l’entonnoir, secouant l’édifice en planches et maigrelets tubes de fer. À la foire, c’est plein les yeux et dans la poire que tu te prends la ferraille des petits avions si tu fais pas gaffe.

Le danger fait tout l’intérêt de l’affaire. Plein pot et sans filet, c’est mieux. Avec les sécurités préconisées par le ministère du flip national, ça ne vaut plus le détour. Le danger a un goût délicieux ; comme une figue presque trop mûre qu’il faut impérativement déguster sans délai, sous peine de la voir moisir et de rater un sacré plaisir.

Qui ne risque rien, n’a rien. Proverbe tombé en désuétude : l’époque appartient aux pusillanimes. Ils veulent éprouver des sensations fortes parce que c’est excitant, mais sans payer de contrepartie. Mauvais joueurs.

Alors ils hantent les parcs d’attractions, hagards, sans jamais y éprouver d’autre grand frisson que celui procuré par la force centrifuge de manèges super chics et très chers.

Le monde est devenu un Lunapark sans intérêt. Clinquant, chromé, clignotant, rutilant. Chiant.

Pas tout à fait : il reste encore quelques irréductibles risque-tout n’ayant pas froid aux yeux, qu’ils n’abaissent jamais devant le danger. Comme moi, ils n’hésitent pas une seule seconde à chevaucher leur antique char à pneus1 pendant la pire journée noire pour le trafic automobile de l’année − aujourd’hui − afin d’aller fêter dignement les quarante ans de David2 qu’est pas non plus de la triste tribu des Pieds Tendres.

En route pour l’Aventure ! [ et à demain, si vous le voulez bien ;-) ]

E la nave va…

  1. Une Citroën BX diesel de 1992 en l’occurrence. []
  2. Un des frangins d’Annie. []
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IN OUT

Illustration originale © Cyprien Luraghi 2011La possibilité de se tenir sur le rebord n’est pas assurée : c’est in ou out et rien entre les deux.

Souvent je me suis dit : vas-y mon coco, plonge. Pas si facile. Ça sent bon, la couleur est attrayante et l’ensemble attirant. Ça semble confortable, ça fait envie. Parfois seulement. J’ai de sérieux doutes tout de même, y ayant goûté. Tâter de la chose n’est pas bénin. Pourtant je suis né in la société des mes contemporains. Celle des proches m’est familière et plaisante. Mais celle des lointains, je ne sais pas. J’ai longtemps hésité : est-ce qu’elle en vaut la peine ou bien s’en tenir out ?

Et puis ça n’a pas trop envie de s’embarrasser d’un comme moi, cette chose. Elle s’en passe fort bien et qu’elle se rassure : c’est réciproque.

Ceux du in se foutent de la poire de ceux du out, qu’ils qualifient un tantinet hâtivement de has been ; on ne peut pas être et avoir été : ça tombe sous le sens. Ceux du out matent avec circonspection ce qui se passe dans l’in. Ils ont l’air de pas mal de faire chier là-dedans, qu’ils se disent. Mais ceux-là sont volontaires et j’en suis : la fusion dans le grand in, non merci.

L’intégration : une lente digestion suivie − facile à deviner − d’une sortie peu reluisante après un long cheminement dans les entrailles : dans le in du in ; là où il convient d’être quand on est du monde.

À la pansée générale je préfère la pensée gustative et, penché sur le rebord, plonger ma petite cuiller pour ne chiper que les meilleurs morceaux. Juste de quoi me sustenter, pas plus, pas moins.

Comme me le disait justement Djames qui est out lui aussi et vit en caravane au camp de gitous du patelin d’à coté : « Moi, j’veux bien m’intégrer, mais à quoi ? »

Sur une idée de Numérosix : CLIC 

E la nave va…

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Le FLIP

Illustration originale © Cyp 2011Les petites bêtes ne mangent pas les grosses : ça se discute. J’y ai jamais cru, à cette sentence. Un régiment d’asticots vient à bout de n’importe quelle charogne, déjà.

Et puis on sait jamais : la moindre pipistrelle avec ses petites pattes griffues, pourrait faire je ne sais pas quoi… d’ailleurs c’est ça qui est flippant : quand on ne sait pas.

L’autre nuit elle est entrée par la fenêtre de la bibliothèque : il faisait bon chaud et elle a atterri sur le plancher sans faire plof. C’était terrible. Le frelon, qui est une petite bête aussi, a le bon goût de faire un boucan d’enfer avant de vous planter son dard dans la couenne, au moins. Alors que la pipistrelle : silence radio. On ne connaît même pas son modus operandi et encore moins ses mauvaises intentions.

Ensuite elle a rampé jusqu’au lit : c’était atroce…. par petits soubresauts erratiques, éraflant les interstices des vieilles lames de peuplier et plantant ses serres affilées dans les trous de vers à bois.

Impuissant, j’assistais au spectacle de mon infortune en gésine. Et rien pour la neutraliser : pas de scie à pieds de commode1 ou à pieds de lit en vue, qui m’aurait permis d’aplatir la bête… pas de nettoyeur à haute pression élyséen, pas de braves pandores en vue : rien. Seul, j’étais. Ça m’arrive à peu près deux fois par an, quelques jours à peine et manque de bol ce soir-là il n’y avait personne à la Maison de l’Horreur2 pour apaiser mon petit palpitant tiquetoquant à 220.

Au loin l’orage grondait : et si soudain une panne de jus survenait ? Pas même le temps de peaufiner cette nouvelle angoisse, que la pipistrelle, d’un bond malhabile mais déterminé, disparut sous le pieu. Trop tard pour agir : j’étais cuit. Dans ces cas-là il faut se faire une raison, mais j’avais beau me triturer les méninges : seule la déraison se pointait à l’horizon, comme une nuée de criquets à l’assaut du désert…

Manquerait plus qu’une invasion sarrasine, pour parachever le tableau.

Si encore ça s’était passé le 14 juillet… j’aurais pu me rasséréner en voyant défiler les militaires à la télé. Sauf que je n’ai pas de télé et à la radio c’est pas aussi efficace, et puis de toute façon c’était le soir du 63.

Résigné à mon sort, je suis redescendu à la cuisine pour me préparer un dernier café et me griller une ultime cigarette.

***

18 juillet : elle est toujours là sous le pieu dans la bibliothèque, je le sais. Les Sarrasins ont fait tomber la foudre à moins de trente kilomètres de Puycity, occasionnant au moins trois micro-coupures de jus. L’émetteur de France Inter est tombé en panne : ils veulent ma peau. Mais je la défendrai chèrement : j’ai de quoi tenir un siège !

E la nave va…

  1. Lire le billet lié « Virtuel = Foutaise ». []
  2. Lire le billet lié « La Maison de l’Horreur ». []
  3. J’ai mis la date au pif, étant crès crès nul en maths et en dates. []
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Bien parti pour

Illustration © Annie et Cyprien Luraghi 2011

Chaud devant. Le poste de commandement de l’Ici-Blog bourdonne comme une ruche : trois abeilles charpentières inspectent les poutres du plafond pour y forer leur trou et une paire de mouches se donne bien de la joie sur le rebord de la table en bois d’arbre.

Rien n’est plus délicat que de manœuvrer entre les essaims de martinets et d’hirondelles : le pilotage demande du doigté et une longue expérience à la barre : pas question d’abîmer les flancs de mon petit navire, ou de froisser le plumage de ces délicats zoiziaux.

Le rostre fier de l’Ici-Nef fendant la mer de Fiel évite les écueils de l’archipel des Atrabilaires, préservant sa pointe en morille aciérée pour l’éperonnage des coques ennemies en vue. Pour les faire s’ouvrir, il faut bien plus que des chatouillis : valves serrées comme des mâchoires saisies d’un trismus tétanique, ne laissant s’échapper que des excreta secs de manière sporadique. Une spore ne s’y immiscerait pas tant elles sont encoquillées, ces coques cons.

Tristes mollusques musculeux tout en masséters crispés : bientôt vous serez écalés, faut vous faire une raison. Au court-bouillon, les sinistres ! C’est que j’ai des ventres à remplir : dans les soutes ça s’agite et crie famine ; vivement la prochaine armada, qu’on puisse s’en coller plein la lampe et regarnir la cambuse.

Sans ces mornes coques, que serions-nous ? On ne pourrait même pas sucer des roudoudous.

***

Soudain j’ai faim. Des coques aux morilles juste avant le bouquet final du feu d’artifice de la Fête Gniassionale, vite !

E la nave va…

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VIRTUEL = FOUTAISE

Illustration © Cyp 2011 − d'après le dessin d'un minot du CP de l'école publique de PuycityFaut pas me raconter de conneries : tout existe pour de la vraie et rien pour de faux. Ceux qui disent que non sont des cons. Virtuel, mon cul… je te vous en foutrais, moi, du virtuel.

Allez expliquer à un minot terrorisé par le monstre tapi sous la commode que c’est du virtuel ; il ne vous croira pas : le seul moyen de venir à bout du monstre est de scier les pieds de la commode.1 Et encore : il ne sera qu’aplati et profitera de sa raplatitude pour aller s’immiscer nuitamment dans un tiroir à la première occasion. Il ne restera plus alors, qu’à condamner les tiroirs, pour finir par se résigner à aller jeter la commode et son monstre incrusté…

Pareil : il se dit que l’internet est virtuel. Tout y est virtuel il paraît : les octets et les bits composant ses textes et ses illustrations ne se tripotent pas ; les amitiés qui s’y lient sont bidons ; les corbeaux n’y détruisent pas de vies comme autrefois, quand ils dénonçaient leurs voisins aux nazis avec des lettres anonymes pas virtuelles rédigées sur papier. Mon cul, je dis en restant poli.

***

Shanti Devi2 l’appelle madame Bonbon : d’abord parce qu’elle a le look bonbec britannique rose et or, et qu’il n’y a rien à jeter après dégustation, de cette papillote.

Elle avait l’air d’un chien battu, madame Bonbon, la première fois que je l’ai vue débarquer à l’atelier avec son ordi portable en carafe sous le bras en 2005… Presque cent pour cent des clients ont l’air malheureux comme des pierres, ceci dit : devoir se priver d’ordinateur, c’est souvent plus rude que de se passer de bagnole. C’est que la pensée des gens transite bien plus dans ces machines que dans les automobiles. De la pensée virtuelle, sans doute. La pensée est virtuelle aussi, c’est vrai.

D’ordinaire, le sourire revenait vite aux clients, quand je leur annonçais que leur chère machine à mouliner les octets était débarrassée de ces monstres virtuels que sont les bugs et les virus, que j’éradiquais avec ma scie à pieds de commodes contre espèces sonnantes et trébuchantes. Brièvement éclipsés à l’annonce de la douloureuse, les sourires : pour une majorité de clients, aplatir des monstres informatiques, c’est pas du boulot vu que c’est virtuel et donc forcément pas du travail. Pas comme changer des pneus à une bagnole ou déboucher des cabinets. Finalement j’ai fermé l’atelier : le pognon virtuel des clients gnangnans, je vit très bien sans.

Madame Bonbon n’était pas de ces fâcheux renfrognés, elle. Toute guillerette en récupérant sa machine nettoyée, elle s’acquitta de sa note en papillonnant des cils, l’œil pétillant… mais toujours avec son air las de cocker martyrisé.

Au fil des ans,  elle devint une cliente régulière et puis à force de papoter à l’atelier, on en vint aux échanges de bons procédés : à la pause un jour, je l’invitais à me suivre sur l’échelle de meunier pour aller se coller les pieds sous la table en bois d’arbre à la cambuse et d’y siroter en notre compagnie, quelques boissons cordiales.

Après les rituels échanges de pots de confiture, le christmas pudding offert par madame Bonbon acheva de conclure notre amitié, ainsi qu’un dîner chez elle. Où elle nous raconta tout : ses vingt années passées avec un mari qui la battait en Angleterre, sa fuite en France ; toutes ses infortunes, alignées sans répit ni relâche au long d’une vie. Elle n’avait qu’à se barrer : facile à dire, facile à dire… pour certaines sûrement, et pour d’autres c’est mission impossible pour une foule de raisons valables.

Madame Bonbon n’avait jamais eu de bol ; j’en connais d’autres dans cette situation, mais des qui comme elle parvenaient encore à si bien sourire, excessivement peu. Juste ce petit air fatigué aux commissures des paupières et le restant tout rieur.

***

Et puis un autre jour il y a trois ans, voilà que ça frappe à la porte rouge de l’atelier. Rien de tel pour me faire grommeler : savent pas lire le panonceau, ces cons ? c’est marqué « uniquement sur rendez-vous » dessus… J’ouvre et c’est madame Bonbon. Tous mes effets ritals coupés nets : comment pester devant un petit soleil ?

Madame Bonbon sans son air de clébarde battue : derrière elle se tenait un monsieur Bonbon à poil gris, tout radieux…

À la maternelle il était amoureux d’elle, il y a soixante ans. Un jour il a eu l’internet et le premier nom qu’il a tapé dans la fenêtre du moteur de recherche était celui de sa prime amour.

L’an passé, monsieur et madame Bonbon se sont offert un petit nid d’amour dans un patelin à quelques bornes de Puycity : comme moi, ils emmerdent bien le virtuel : ça peut pas lui faire de mal vu qu’il est virtuel, ce con ;-)

E la nave va…

  1. Recommandation faite par Hulk Ici, à Banana dont les bananaminettes flippaient sur le monstre planqué dans la commode, l’an dernier. []
  2. Notre fille. []
Publié dans Binosophie, Déconnologie, Humain | Mots-clefs : , , , , , , , , , , , , | 728 commentaires
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