Archives par mois : septembre 2010

Dieu goudron

Transe Himalayenne 1989 - Inde - village dans l'Himachal Pradesh - © Cyprien Luraghi

La route. Il ne manque que la route. Avec elle ce serait vraiment le royaume des dieux sur Terre, notre village.

Ils disaient tous la même chose il y a vingt ans, partout là où il n’y avait pas de route, mais des grands chemins de six pieds de large ou des vires vertigineuses.

Quand on n’a pas, on rêve et l’objet du désir s’accroît en fantasmagorie.

C’est dur de marcher, de le devoir; on n’a pas d’autre choix que de chalouper sur ses deux cannes. Je me disais ça en quittant les villages où ils me disaient ça, tout au long du jour.

Je fermais les yeux pendant dix pas − la limite de mon pilote automatique − en me disant que dans vingt ans des pneus défonceraient le goudron là où mes semelles soulèvent la poussière.

Et maintenant, vingt ans plus tard je sais que ce village est relié comme des milliers d’autres par le ruban de goudron et que je n’y retournerai sans doute jamais. Et assis sur une chaise à la cuisine je ferme les yeux et ressens la scansion étouffée de mes dix pas à l’aveuglette sur le grand chemin. Et j’entends le rugissement des moteurs à explosion abolir le chant des petits oiseaux.

Je savais être à la fin d’un vieux monde et pas encore à l’aube d’un nouveau : l’entre-deux des bâtards.

***

Il y a neuf ans et demi je posais le premier pied sur l’internet,1 qui n’était alors qu’un grand chemin fréquenté par les ploucs et les bandits.

Maintenant tout est goudronné et très correctement balisé, des milliards de personnes arpentent ce ruban lisse comme une cloche et résonnant tout pareillement : assis sur la chaise de la cuisine je ferme les yeux et tape quelques trois cent mots en silence.

Le vacarme d’une horde de connards à explosion couvre de son insipide modernité le soyeux babil de l’esprit.

***

Ma grève illimitée du commentaire se poursuit : le moral est au beau fixe et je tiens bon. Non mais !

 

  1. En ouvrant le Sitacyp. []
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Mort Vert

Le Christ de Caylus et Daphné en cours de travail dans l'atelier de Zadkine aux Arques (Lot) en 1952 - Photographie inédite de Paul Grély - © Fonds Auzanneau

Trop tard : je viens de me rendre compte que cette image a déjà été publiée dans un billet précédent : CLIC. Aucune importance : il y a tant dedans…

C’est une boîte de papier photo Kodak dans laquelle sont en vrac une pile de vieux plans-films dans la poussière du grenier de l’ancienne boutique de Paul Grély, maintenant celle du Barbu. Il y a de tout, là-dedans : du catalogue d’isolateurs en céramique, du mariage, du banquet d’anciens combattants, et puis trois prises de vues de l’atelier de Zadkine aux Arques datées de 1952.

Il n’était bien que là. Paris, c’était pour la croûte; trouver de quoi gagner son manger dans le Lot à l’époque en étant artiste, ça n’existait pas. Un drôle de Russe très ours qui envoyait volontiers chier les emmerdeurs; maintenant on lui passe la pommade et sa grange a été transformée en musée aseptisé par décret des notabliaux du cru.

Il n’avait pas élaboré de grande théorie sur la sculpture : il suivait le fil de l’arbre sans se poser trop de questions, avec des outils de menuisier. Seul. Un bel ormeau fraîchement abattu pour orner l’église de son ami le curé de Caylus1 et un chêne séché sur pied pour sa Daphné. Tranquille et sans bruit de moteur à explosion pour déranger. Rien de pire que la pétarade et le ronron du diesel : ces saloperies couvrent le chant des outils et gâchent le parfum du tabac. Zadkine les détestait autant que les mondanités parisiennes. Mauvais pour le travail.

Ne jamais perdre le fil mais le suivre : au ciseau et à la gouge ou pour d’autres avec un pinceau, un clavier : toujours être dedans même en dormant. Grappiller la moindre minute sur le temps obligé des nécessités vitales. Sinon rien de bon. Exiger qu’on vous foute la paix le temps que ça se fasse, ou bien montrer les crocs l’air mauvais.

L’important, c’est ce temps arraché pendant lequel tu suis le fil et la veine; après ils en feront ce qu’on fait d’ordinaire avec le sang du rêve : les critiques pondront des mots flatteurs ou acides, les petits penseurs théoriseront au bistouri en te disséquant comme une grenouille sur la paillasse et momifieront ta vieille grange en nappant son sol en terre nue de béton plat et lisse.

Et puis il te foutront dans une boîte : artiste contemporain. Sauf que tu n’entres pas dedans. Tu t’es déjà tiré ailleurs avec ta pipe, en ronchonnant. Loin des moteurs à explosion et du blabla des petits tenanciers branlotins de l’art …euh… enfin.. : contemporain. 

 

  1. Tarn-et-Garonne. []
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GRUNT !

Hache du néolithique trouvée pas loin de notre ancienne baraque - scan direct et tritouillage © Cyprien Luraghi 2010

Ventre Vide n’a pas d’oreilles, mais il a des pattes. Deux précisément, sur lesquelles il se tient debout, scrutant le vaste horizon en quête d’un rôti de mammouth.

Tête Vide résonne juché sur ses deux pattes. Deux précisément, sur lesquelles il se hisse, scrutant les parois de Lascaux, quéquette de m’as-tu-vu en avant.

Gris-de-Peur n’a que ses pattes pour détaler de son pays de guerre et de misère et tenter de trouver le bifteck ou la matraque aux grands confins; c’est selon.

Sapé de fin bleu,Tête Vide arpente lentement son domaine. Sa femelle s’extasie sur le mobilier et l’électroménager : d’époque et dans le jus, et tellement pittoresquement grottesque.

Ventre Vide et Gris-de-Peur ont construit leur cabane sous un pont pourri dans la zone pourrie d’une grande banlieue pourrie : aux grands confins, dans la vallée où coulent lait et miel − qu’ils disaient.

***

Penché sur son ordinateur portable, il rapporte la nouvelle à raison de soixante mots à la minute : le journaliste dans la salle de rédaction défend la liberté de la presse en combattant valeureusement le fin sapé Tête Vide et sa femelle en pâmoison dans la grotte de Lascaux avec son clavier-massue.

Le journaliste défend aussi les ventres vides et les romanichels : il défend tout ce qui est défendable aux grands confins, loin de son cul assis au dessus de ses pattes : sauvages voleurs de mammouths, romanichels et assimilés saltimbanques.

Une fois qu’il a fini son article sur la visite du campement de romanichels néolithiques à tags pariétaux du plus bel effet par le chef en chef à tête vide et sa greluche, il passe sa copie au Community Manager qui la cale sur le marbre électronique du pure player1 − dont il est la cheville ouvrière − et balance la purée aux lecteurs − têtes et ventres avides :

petits ratiocinateurs disséquant les mots doctement
en peugnotant2  
de la pointe des dents,
et rats de cale délurés et festoyant
à s’en faire péter la panse
en faisant leurs choux gras,
de cette feuille de chou.

***

Penché sur son ordinateur portable, rat de cale romanichel fait bien du boucan en martelant le clavier aux confins fonds du fond, cliquètement résonnant comme bidons vides frappés violemment, aux tympans fragiles tout pareillement : des doctes ratiocineurs, du Community Manager, du journaliste et du chef en chef Tête Vide et de sa suite.

Qui appellent la police pour que cesse incessamment tout ce barouf et que les paisibles riverains3 retrouvent le joli goudron nickel qui fait toute leur fierté et nappe leur sommeil de rêves dans les clous.

Ils appellent ça de la musique et font la fête jusqu’à pas d’heure. Je vous parle même pas de l’odeur méphitique de ces trous du cul qui nous pètent au nez en rigolant. On n’est même plus chez nous.

Chauffez les bulldozers, déterrez les haches de guerre : ça va charcler dans les cales. Envoyez la troupe, faut que ça gicle et que ça dégage du paysage urbain !

Voleurs de mammouths et fauteurs de prouts : out !

Grotte de Lascaux, salle de rédac’ : même combat !

***

« …le second degré et l’ironie passent, en général, assez mal sur Internet. »

Ce billet est dédié au Community Manager d’un pure player parisien qui a écrit cette monstruosité hier ici : CLIC 

 

  1. Journal en ligne. []
  2. Chichiter. []
  3. Je hais ce mot. []
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MISE À JOUR DU SERVEUR

Les vieux noyaux Linux de not' Dedibox

 

Attention : je fais de gros travaux sur le serveur de l’Ici-Blog.

Il y aura donc plusieurs interruptions et mises hors ligne dans les heures et les jours à venir.

Pas de panique : si ça devait durer trop longtemps ou que je doive galérer plus que prévu, on continuera la papote par courrier.

Début des opérations prévues à partir de cinq heures aujourd’hui.

***

Phase numéro 1 réussie : mise à niveau d’Ubuntu « Karmic Koala » vers « Lucid Lynx » réussie

La papote continue Ici. Olé !

 

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Petit fruit rouge

Pêches et tomate du jardin d'Annie et sa copine - Prunes d'ente de chez Sambucus - © Cyprien Luraghi 2010Les grosses légumes n’ont pas le vent en poupe ces derniers temps… n’empêche que nous autres petits fruits on se prend prune sur prune, en attendant qu’elles arrêtent de nous écrabouiller.

C’est le machin qu’on nous a appris à l’école : l’égalité, ça s’appelle. J’ai toujours pas compris de quoi il s’agissait : je dois être trop con pour ça, faut croire. C’est que je suis tout petit, à tel point qu’on ne me voit même pas sur la petite animation, alors l’égalité ne trouve pas l’espace de quoi se caser à l’aise dans mes pauvres circuits, vous pensez bien…

Les pêches, eh bien elles ont la pêche justement; c’est pas que je les envie mais elles l’ont tellement que ça réchauffe mon infime palpitant. La pourriture les guette pourtant : on le voit bien sur la petite animation aussi.

Les grosses légumes… le dessus du panier. Tout ça pour finir en ratatouille.

Le sort des chefs. Enviable, il paraît

Les pêches : en compote au bout du compte, rongées par les asticots. Toute une vie de travail pour en arriver là.

Destins des serfs, triste dessert.

Et un su-sucre aux prunes mine de rien et hop : en confiture.

Citron Rhum Sucre1 : flattées, les forces de l’Ordre défendront l’égalité du maître jusqu’à la mort.

 

Finalement gratte-cul c’est pas mal, comme sort échu : rien ne plombe mes épaules et je peux me faufiler entre les prunes pour me carapater après avoir planté mes poils d’akène dans le fion de la grosse légume : trop tentant vous pensez bien ;-)

 

Sur une idée de ginkoland dans un commentaire sous le billet précédent : CLIC (chargement de la page très lent, patience).

 

  1. C’est ainsi que les flics de la Police Nationale désignent les CRS (source : « Hers Vel Gr », flic à Paris et commentateur sur Rue89. []
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