Octet papelard

Illustration de Laurel Neisse pour le site d'Aglaia - 2003

Ben85 m’avait suggéré de pondre un billet-express racontant ma première fois sur l’internet. Billet-express : il est marrant, Ben[1]

Ma première fois c’était nul : un site américain de peinture pour ailes en tissus de petit coucou à hélice pour un passionné de la chose qui avait sauté de joie en passant sa commande : introuvable en France, sa peintouille favorite. C’est seulement l’année suivante, en 97, que j’ai découvert les premiers sites personnels et les forums de Usenet[2] . Ces deux mondes ne s’étaient pas encore rejoints dans ce qu’on appelle maintenant les blogs.

On lisait le site, on allait signer le livre d’or et quand ça nous bottait vraiment on envoyait un mail à l’auteur, qui répondait rarement. Sur mon tout premier site je répondais comme un dingue à mes lecteurs… dont certains lisent toujours l’Ici-Blog… même que l’un d’eux y a laissé quelques posts l’autre jour − salut René et l’amitié !

Et sur les sites persos pratiquement personne ne racontait encore sa vie… sauf ma pomme et trois autres pelés.  Du moins en France : aux USA le premier récit autobiographique en temps réel paraissait dès 91 sur Usenet.[3]

Et puis y a eu le journal d’Aglaia et c’est de là que tout est parti à fond les manettes en France. En 2002. Premier journal de bord d’une petite nana de 16/17 ans à la fois propre sur elle et délurée juste comme il faut… et surtout : sachant aligner ses phrases impeccablement. Et qui répondait à tous ses nombreux mails − jusqu’à des centaines par jour elle recevait − ; j’en ai encore cinq au fond de ma première boîte aux lettres.

Il n’avait de révolutionnaire, le journal d’Aglaia : nunuche à souhait et très fleur bleue, mais il avait un petit quelque chose de particulier : il était techniquement très en avance sur les vieux sites moches, facile à lire et bien foutu. Et la présence constante de la minette, en prise directe avec son public était unique. Tout le monde a marché dans son truc et moi aussi… jusqu’au jour où elle a tout arrêté net après avoir écrit ça :

Moi, Aglaia, je pourrais par exemple tenir un faux journal intime sur le web. Et j’aurais des dizaines de lecteurs, puis des centaines, puis des milliers. Et un jour, par exemple au bout de dix ou onze mois, je révélerais la vérité. Je recevrais une quantité industrielle de mails. Les plus intelligents me diraient que ça ne change rien. D’autres se comporteraient comme les enfants à qui l’on apprend que le Père Noël n’existe pas : « Quoi ? Mais non c’est pas vrai ! Dis moi que tout ce que tu as écrit était vrai ! » Et d’autres encore : « Je t’ai viré de mes favoris, je ne te lirai plus jamais ». M’insultant au passage, oubliant que c’est tout de même moi qui ai écrit ces textes qui les ont fait rire et pleurer au fil des mois…

Ben oui : c’était bidon. Aglaia n’était pas Aglaia. Personne n’a jamais su qui c’était. C’est ça aussi le Net : un bal masqué. Enfin : ça n’a rien de nouveau ; les fausses biographies ont été nombreuses à être imprimées sur papier. La différence, c’est l’instantanéité et le fait que l’auteur entretient sa duperie en écrivant lui-même à ses lecteurs, nourrissant ainsi le mensonge, laissant planer le doute.

Nombre de blogs actuels sont des héritiers directs de journal d’Aglaia : rien qu’en France des myriades de blogs et de pages personnelles sur les réseaux sociaux sont bidons… et masquent des vies sans aucun intérêt. Combien de fois, nous autres déconnologues, avons-nous croisé et  arraché le masque de carnaval de mystificateurs  planqués derrière leur anonymat sur les forums ? à tel point que c’est devenu un de nos sports favoris que de leur péter au nez dans la joie.

Je n’en veux pas à Aglaia : son petit journal m’a donné plein de belles et bonnes idées et elle n’a fait de mal à personne. Laurel − l’illustratrice de son journal − y a publié ses premiers dessins et a par la suite bossé dans Spirou et compagnie ; elle aussi y avait cru jusqu’au bout.

Et maintenant, en exclusivité sur l’Ici-Blog, je remets en ligne le fameux Journal d’Aglaia… que j’avais mis plus d’une journée à télécharger avec ma connexion pourrie de l’époque. C’est la seconde mouture, avec les dessins de Laurel, et dans laquelle elle précise sur la page d’accueil qu’il s’agit d’une fiction… quelques jours avant sa disparition du Réseau.

Shazam  ! ! !

− LE JOURNAL D’AGLAIA

Peu de temps après, Aglaia présentait ses excuses à son public dans une déclaration publique conservée ici : CLIC

***

Quant à moi, comme quelques autres, j’écris depuis neuf ans révolus sans fard, sans masque, sans maquillage ni maquignonnage : je ne me colle pas de piment dans le cul[4] pour avoir l’air fringuant et remuer de la queue au marché aux bestiaux. Y en a qui comprennent ça et d’autres pas.

E la nave va…

[NVDF (Note Venue Du Futur | 1 juin 2013) : une suite de commentaires avec Dzana, connaissant Aglaia et lectrice du Sitacyp à l’époque, se trouve sur ce fil à partir d’ici : CLIC.]

[NVDF du 29 décembre 2013 : Aglaia a toqué à la porte de l’Icyp cet été : elle est désormais notre bonne Fée Mécano.]

  1. Chercher dans les vieilles archives stockées sur des disques durs hors-d’âge à pas d’heure, puis les trier, les relire, les adapter pour une lecture correcte sur l’Ici-Blog, les copier sur le serveur, etc. []
  2. Un réseau parallèle mais consultable via Internet et beaucoup plus ancien − 1979 − où on trouve encore les ancêtres des forums actuels, en texte pur []
  3. La Liste de Nurse Jones, que j’ai traduite en français  en 2000, et est est à l’origine de mon abandon du papier pour l’octet. Lire le billet lié « Fucking class hero ». []
  4. Ça se faisait vraiment. []
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