Archives par mois : juillet 2010

Octet papelard

Illustration de Laurel Neisse pour le site d'Aglaia - 2003

Ben85 m’avait suggéré de pondre un billet-express racontant ma première fois sur l’internet. Billet-express : il est marrant, Ben1

Ma première fois c’était nul : un site américain de peinture pour ailes en tissus de petit coucou à hélice pour un passionné de la chose qui avait sauté de joie en passant sa commande : introuvable en France, sa peintouille favorite. C’est seulement l’année suivante, en 97, que j’ai découvert les premiers sites personnels et les forums de Usenet2 . Ces deux mondes ne s’étaient pas encore rejoints dans ce qu’on appelle maintenant les blogs.

On lisait le site, on allait signer le livre d’or et quand ça nous bottait vraiment on envoyait un mail à l’auteur, qui répondait rarement. Sur mon tout premier site je répondais comme un dingue à mes lecteurs… dont certains lisent toujours l’Ici-Blog… même que l’un d’eux y a laissé quelques posts l’autre jour − salut René et l’amitié !

Et sur les sites persos pratiquement personne ne racontait encore sa vie… sauf ma pomme et trois autres pelés.  Du moins en France : aux USA le premier récit autobiographique en temps réel paraissait dès 91 sur Usenet.3

Et puis y a eu le journal d’Aglaia et c’est de là que tout est parti à fond les manettes en France. En 2002. Premier journal de bord d’une petite nana de 16/17 ans à la fois propre sur elle et délurée juste comme il faut… et surtout : sachant aligner ses phrases impeccablement. Et qui répondait à tous ses nombreux mails − jusqu’à des centaines par jour elle recevait − ; j’en ai encore cinq au fond de ma première boîte aux lettres.

Il n’avait de révolutionnaire, le journal d’Aglaia : nunuche à souhait et très fleur bleue, mais il avait un petit quelque chose de particulier : il était techniquement très en avance sur les vieux sites moches, facile à lire et bien foutu. Et la présence constante de la minette, en prise directe avec son public était unique. Tout le monde a marché dans son truc et moi aussi… jusqu’au jour où elle a tout arrêté net après avoir écrit ça :

Moi, Aglaia, je pourrais par exemple tenir un faux journal intime sur le web. Et j’aurais des dizaines de lecteurs, puis des centaines, puis des milliers. Et un jour, par exemple au bout de dix ou onze mois, je révélerais la vérité. Je recevrais une quantité industrielle de mails. Les plus intelligents me diraient que ça ne change rien. D’autres se comporteraient comme les enfants à qui l’on apprend que le Père Noël n’existe pas : « Quoi ? Mais non c’est pas vrai ! Dis moi que tout ce que tu as écrit était vrai ! » Et d’autres encore : « Je t’ai viré de mes favoris, je ne te lirai plus jamais ». M’insultant au passage, oubliant que c’est tout de même moi qui ai écrit ces textes qui les ont fait rire et pleurer au fil des mois…

Ben oui : c’était bidon. Aglaia n’était pas Aglaia. Personne n’a jamais su qui c’était. C’est ça aussi le Net : un bal masqué. Enfin : ça n’a rien de nouveau ; les fausses biographies ont été nombreuses à être imprimées sur papier. La différence, c’est l’instantanéité et le fait que l’auteur entretient sa duperie en écrivant lui-même à ses lecteurs, nourrissant ainsi le mensonge, laissant planer le doute.

Nombre de blogs actuels sont des héritiers directs de journal d’Aglaia : rien qu’en France des myriades de blogs et de pages personnelles sur les réseaux sociaux sont bidons… et masquent des vies sans aucun intérêt. Combien de fois, nous autres déconnologues, avons-nous croisé et  arraché le masque de carnaval de mystificateurs  planqués derrière leur anonymat sur les forums ? à tel point que c’est devenu un de nos sports favoris que de leur péter au nez dans la joie.

Je n’en veux pas à Aglaia : son petit journal m’a donné plein de belles et bonnes idées et elle n’a fait de mal à personne. Laurel − l’illustratrice de son journal − y a publié ses premiers dessins et a par la suite bossé dans Spirou et compagnie ; elle aussi y avait cru jusqu’au bout.

Et maintenant, en exclusivité sur l’Ici-Blog, je remets en ligne le fameux Journal d’Aglaia… que j’avais mis plus d’une journée à télécharger avec ma connexion pourrie de l’époque. C’est la seconde mouture, avec les dessins de Laurel, et dans laquelle elle précise sur la page d’accueil qu’il s’agit d’une fiction… quelques jours avant sa disparition du Réseau.

Shazam  ! ! !

− LE JOURNAL D’AGLAIA

Peu de temps après, Aglaia présentait ses excuses à son public dans une déclaration publique conservée ici : CLIC

***

Quant à moi, comme quelques autres, j’écris depuis neuf ans révolus sans fard, sans masque, sans maquillage ni maquignonnage : je ne me colle pas de piment dans le cul4 pour avoir l’air fringuant et remuer de la queue au marché aux bestiaux. Y en a qui comprennent ça et d’autres pas.

E la nave va…

[NVDF (Note Venue Du Futur | 1 juin 2013) : une suite de commentaires avec Dzana, connaissant Aglaia et lectrice du Sitacyp à l’époque, se trouve sur ce fil à partir d’ici : CLIC.]

[NVDF du 29 décembre 2013 : Aglaia a toqué à la porte de l’Icyp cet été : elle est désormais notre bonne Fée Mécano.]

  1. Chercher dans les vieilles archives stockées sur des disques durs hors-d’âge à pas d’heure, puis les trier, les relire, les adapter pour une lecture correcte sur l’Ici-Blog, les copier sur le serveur, etc. []
  2. Un réseau parallèle mais consultable via Internet et beaucoup plus ancien − 1979 − où on trouve encore les ancêtres des forums actuels, en texte pur []
  3. La Liste de Nurse Jones, que j’ai traduite en français  en 2000, et est est à l’origine de mon abandon du papier pour l’octet. Lire le billet lié « Fucking class hero ». []
  4. Ça se faisait vraiment. []
Publié dans Pilotique, Spectacle, Tout Venant | Mots-clefs : , , , , , , , , | 650 commentaires

BLEU BRUN ROUGE

Drapeau népalais et torche de la statue de la Liberté - tritouille de Cyp

Décret no 2010-835 du 21 juillet 2010 relatif à l’incrimination de l’outrage au drapeau tricolore

« De l’outrage au drapeau tricolore
« Art. R. 645-15. − Hors les cas prévus par l’article 433-5-1, est puni de l’amende prévue pour les contraventions de la cinquième classe le fait, lorsqu’il est commis dans des conditions de nature à troubler l’ordre public et dans l’intention d’outrager le drapeau tricolore :
« 1o De détruire celui-ci, le détériorer ou l’utiliser de manière dégradante, dans un lieu public ou ouvert au public ;
« 2o Pour l’auteur de tels faits, même commis dans un lieu privé, de diffuser ou faire diffuser l’enregistrement d’images relatives à leur commission.
« La récidive des contraventions prévues au présent article est réprimée conformément aux articles 132-11 et 132-15. »
Art. 2. − Le présent décret est applicable sur l’ensemble du territoire de la République.
Art. 3. − La ministre d’Etat, garde des sceaux, ministre de la justice et des libertés, est chargée de l’exécution du présent décret, qui sera publié au Journal officiel de la République française.

Fait à Paris, le 21 juillet 2010.

Par le Premier ministre : FRANÇOIS FILLON
La ministre d’Etat, garde des sceaux, ministre de la justice et des libertés, MICHÈLE ALLIOT-MARIE

***

Je ne me torche pas avec le drapeau par manque de moyens : mon indigence me met à l’abri des lettres de cachet et des décrets scélérats attentant à ma liberté d’expression que j’entends bien exercer pourtant en toute légalité au pays de la Liberté éclairant le monde.

C’est pourquoi j’ai adopté le drapeau du Népal : il est pas cher du tout vu le taux de change avantageux de la roupie et porte fièrement les trois mêmes couleurs que celui du pays dans lequel je réside actuellement. Et puis j’en ai un à la maison.1 

Mais il n’est pas pratique : étant le seul drapeau national non rectangulaire de la planète, j’ai dû le modifier un tantinet pour des raisons pratiques que tout un chacun comprendra aisément. Or comme je n’avais à disposition qu’une tenture en coton imprimé arborant fièrement le flambeau de la Liberté de la statue monumentale de Bartholdi accrochée au mur du petit salon, j’ai sorti mes gros ciseaux et la boîte à couture… et une petite heure plus tard je m’extasiai devant mon petit chef-d’œuvre : le drapeau national du Mamisthan − pays surgi à l’instant même de mon imagination bouillonnante pour l’occasion.

Maintenant je vais enfin pouvoir parachever mon œuvre de l’esprit en toute liberté − laquelle est assurée de plein droit à  tout artiste dûment pourvu de la nationalité française sur le territoire national − et me rendre aux waters où je filmerai la scène finale de ma performance artistique, afin de la diffuser en privé à mes amis déconnologues et épater la galerie.

Advienne que pourra, alea jacta est et tout le tralala.

 

  1. De l’Horreur, ça va de soi. []
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Pas sage prothésé

Fellini - Satyricon - Animation Cyp Luraghi

Tout à l’heure je me suis soudain rendu compte en papotant Ici qu’on avait gravement dépassé le seuil des 600 commentaires sous le dernier billet… au delà, la page met trois plombes à se charger et pour les vieilles bécanes c’est l’enfer. Mais comme cette colonne unique est une des signatures de l’Ici, faut que je ponde des billets à toute berzingue pour remédier à cet inconvénient vu comment qu’on est des gros bavards…

***

Alors comme not’ Ben85 avait commencé à dire du mal1 du dernier article de Mouloud Akkouche sur Rue89 (canard mormonoïde) dès la veille vers midi et qu’on lui avait embrayé le pas en bande organisée, et qu’on avait tous été lire cet article consternant à plus d’un titre, et que nos familles en eurent fait de même et ressorties avec des mines blêmes et des regards hagards… j’ai eu pitié de Ben85 qui me poussait au cul pour que je me fende d’un billet sur cet article nul à chier, et une furieuse envie de venger ma p’tite famille et celles des copains d’avoir ainsi été chiffonnés par ce vilain gruau de mots semés au pif…

Je ne vais pas y aller par quatre chemins : Mouloud Akkouche écrit avec ses pieds. Je pourrais bien m’en foutre, mais non : ça en rajoute à la confusion générale, déjà sévère. Comme on a déjà bien gerbé en meute sur la forme et le fond sous le billet précédent et dans la Rue (dm), je vais m’attaquer à son substrat couantique : dans quelle époque on vit.

Monsieur Akkouche est comme tout plein de messieurs et de mesdames qu’on voit partout autour de nous : bionique. Une prothèse pour ci, une prothèse pour ça, des prothèses pour tout. Sainte Prothèse,2 pensez pour eux !

À la quatrième phrase, pof : « Mais aussitôt, ma prothèse féministe envoya une alerte à mon cerveau : « Attention machisme ! »

La suite n’est que lugubre branlette et mol remous de concepts d’une rare stupidité, contraires en tout à l’art de se fendre la poire entre gens de bien. Parce que le sujet de son article est le Rire Gras. Et monsieur Akkouche en bon mormonoïde, est super emmerdé parce que ces trucs-là c’est sale et qu’il sait pas comment le dire.

Le cul oui, mais avec des petits chapeaux en caoutchouc et avec des pincettes. Le papier-cul sans douleur pour tous : il aimerait tant en parler mais c’est mal. Il ne sait pas comment s’y prendre, monsieur Akkouche : ça pue, un cul. On a beau faire, l’odeur de merde finit invariablement par se sublimer et franchir l’entre deux lunes et remonter aux naseaux, nous rappelant chaque jour passant notre fibre animale… et que ces animaux n’aiment rien tant qu’à se renifler la raie chacun-chacune ainsi que douzils et génitoires y afférents et se réjouir hautement de toutes manières et façons en riant gras et bien fort. Pour ce que le cul est le propre du rire…

Or monsieur Akkouche et tous les pied-tendre de son espèce entendent des voix : celles de ses prothèses protestantes. Et ils leur obéissent, ces cons.

− Fais gaffe Mouloud, si tu fais des grosses vannes de cul, ou même que tu te bidonnes intérieurement avec des blagues grasses en silence et dans la solitude, tu vas devenir comme le vil Cyp et sa meute de gros beaufs sexistes déconnologues avec des groupies frétillantes… brrrrrr….

− Oui mais m’dame Prothèse Féministe : c’est que j’ai violemment envie, moi… je saurais me tenir. Promis-craché-juré. Je ferais de l’humour gras maigre. Du Coluche light. Du Choron déchoronisé. [patapé, patapé]…

Ils s’emmerdent pour des prunes les mormonoïdes genre monsieur Akkouche. On n’est pas comme ça nous autres, heureusement : faudrait pas nous priver de traiter nos femelles rudement comme il convient vu qu’elles ne se gênent pas pour nous charrier grave sur nos organes supposés riquiquis-flagadas et tout le fourniment de tares rédhibitoires qui va avec.

Alors oui monsieur Akkouche : on est des gros beaufs assumés qui se foutent grassement de ta poire. Normal : si tu veux t’exploser la rate avec ces grosses blagues qui sentent bon la touffe et le nichon, va falloir que tu t’y prennes autrement et retirer le manche à balai en chêne massif 3 que t’as planté dans le cul. Comme ça la bonne odeur pourra enfin se libérer, aller stimuler tes narines délicates et déclencher le processus ad hoc qui te fera hurler de rire quand tu enculeras ta Prothèse Féministe.

Les prothèses, c’est pour les handicapés !

E la nave va…

 

  1. Les commentaires suivants valent le détour. []
  2. cf. Monty Python « Sacré Graal » []
  3. © Ben85. []
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Noble gueux

Jankhare/Bista - Transe Himalayenne - Népal 1990 © Cyprien Luraghi

DEUXIÈME PARTIE

 

Février 1990, grand ouest népalais.

Quelques jours plus tard Nous embauchons un nouveau porteur au marché aux esclaves d’un bourg de famine. Jhankaré. Intouchable. Paria. De la caste des Kamis − les forgerons. Avec Hari, ça fait une drôle de paire.

***

Ce qui est frappant, quand on voyage avec un intouchable, c’est que même dans l’intimité il continuera à jouer son rôle de paria social. À chaque halte dans un bhatti1, Jhankaré se tient soigneuse­ment à l’écart, boit son thé dehors, et va ensuite laver lui-même son verre, de peur de contaminer par sa souillure intrinsèque le client suivant. Nous avons beau l’encourager, il persiste dans son auto apartheid…
Hari, lui, a depuis longtemps laissé tomber tous ses principes et devoirs de caste, partageant tout avec nous et buvant à la même gourde. Il est loin de son terroir, notre Hari. Ici il peut tout se permettre, il voyage incognito.

Jhankaré attend encore un jour ou deux… On ne sait jamais : si quelqu’un le dénonçait, ça serait le drame. Hari, en revanche, profite lâchement de son image de brahmane : c’est Jhankaré qui trimballe le gros du paquetage, et nous nous retrouvons à porter 15 kilos chacun, alors qu’Hari n’en charrie que 10, dans son sac militaire…

***

Nous arrivons à Singaoti, un gros bourg peuplé de brah­manes.

Il n’y a pas de bhatti à Singaoti, qui n’est desservi que par des chemins secondaires ; nous demandons l’asile aux gens du lieu, moyennant finances. Un paysan de haute caste accepte de nous loger dans une annexe de sa propre maison. Quand nous apprenons que notre hôte est brahmane, nous soufflons aussitôt à Jhankaré : « Tu vas changer ton nom de caste2 : à partir de ce soir, tu n’es plus paria, mais de la caste des Bistas (honorables commerçants). »

Il a l’air plutôt ennuyé ; mais on ne lui laisse pas le choix : c’est un ordre.

Hari se prête au jeu d’assez bonne grâce. Nous étalons nos affaires dans la petite pièce, diablement enfumée. M. « Bista » accumule gaffe sur gaffe : il ne veut pas du tout partager notre couche ; il se sent pitoyable, coupable du pire des crimes : mentir sur sa caste. Quand notre hôte lui tend une gamelle, il hésite longuement avant de la prendre… Nous serrons les dents : s’il se trahit, nous serons jetés dehors sans ménagement, en pleine nuit… Ça va, le taulier semble ne rien remarquer de bizarre…

Nous avons tous quatre les paupières collées par l’enfumage, ce matin. Bon, ça aura déjà empêché les puces et les poux de nous tourmenter : nous en sommes couverts…

***

Au fil des jours Jhankaré se décoince sérieusement et nous finissons excellents amis, partageant couvert, couche et bestioles. Mais Hari conserve toujours ses distances avec lui et devient de plus en plus méprisant avec lui. On ne se prive pas de le charrier à mort et de se foutre de sa poire quand il bave devant un des rares poulets rencontrés, dont on s’est faits un festin de brutes. Il peut aller se brosser ce végétarien faux-cul, qui loin de son village est prêt à enfreindre tous ses nombreux tabous alimentaires. Il n’avait qu’à être moins péteux et imbu de sa putain de caste.

Après deux semaines de marche, nous arrivons à Jumla, où l’agitation est grande : la chasse aux instituteurs − opposants à la dictature du roi Birendra − est ouverte. Ça grouille de flics et l’ambiance est malsaine : l’insurrection générale est proche…3 Hari aurait dû nous accompagner jusqu’à Katmandou − à 42 jours de marche − mais après s’être répandu en saloperies après s’être pris une muflée sévère au raxi4 au troquet sur le compte de Muki, je le vire.

Hari, décuité, pleure presque quand nous le payons. Mais on ne se laisse pas attendrir ; ce type est vraiment con ! Il gémit : « Vous n’allez pas me renvoyer comme ça, tout nu ! »
Il exagère : on lui a laissé une paire de chaussures neuves, des chaussettes et ma veste chaude. Après son départ, on se rend compte qu’on a oublié de lui retrancher son avance… Il a fait une bonne affaire avec nous, celui-là !
Le nouveau porteur arrive. C’est tout le contraire d’Hari. Il s’appelle Karma et vient de la vallée de Mugu, tout au nord, dans la zone interdite, aux confins du Tibet. Il a une trentaine d’années et c’est un ours.
Quand il entre dans la cuisine, les filles éclatent de rire. Il a la grâce d’un yack sauvage, et l’odeur aussi. Il se cogne partout, comme si l’intérieur d’une maison n’était pas fait pour lui.

Ah Karma ! not’ Karma ! on en a fait un sacré, de bout de chemin ensemble… du jour où on l’a embauché jusqu’à la capitale, on n’a plus jamais arrêté de se faite mal aux côtelettes tellement il nous a fait plier en quatre : Karma, c’était le Rire. Et puis il s’en foutait bien de ces histoires de castes : les Tibétains n’ont pas ça en stock. Ils ont des clans et des rangs, et quelques autres trucs pas mal non plus, dans l’genre… mais c’est une autre histoire.

***

Voilà. C’est ça : des Hari brahmanes on en rencontre tous les jours ici en France. Ils ont leur caste dans le sang quel que soit leur rang social. Pas tous : j’ai eu connu des brahmanes de tous pays qui n’en avaient rien à foutre, des brahmaneries à la Hari. Des exceptions à la règle d’une rareté extrême qui les rend encore plus précieux à mes yeux.

Des Jankahré parias aussi, il y  en a des foules qu’on croise dans le métro et au supermarché. Il maudissent et envient les brahmanes d’ici en catimini, mais filent droit et doux en leur présence. Alors par dépit ils se bouffent la gueule entre eux. Pas tous. Y en a qui se rebiffent et même qui se rebellent. J’en connais quelques uns.

E la nave va…

 

  1. Maison d’hôte et/ou magasin général. []
  2. Le nom de famille détermine la caste. []
  3. Elle débouchera, le 9 avril, trois jours après le massacre de Katmandou − plus de 600 morts après que l’armée ait ouvert le feu sur la foule massée devant le palais − sur un ersatz de monarchie constitutionnelle. En 2006, la monarchie est abolie à la suite de treize ans de guérilla (13000 morts) menée par les maoïstes venus du grand ouest. La République est proclamée. []
  4. Alcool local distillé à partir de n’importe quel grain ou de n’importe quoi tout court. []
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Gueux noble

Hari Prasad - Népal 1990 © Cyprien LuraghiPREMIÈRE PARTIE

Février 1990, dans le grand ouest népalais…

Mukti1 va acheter du tabac au magasin d’à côté.

− Hé, patron, tu ne connaîtrais pas un porteur pour nous guider jusqu’à Bhajang ?
− Je crains qu’avec le mauvais temps vous n’ayez quelque problème à trouver un volontaire… Je vais demander au voisin, je sais qu’il a besoin d’argent, peut-être que ça l’intéressera… Il envoie un gamin le quérir.
− S’il est d’accord, il fera l’affaire. C’est un brahmane de haute caste2 , mais comme il est dans l’embarras, il n’hésitera pas à porter vos bagages, même si vous êtes impurs… Il était fonction­naire autrefois, cet homme, puis il a été viré pour alcoolisme notoire. Il s’est retrouvé dans la merde. Avec un hectare on ne fait pas vivre une famille. Surtout avec cinq enfants en bas âge, comme lui.

Extrait de Pistes Himalayennes, co-écrit avec Mukti Gurung (Albin Michel 1991)

***

C’est ainsi que nous avons embauché Hari comme porteur.

Misère de chez Misère : le grand ouest népalais. Les touristes n’y vont jamais. Y a rien à voir ; aucun fier 8000 enneigé à l’horizon : rien que des hautes collines déboisées calcinées par le cagnard et des misérables paysans le ventre creux. La famine. Faut le vivre. Et en plus on est chez les hindouistes avec leur système de castes à la con. Faut pas s’étonner si l’insurrection maoïste menée par Prachanda est née ici dans les années 90.

***

Caste et classe : deux mots que j’associe volontiers en écrivant sur les forums, ce qui a le don d’en exaspérer plus d’un. Car classe évoque immanquablement lutte et c’est tabou dans nos social-démocraties. Il n’y a plus de lutte des classes, point à la ligne. Et c’est un crime encore bien pire que de confondre castes et classes comme je le fais. Et pourtant…

La noblesse n’est pas une classe sociale, mais une caste puisque conditionnée par l’hérédité comme n’importe quelle caste dans le monde hindou. Les membres de cette castes étaient − et sont encore quoique dans une moindre mesure − plus fréquemment riches que la moyenne de la population. Mais il est des nobles désargentés, c’est bien connu.

C’est le cas de notre Hari porteur : dans l’ouest népalais les brahmanes − caste de prêtres et de précepteurs à la base − sont pour la plupart de gros propriétaires terriens3 qui jusqu’à tout récemment pratiquaient le servage. Mais l’antique ordonnancement de la société hindoue n’est plus qu’un souvenir… comme chez nous le règne de la noblesse au profit des gras bourgeois du Tiers-État avachis dans les palais confisqués par la République.

Mukti et moi ça nous amusait un brin d’avoir sous nos ordres un brahmane. Faut dire que ce n’est pas banal : les portefaix sont tous ou quasiment de vile extraction, au Népal. Et étant nous-mêmes de très basse caste de par la profession de nos aïeux, nous étions très curieux d’observer son comportement… et ça n’a pas loupé : Hari nous tire ouvertement la gueule et son arrogance n’a d’égale que sa fainéantise. Les quinze malheureux kilos qu’il coltine − nos sacs en font une bonne vingtaine − lui arrachent des soupirs lamentables à chaque pas. Aux repas il mange à part, car nous sommes impurs et le simple contact de nos ustensiles ou de notre nourriture le souilleraient. C’est ça, un brahmane.

Mais on s’en fout bien et même s’il n’en branle pas une, nous décidons de le garder quelque temps puisqu’il nous distrait si bien. Notre petit budget nous permet ce luxe.

Mieux que ça : nous concevons de faire une expérience… embaucher un paria comme porteur supplémentaire et d’étudier leur relation. C’est un peu borderline comme démarche, mais au pays de la famine rien n’est vraiment rationnel.

En attendant la seconde partie de ce billet, je vous laisse atteindre le seuil fatidique des 600 commentaires pour disserter sur caste et classe, inné et acquis, tout ça tout ça…4

Hari Porteur se campera-t-il dans sa posture héritée d’une tradition multimillénaire, ou bien changera-t-il au contact de notre futur coolie paria de chez paria ?

 

  1. Mon co-galérien pendant la traversée de l’Himalaya à pinces en 89/90. []
  2. Les brahmanes constituent la caste la plus élevée dans l’hindouisme et cette caste, comme les autres, est stratifiée en de nombreuses sous-castes. []
  3. Les zamindars, engeance honnie. []
  4. Et pas que, bien entendu : Hors-Sujet bienvenu ! []
Publié dans Himal, Népal, Pilotique | Mots-clefs : , , , , , , | 694 commentaires
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