Archives par mois : avril 2010

Caca sécot ? Cacao ?

Relique des vêtements de saint Léopold de Padoue - collec perso - © Cyp Luraghi 2010Il était tout petit − un mètre trente-cinq −, mal foutu dès le départ et il est devenu saint pour chrétiens, Léopol Mandic. J’ai un minuscule morceau de sa robe de capucin à la maison, sous pochette plastifiée :

Je l’ai retrouvée l’autre jour, coincée sous un pied de la table de travail à l’atelier, la relique. Six ans qu’elle devait y être collée : ratatinée.

Vu de près ça ressemble à un vieux buvard d’acide des années 70. On en mangerait presque. C’est peut-être hallucinogène, allez savoir. Ou alors c’est cacao, mais avec le compte-fils et le nez posé dessus c’est tout juste si on n’y voit pas grouiller les acariens comme sur un vieux Saint-Nectaire.

Ça appartenait à notre ami Philippe et je l’avais récupéré dans ses affaires après sa mort. Alors donc c’est ça, la bure. La fameuse bure franciscaine… genre grosse nippe de tibétain. Eux aussi ont des reliques ; d’ailleurs j’avais ramené un poil de scalp du yéti du monastère de Tengboche au Népal[1] de mes voyages et offerte à un neveu, qui l’a paumé aussi sec.

Le scalp du yéti à Tengboche- CC Wikimedia Commons

Cette manie de mettre en boîte ou de plastifier qu’ils ont, les relicolâtres…

J’avais soudoyé le moine de service ; enfin : fait une offrande généreuse aux frais du budget de Nouvelles Frontières[2] et il avait consenti à l’extraire de sa boîte après avoir défait le cadenas et à le présenter sur une étole blanche, à portée de main. Et là un poil s’est détaché pendant qu’il nous débitait son blabla et je ne l’ai pas lâché du regard, qui atterrissait mollement dans la poussière du gros plancher. Et hop, du bout des doigts jusque dans la poche ; pas vu pas pris. Une épaisse soie roussâtre.

Le yéti est un saint, dans son genre : il accomplit des actes remarquables et mène une vie exemplaire dans laquelle il en chie. Et, comme les saints des chrétiens, il fait peine à voir et produit d’excellentes reliques, monnayables sous forme d’espèces sonnantes et trébuchantes. Car tout se paye et les moines ont un estomac et le poil dans la main… et sur la peau sous forme de bure. Que l’on débite ensuite en confettis carrés, que l’on vend à l’encan, et cætera.

Des vies édifiantes… des vies de merde oui, je vous le dis. Je ne ferais yéti pour rien au monde et encore moins saint. Passer sa vie à se planquer de la compagnie des humains dans les montagnes gelées, très peu pour moi. Je préfère collectionner leurs reliques et vivre dans le lucre et le stupre en les imaginant, lascif, se mortifier dans leur luxe de macérations.

Le jeune Corentin[3] qui vient de voir le jour ne deviendra jamais yéti ni petit saint et ma prophétie ne peut être mise en doute : la relique sous plastique me l’a susurré à l’oreille ce soir, et son chuchotement est pontificalement infaillible.

Longue et belle et joyeuse vie petit coco !

[et on dit oui, chef.]

 

  1. Se prononce Teng-bo-tché. []
  2. Mon employeur de l’époque − les années 80 −. []
  3. Fils de not’ Pseudo. []
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Loin des 95%

Sadan, ma pomme et Mukti dans la forêt profonde de l'Uttaranchal - 1989 - © Cyp Luraghi

Hé oui : cinq pour cent de non-cons pour compenser les quatre-vingt quinze pour cent de cons de tous calibres uniformément répartis à la surface de la planète… c’est le quota effroyable qu’on doit se farcir tous les jours.

Il y aurait de quoi déprimer si nous n’avions pas de papattes ou de roulettes pour passer notre chemin et nous hisser cahin-caha vers de vierges alpages certifiés non foulés par les cons. Encore que les moutons soient encore plus cons que les poules et tout aussi comestibles, ce que ne sont pas les cons humains.

L’inénarrable Georges Frêche n’y va pas par quatre chemins, traitant ses électeurs de connards dans cet enregistrement :

L’Affreux Jojo dans ses œuvres.

Tout le monde traite tout le monde de con, même le Présidateur de la Pupublique fait retentir son con barytoné en guise de salut public.

Mais pas nous trois, au lendemain de ce con de gros col raide comme la Justice : aussi loin que nos yeux visent l’horizon, rien ni personne hormis d’invisibles mouflons et les effluves animés des petits esprits de la grande forêt.

***

On est bien, loin des cons à se conter des historiettes et à digérer le riz du soir, à sourire de nos peurs du jour, à se gausser de la tempête évitée de justesse qui nous avait bien foutu les chocottes même si on le montrait pas. Là, juste un souffle régulier du nord attisant le brasier : trois gros troncs secs tombés au sol, halés à six bras et allongés ensemble rôtissent nos couennes frigorifiées.

Il n’en faut pas plus pour oublier les cons du monde entier.

***

C’est un endroit sans pareil : il arrive parfois qu’un piéton s’y aventure ; la plupart du temps une jeunesse en quête de l’autre genre, loin de sa vallée. Depuis l’aube des temps ça se fait comme ça, dans les montagnes du Garhwal et les avoisinantes.  Des cols de mariages, qu’ils disent. Genre vrai casse-gueule : pas de sentier ; on file au pif dans le sens de la pente et on fait pas le fier sur les corniches larges d’une demi-godasse. Et puis il y a le replat avant les interminables pierriers qui nous hacheront les semelles et ferons flageoler nos genoux, demain.

Et tout en bas un petit bourg nonchalant et confortable avec quatre-vingt quinze pour cent de cons qui nous attendent de pied ferme.

Non : j’exagère un tout p’tit peu (comme d’hab ;-)

En attendant, on jouit à trois devant le feu d’enfer de notre paradis de forêt vierge de cons…

 

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Un vrai rêve

Shanti Devi de Malana - Photo © Cyp Luraghi 1989 - Transe HimalayenneIl est des photos ratées qui ne le sont pas, comme ces songes nous ravissant à deux doigts de l’éveil : de chaudes mosaïques dansent sous les paupières et d’un petit paradis nous passons à un autre en les soulevant lentement : il y a pire que ce monde où l’on se tient debout et sent si bon le café frais.

La lumière était dégueulasse, dans le fond, quand j’y repense. Et le photographe un piètre photographe.

***

Richard est passé poser des étagères dans l’atelier et le grand placard du petit salon, l’autre semaine. Alors j’ai brassé mes deux vieux cartons pleins d’images, ai nettoyé la vitre du scanner à l’isopropanol et étalé quatre diapos loupées dessus, dont celle de la jeune Shanti Devi du village de Malana dans les montagnes de l’Himachal Pradesh, en Inde…

 

Carte de l'armée US - vers 1970 - libre de droits - Cliquer pour agrandir.

 J’aime les loupés : ils sont bons signes.

L’appareil photo déconnait ce jour-là ; un antique boîtier en grosse tôle tout cabossé et assez capricieux. Et puis j’avais pas envie de lever le camp. C’était trop bien Malana. Après trois mois de boulot avec des groupes de touristes piétons, ça faisait du bien de plus avoir à jouer au chien et au berger, tout à la fois. Et de plus entendre les réflexions désagréables et imbéciles de certains spécimens de mes compatriotes en goguette chez les sauvages dégénérés du mitan de l’Himalaya. D’être au pays, vraiment : le seul où je me sens bien. Sans boulet à traîner : les vacances enfin !

Et puis il fallait tracer, et donc partir encore, même que j’avais pas envie et mon compagnon de route Mukti non plus.

Alors j’ai dit bon, tant pis : je fais au pif, au flan à à la volée. Et clic et clac. Monsieur Sangat Ram, madame − Matadji : bonne mère − et leur fille Shanti à la fenêtre : gravés dans les sels d’argent sur la gélatine et l’acétate.

Et bye bye. Sac au dos se dandinant sur l’interminable sentier ; des mois et des mois à le marteler de nos chaussures, jusqu’au bout tant qu’à faire…

Dans la descente, plus loin j’ai pensé très fort : « J’aurai une fille et elle s’appellera Shanti Devi. »

Tous les grands marcheurs − salut à toi, l’Aigle ! −  rêvent de l’aube au crépuscule la tête posée sur un corps en pilotage automatique.

Et puis le rêve prends corps ; c’est ce qu’il fait toujours quand nous tendons les muscles de la volonté. 

Transe Himalayenne - Cahier 1 1990-09-17 © Cyprien Luraghi

Vingt ans plus tard il y a une Shanti Devi pour de la vraie à la maison de l’Horreur de Puycity. Et une autre qui n’a jamais grandi dans sa boîte en plastique, à la joue frappée par une orgie de photons endiablés rebondissant dans la pénombre de la pièce, mourant aux murs de planches tapissés de papier journal. Une qui dormait depuis vingt ans, dans sa boîte à diapos loupées. 

Et Gaspard ? C’est une tout autre histoire ;-)

 

Ce billet est dédié à Pseudo et Neuf Dixièmes Qui Ne Va Pas Tarder, et à l’Aigle : Al Nasr Al Taïr… et à tous les conquérants de l’Inutile.

 

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Radical Imago

© Pierre Auclerc - Tritouillage : Cyp Luraghi 2010Après le mûr vient le blet et nous y sommes. Un certain fripement, prélude à la chute en mollesse ; un roidissement avant la fonte ; le monde que nous connaissons : tombe compost.

Ça ne trompe pas : tout s’exacerbe, gêné aux entournures, craquelant.

C’est clos et dans un pot, devenu sourd et effréné, à tombeaux ouverts vers l’étroiture : droit dans le mur.

Aux idéaux a succédé la bête idéation : production des pensées comme sucs épigastriques ou saucisson.

Il reste des cultes de tous ordres, pas seulement religieux ; les partis politiques mués en temples à fétiches alors que les églises se barrent en figues pétrifiées : mythes et mites dans le même sac.

Dans l’ère de l’Objet chaque chose est d’abord étripée de son sens, dorée à l’or fin et sacralisée. Nous hissons aux podiums : le Général, Jaurès, Proudhon, Maurras, Trotski, Bénabar et le yaourt au lait reconstitué en promo chez Leader Price. Les classes supérieures sacrifient à Danone.

Écoutez un socialiste chanter l’Internationale et voyez son poing levé.

Entendez les hauts dignitaires du panthéon chanter les louanges de l’amour.

Voyez comment partout on se saigne aux quatre veines pour des vieux dieux, la démocratie, le veau élevé sous la mère pour tous, le droit à la croûte et l’encroûtement au bout du compte.

J’allais oublier la race − on dit la souche désormais − : cul de tronc sec aux racines cariées, sans suc et sans sève. Des branlotins secouant hargneusement leur sexe face à l’armoire à glace en admirant leur teint de lait (ou d’ébène, ou leurs pilosités auriculaires).

Hé oui, nos civilisations sont en grand danger : le joli printemps plonge ses racines au cœur de ce tas de fumiers.

Entre nous : il n’y a pas de quoi pleurer.

Butinons les décombres !

 

Billet pouvant contenir de vrais petits bouts de papote du coin du zinc dedans.

 

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Le Vrai Féminisme Authentique

Radegonde à la table de Clotaire - animée par Cyp - source Wikimedia Commons.

Après la mort de Clovis [en 511], ses quatre fils, Théodoric, Chlodomir, Childebert et Clotaire, prirent possession de son royaume, et se le partagèrent également.

Lors d’une guerre, il arrive malheur à Clodomir. Aussitôt Clotaire (le cadet) prend les mesures qui s’imposent :

Gondemar ayant pris la fuite avec son armée, Clodomir le poursuivit, […] et tomba ainsi au milieu de ses ennemis qui lui coupèrent la tête, la fixèrent au bout d’une pique, et l’élevèrent en l’air [en 524]. Ce que voyant les Francs, et reconnaissant que Clodomir avait été tué, ils recueillirent leurs forces, mirent en fuite Gondemar, écrasèrent les Bourguignons et s’emparèrent de leur pays. Clotaire, sans aucun délai, s’unit en mariage à la femme de son frère, nommée Gontheuque.

Après une expédition guerrière liée à un conflit géopolitique complexe, Clotaire décide de prendre soin de la fille de son ennemi :

Clotaire, en revenant, emmena captive avec lui Radegonde, fille du roi Berthaire, et la prit en mariage.

Plus tard, son neveu Théodebald fils de Théodoric va mal : avec bonté, Clotaire prend soin de sa femme :

Celui-ci, en effet, devenu très infirme, ne pouvait remuer de la ceinture en bas : il mourut peu de temps après, la septième année de son règne [en 553]. Le roi Clotaire prit son royaume, et fit entrer dans son lit sa femme Vultrade.

 

Bref, en synthèse :

Le roi Clotaire eut sept fils de ses diverses femmes, savoir : d’Ingunde il eut Gonthaire, Childéric, Charibert, Gontran, Sigebert, et une fille, nommé Clotsinde ; d’Aregunde, sœur d’Ingunde, il eut Chilpéric ; et de Chunsène, il eut Chramne.

 

Et voici l’explication : Clotaire voulait pour les femmes ce qu’il y a de mieux :

Comme il était déjà marié à Ingunde, et l’aimait d’unique amour, il reçut d’elle une prière, en ces termes : Mon Seigneur a fait de sa servante ce qui lui a plu, et il m’a appelée à son lit : maintenant, pour compléter le bienfait, que mon seigneur roi écoute ce que lui demande sa servante. Je vous prie de daigner procurer un mari puissant et riche à ma sœur, votre servante ; de telle sorte que rien ne m’humilie, et qu’au contraire, élevée par une nouvelle faveur, je puisse vous servir encore plus fidèlement.

À ces paroles, le roi, qui était trop adonné à la luxure, s’enflamma d’amour pour Aregunde, alla à la maison de campagne où elle habitait, et se l’unit en mariage.

L’ayant ainsi prise, il retourna vers Ingunde, et lui dit : J’ai songé à t’accorder la grâce que ta douceur m’a demandée, et cherchant un homme riche et sage que je pusse unir à ta sœur, je n’ai rien trouvé de mieux que moi-même. Ainsi sache que je l’ai prise pour femme, ce qui, j’espère, ne te déplaira pas. Alors elle lui dit : Que ce qui paraît bon à mon seigneur soit ainsi fait ; seulement que ta servante vive toujours avec la faveur du Roi.

 

Cette heureuse disposition d’esprit, toute d’altruisme et de dévouement, a permis à Clotaire de profiter pendant cinquante ans du troisième plus long règne de l’histoire de France. Seuls messieurs Quatorze et Quinze ont fait mieux.

 

Le féminisme authentique avait quand même de la gueule au VIè siècle, et il protégeait du cancer du cul si on en juge par la vie décomplexée et pleine de santé de notre joyeux compagnon.

 

Toutefois :

Comme il était, durant la cinquante et unième année de son règne, dans la forêt de Cuise, occupé à la chasse, il fut saisi de la fièvre, et se rendit à Compiègne. La, cruellement tourmenté de la fièvre, il disait : Hélas ! qui pensez-vous que soit ce roi du ciel qui fait mourir ainsi de si puissants rois ? Et il rendit l’esprit dans cette tristesse [en 561].

Quelle injustice divine qu’un homme ayant voué ainsi sa vie à la gent féminine soit finalement récompensé de sa grande vertu au moyen d’un quelconque bacille vénérien…

 

Moi je l’aime bien ce Clotaire. Il est très injustement méconnu. Ce billet vise donc à réparer cette injustice…

 

PS : les textes en italiques sont extraits de L’Histoire des Francs, rédigée au VIè siècle par Grégoire de Tours :

http://fr.wikisource.org/wiki/Histoires (Grégoire_de_Tours)

http://fr.wikipedia.org/wiki/Grégoire_de_Tours

 

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