Archives par mois : février 2010

Anatomie de l’anémone

Photo © un ami d'Homère - tritouillage : Cyp Luraghi 2010− Passe-moi le sel.
− T’es manchot ou quoi ? plus feignasse que toi tu meurs. Respire un bon coup : le sel viendra tout seul en courant. L’espoir fait vivre.
− Il est bien, le nouveau fauteuil… moelleux et tout…
− …sauf que tu vas encore me le dégueulasser en moins de deux, à bâfrer en en foutant partout. Comme l’autre. Six mois il aura duré avant qu’on le vire à la benne. On n’avait même pas fini de payer le crédit. On va encore avoir les huissiers au cul.
− Faut dire que rose clair c’est salissant. Le poisson gras, ça tache en profondeur et pour le ravoir, tintin. Espérons que bleu électrique, ça résiste plus longtemps… parce que c’est pas avec la crise du plancton qu’on pourra s’en repayer un autre de sitôt…
− Y a quoi à la télé ?
− Comme tous les vendredis : poiscaille au self et Thalassa sur la 3.
− Fait chier. Même pas de câble, dans ce trou. Je parle même pas du satellite. Faut pas rêver. Enfin, je me console en pensant qu’il en a des plus à plaindre : ils en sont réduits à sucer des cailloux, tellement c’est misérable dans leur brousse. À tel point qu’ils viennent  jusque chez nous pour bouffer les restes…
− Il reste des crevettes, au fait ?
− Tiens, prends les miennes… ça me dit plus trop depuis l’émission de l’autre jour.
− An bon ? ils en disaient quoi, des crevettes ?
− Que celles qu’on trouve par ici sont importées par bancs entiers de mers lointaines et polluées, et qu’elles sont bourrées de saloperies chimiques et produites dans des conditions inéquitables et pas éthiques.
− Peut-être… en attendant elles sont pas chères et plus grassouillettes que celles d’avant le déménagement…
− …mais moins goûtues, tout de même… enfin : ça se laisse déglutir. Vaut mieux pas savoir, des fois…
− Quand même, ça me fait souci, tout ça… j’vais p’t’êt’ bien voter pour les Verts, le prochain coup…
− Qu’est-ce que tu crois qu’ils vont faire, tes Verts ? rien du tout, oui. Pas plus que les Oranges, les Roses ou les Bleus. Je te parle même pas des Rouges. Berk. Nan nan ma p’tite bobonne : moi je voterai Brun, rien que pour leur foutre les boules, aux squatteurs qui se sont installés sur le rocher d’à-côté. Vont finir pas nous bouffer, je te dis.

Ici c’est chez nous et qu’on vienne pas nous y emmerder ; du moment qu’on a des crevettes qui nous tombent dessus, je me tape du reste.

J’te jure : j’en ai même vu une qui se baladait en burqa, l’autre jour… on aurait dit un sac… pas une tentacule qui dépassait…

[sirènes de police dans le lointain]

 

Publié dans Déconnologie, Pilotique | Mots-clefs : , , , , , , , | 718 commentaires

Filer doux

C’est dedans que ça se passe.

Dehors c’est chaud, c’est sale et les mouches collent aux commissures.

Cagnard-poussière ou blizzard d’enfer via la moite touffeur, chacun selon sa latitude a droit à son lot d’intempéries.

Alors rien de mieux qu’une bonne incruste à la maison en attendant que les éléments daignent se tempérer.

Tel les termites nous passons le plus clair de notre temps à l’ombre ; c’est là que s’élaborent au mieux nos élixirs de sapience, les sucs de notre race.

C’est dedans, après avoir tombé les outils du jour, que les vieux fourbus instruisent la jeunesse des plaisirs et dangers du vaste et tempétueux dehors.

En s’approchant de l’huis on entend de gais babils et puis parfois des rodomontades et des ronflons de grosses voix… et des claquements de dents de lait dans le lointain comme des castagnettes. C’est le son de l’éducation, qui ressemble à s’y méprendre à celui d’une bouteille pleine se déversant  à gros glouglous dans une fiole vide… et plus le niveau monte, moins ça fait de bruit…

***

Homère, sous le précédent billet : (cliquez longuement pour aller le lire dans son contexte) :

 

Ce serait un chouette thème de discussion, l’éducation des mômes : comment chacun fait ou a fait avec les siens, et ce que ça donne, et ce résultat, que doit-il − à l’éducation formellement transmise – aux qualités des mômes – à ce qu’ils ressentent de la façon de vivre et de penser des adultes autour d’eux – à la stimulation de leur propre intelligence/curiosité/créativité… etc…

Quand j’explique un truc à la mienne, j’en arrive toujours naturellement à relativiser l’information transmise, en lui expliquant que bon, on pense que c’est comme ça mais peut-être qu’on trouvera un jour une meilleure explication puisque de toute façon il est impossible de tout expliquer. Et ça la rassure vachement de savoir que rien n’est absolument certain.

Pour l’autorité et la discipline, je lui explique que pas de bol, c’est comme ça, je suis le chef et en attendant elle ne peut rien faire d’autre que de m’obéir, même quand je suis très con, et quand je serais décati, ce sera l’inverse…

***

Billet-express de nuit pas prévu au programme, mais vu l’abondance de commentaires sous le précédent, mieux vaut continuer la causette sous celui-ci.

C’est parti.

Top banzaï ! 

[hurlement de turbines en piqué dans le lointain]

 

Publié dans Pilotique, Tout Venant | Mots-clefs : , , | 737 commentaires

Sauvage à cœur

Léopard - Inde - Khanna (Madhya Pradesh) 1998 - © Cyp LuraghiQuand tu as vu le sauvage de très près, rien n’est plus pareil.

Pour ceux qui se font manger c’est drôlement vrai, et pour ceux qui sont restés à la juste distance ça l’est tout aussi bien ; un souffle passe qui te remet dans le chemin creux de ce qui est notre tréfonds vibratile, aussi constitutionnel que les amines de notre plus  intime chimie.

Une fois rejoint, le sauvage t’accompagne au fil du temps restant sans te lâcher d’un pas. Tu es cuit pour le civilisé et ce n’est pas si mal ; comme un chat de gouttière qui pique à l’occasion dans la gamelle du gros matou chaponné.

***

Bien sûr ce n’est plus possible de vivre avec ces chats ; ni le sauvage léopard qui fait regimber le grand éléphant sous le crochet du cornac moustachu, ni celui des appartements douillets abondamment garnis de croquettes.

Alors ce sont errance et ruses de Sioux qui t’attendent dans cet entre-deux, pour le restant de tes petits soleils ; plongé dans un monde où ces deux se côtoient et s’ignorent tu gardes tes distances et te tiens, funambule sur un fil les reliant ; ne surtout pas tomber.

***

Le voyageur fait ça : s’élancer et rebondir de sauvage en civilisé. Il n’est jamais rivé, même s’il en a tout l’air depuis des générations. Je m’en rends compte depuis quelques après-midis passées en compagnie de Djames qui bien que manouche, a nettement moins de bornes au compteur que moi et partage pourtant le même frisson quand nous parlons de nos ailleurs de rêve à l’atelier, au milieu des machines désossées et des écrans scintillants.

Là, nous sommes au cœur de notre craton antique dans la jungle indienne qui nous attire comme un aimant géant et deux léopards rôdent à l’entour. Et quand un client survient nous faisons comme si de rien n’était.

Au dessus de nos têtes les deux matous de la maison roupillent sur le canapé à côté des pots de plantes tropicales attendant sagement leur grande sortie de printemps sur la terrasse.

 

Publié dans Binosophie, Humain, Inde | Mots-clefs : , , , , , , , , , , | 740 commentaires
Aller à la barre d’outils