Archives par mois : septembre 2009

Des ponts d’or

Détail d'un billet de 10 € - tritouillage © Cyp Luraghi 2009

On nous avait promis le Pérou, en mieux. L’or, les belles filles et les beaux mecs à gogo. Le paradis sur terre ; toutes choses dont nous ignorons tout mais que nous chuchotons d’un air entendu. Car nous n’avons rien des conquistadors.

L’Europe, c’est comme les cartes de crédits des usuriers : il y a des paillettes incrustées dans la matière plastique, mais ce ne sont que peu de grains infimes de pyrite – l’or des fous– noyées dans la masse. Elle miroite dans l’obscurité et séduit le badaud. Tu viens, petit ? Mais au jour pointant on voit la vieille peau ; ça sent l’oxyde.

Une ligue de marchands toute puissante la gouverne ; son but est le magasinage et l’échange des denrées. Ses messagers nous disent que nous formons une civilisation, que nous avons des racines et des valeurs, et que nous devons nous baser sur tout ça.

Je n’écoute pas mon vendeur de surgelés au téléphone quand il me cause de politique. Il ne m’en parle jamais d’ailleurs. Il n’en a pas le temps : je dis non et je raccroche. Un mot suffit : non. Pareil pour l’Europe : non. Pas intéressé ; on m’a déjà fait le plan ; j’ai déjà donné. À qui vous voudrez faire croire que je suis similaire à un Suédois ? ou que c’est mieux pour moi d’être comme un Polonais ? N’importe quoi. Ils vendent n’importe quoi de nos jours… et maintenant l’Europe et ses valeurs… ça me laisse songeur.

Des valeurs de quoi, d’abord ? De piété chrétienne ? Comme l’Inde correspond au territoire où les hindouistes sont majoritaires, ils me disent que l’Europe est l’endroit où les chrétiens sont les plus massivement implantés. Mais c’est faux : ailleurs, très loin, il y a des masses de chrétiens aussi.  Alors quelle autres valeurs ? Les Lumières.

Pauvres Lumières : trempées dans toutes les sauces… jusqu’à être assimilées aux ampoules basse consommation. Reflet du temps : des Lumières pâles et glaciales. Peu d’énergie. Spectre lumineux limité. l’Ikea de la rétine.

Je ne les crois plus depuis longtemps, les ligues de marchands et de vertu – qui sont les mêmes. Elles calibrent ma bouffe comme leurs paradis fiscaux : par décret. Et s’en foutent plein les fouilles, alors que nous en sommes rendus à la contemplation d’un billet de dix avec son faux pont d’or insipide et sa porte d’abbaye fictive débouchant dans le vide.

Ils n’ont qu’à faire comme ils l’ont toujours fait : sans moi.

 

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Se poser là

Photo © Annie Luraghi  2003 - Tritouillage : Cyp

Coller les chocottes plutôt qu’avoir les boules. Il vaut mieux. N’avoir pas froid aux yeux ; sentir le pincement taraudant de la peur et écarter les doigts devant les yeux pendant la scène du massacre ; faire fuir les spectres en personne.

C’est magique, de n’en faire qu’à sa tête. Rien que pour voir celle des autres, pas réjouies. Nous faisons peur… il y en a… il y en a qui rôdent… Ceux qui n’ont pas peur font peur aux autres ; c’est ainsi. C’est pas moi qui changerai ça. Alors autant y aller franco de port : foutons la trouille aux pleutres, ils en ont grand besoin ; c’est leur raison de vivre ; d’autre ils n’en ont pas, ne connaissent que ça : la sujétion à la pétoche.

Nul besoin d’être beaucoup : semés clairs dans la population, nous produisons grand effet. Susciter l’effroi est faire œuvre utile ; rien de tel pour rompre l’hébétude ambiante que le sain effarement que nous procurons. Lâchez-nous dans la nature – ou sur des forums de l’internet – et nous opérerons des miracles.

Les fous redeviendrons sains d’esprit ; les frustrés trouveront des houris à foison qui les déniaiseront… l’épouvante rapprochera les êtres séparés par des haines farouches. Bref : la déconnologie ectoplasmique de combat est un art de vivre achevé qui nous épanouira. Non seulement nous aurons la joie de faire cauchemarder le citoyen mollasson, mais en plus nous lui offrirons la terreur de sa vie. Là, tout d’un coup, grâce à vous vaillants ninjas il sera décoincé ; le manche à balai lui tombera du cul.

Parce que le citoyen a peur, mais à petites doses insidieuses et n’en distille que bile. Jamais il ne jouit de frayeur. Il a oublié quand il était petit enfant et que les chimères nichaient sous le lit. Il ne sait plus les affres, mais la médiocrité de la crainte du chefaillon seulement. C’est la grand’ frousse qui fait avancer droit devant… vers la bonne tranche de rigolade. Parce qu’on rit toujours de ses phobies après coup, à la lumière.

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Terrasser l’ennemi

© Shanti Devi et Cyprien Luraghi 2009

Pendant ce temps-là, ça s’entredéchire au loin. Pas très loin : à quelques pas à peine de la terrasse, des grands enfants traitent leur petite sœur de grosse truie. Plus loin à peine, ça gueule entre homme et femme dans un logis.

Les chiens se parlent, la nuit. Les terres émergées sont couvertes par les émetteurs de Radio Clébard. Je pensais souvent ça sous la toile, dans les hautes vallées himalayennes, percevant les échos du concert nocturne des cabots dans l’air ténu.

Ainsi les conflits se propagent : par la voie des airs. L’homme frappant sa femme entend celui qui entend celui qui, celui qui… loin loin loin ; au Kivu, tiens : mutile à la machette une jeune fille.

Faudrait pouvoir tourner le bouton. Il y a des zones blanches heureusement. Sur la terrasse et posée sur le guéridon,1 c’est la paix. Elle se déguste lentement, précieuse comme du thé vert long aux fleurs.

Elle est si délicieuse, aux fruits rouges confits. Tentante au point d’en tomber en amour. Et puis gracieux ornement de chevelure. Sans elle à goûter, quel plaisir ?

Pourtant le monde se bat, au coin. C’est bien, de se battre, il paraît. Des fois je me bats ; je me suis battu ; je me battrai encore. Mais pas là ; c’est bien, là. Je me pose, là. Un de plus, un de moins : les guerriers n’y verront que du feu ; je passe inaperçu. Je fais chier personne.

On boucle la gueule à un chien, pas à l’esprit canin planétaire qui aboie nonobstant.

 

« Je suis un chien ? perhaps ! »

Léo Ferré – Il n’y a plus rien

 

  1. forgé avec amour par Tamsin. []
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Pilotique des grains

Phénakistoscope - image Wikimedia Commons libre de droits

 « L’Angélus de Millet beau comme la rencontre fortuite, sur une table de dissection, d’une machine à coudre et d’un parapluie ».
Salvador Dalí.

 

La persistance de la mémoire lui importait, et la méthode paranoïa-critique. Dalí fait tout un plat de qui se résume en : le temps se traîne en nous et y laisse une trace ; nous vivons dans le décalage perpétuel. La personne en face de nous à table, est comme un soleil : sa lumière met un temps à percuter notre rétine.et bien que le photon cesse d’exister en entrant en collision avec notre corps, il l’imprègne d’une persistance.

Nous avons de très bons corps, puisque nous pouvons y accumuler énormément de persistance et de décalage. C’est la caractéristique majeure de notre espèce  : de gros sacs verticaux. C’est ce qui nous fait créer de l’impalpable plus que tous les autres vivants. Nous brassons bien des ondes, et pas que celles des photons. Des ondes comme du miel : sirupeuses.

C’est de cette viscosité épaisse de la mémoire que s’est élaborée notre paranoïa, tout animale au départ, et formée de peurs : d’ours cavernicoles et de monstres sous les meubles. C’est elle qui nous fit inventer la scie, et les pieds de lits à scier pour empêcher les monstres d’aller se fourrer dessous, et le lit par la même occasion.

Oui, nous pouvons imaginer n’importe quoi ; le chien non. On peut même se penser en amibe, en se concentrant bien. C’est pour dire. Le contraire n’est pas possible.

Le chien se fout de la politique, pas nous. ll se fout à peu près de la persistance de la mémoire. Ça lui est utile pour retrouver sa gamelle, mais guère plus. Et il n’est que rarement paranoïaque, et totalement dénué de sens critique. Parce que ce qui sauve tout et fait que nous sommes funambules, légers, intelligents et joyeux, c’est que nous savons utiliser notre paranoïa pour en faire des choses belles et sans utilité pratique. Des livres avec des histoires dedans comme nos rêves ; des images dans plusieurs dimensions de l’espace et toutes sortes de matières ; des sons plaisants.

Alors que le politicien cumule les tares : il est très paranoïaque, – la fonction l’exige – possède une mémoire très persistante et ne fait rien d’inutile qui pourrait lui faire passer l’envie de se mêler de celles des autre. Il ne supporte aucune critique, puisqu’il a forcément raison et les autres tort.

Foutu pour la méthode Dalí, le politicien. Une excroissance disgracieuse des sociétés humaines, qui ne savent comment s’en passer.

Alors moi, plutôt que de rédiger des articles parlant de politiciens, je préfère laisser errer mon esprit à huit images par secondes dans l’animation du phénakistiscope et songer à la traînée du temps qui fait que je vois un mouvement lisse et coulé.

La pilotique, c’est mieux. Ça sent l’air frais, tout de suite, et c’est beau.

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Chute des classes

Illustration © Cyprien Luraghi 2009

Arlette, c’est fini. Fin de saison cata pour les prolos tégénaires : un vieux mâle s’est affalé au pied de l’escalier menant à la chambre de Shanti.

– Papa ! Viens-voir ! Y a Arlette sur le palier !
− Ah ouais. Ben Arlette, elle ira pas plus loin.

J’ai pris Arlette en photo, après avoir verrouillé l’accès du palier, ce qui a fait râler Shanti. Et Annie un peu ; mais comme je lui ai monté une tasse de thé dans le nid de Shanti, elle m’a tout pardonné. Les filles se nippaient pour la photo du billet précédent.

Alors je me suis collé par terre, face à Arlette, avec mon petit appareil-photo. Au grand-angulaire1 et le nez par terre, à un pouce des bulbes copulateurs pointant au bout des pédipalpes.

Arlette est mort d’épuisement, comme tous ceux de sa classe ouvrière. Pendant trois mois d’été, il n’a eu de cesse que de courir la femelle afin de la remplir. Arlette n’a eu que cette idée fixe et lubrique en tête tout ce temps-là : s’en trouver une. Ça sera sa révolution : après avoir erré sans jamais boire ni manger tout un été, et arpenté en vain la maison rouge, enfin accomplir la tâche impartie à son genre et espèce : un prolétaire se reproduit, avant tout. Et rêve de révolution ; parce que ça ne peut pas continuer comme ça, soyons clairs. Jeûner à mort pour engendrer une descendance soumise au même sort ? La belle arnaque !

Arlette a eu son grand soir. Il a plongé ses bulbes au tréfonds de la femelle, finalement. Tout un rituel. L’extase et tout, et ne venez pas me dire qu’on n’en sait rien, du plaisir des araignées. S’il n’y en avait pas, ils feraient pas, je dis.

Et à la révolution aussi, il y a du plaisir ; et ça frappe fort, comme dans l’amour tégénaire. Arlette est sur le flanc, depuis. Tombé carrément du plafond, du haut-lieu où la cérémonie se tint, glissant sur une soie faiblarde et malhabile. Et puis un poc sur le plancher de pin, et plus rien.

Le plaisir dormira jusqu’au printemps, où les araignons rêveront comme Arlette d’arpenter le vaste monde à la recherche du je-ne-sais-pas-quoi qui fait du bien.

Et ils trouveront. En fin de compte.

 

  1. le Ricoh Caplio GX100 est équipé d’un équivalent de 24 millimètres pour argentique. []
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