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Moine robot

© Annie Luraghi 2008

 

C’est lumineux, pourtant ça n’en a pas l’air. Après des grandes virées il faut digérer le monde, assis, reclus. Deux pieds par terre devant quatre autres, immobiles. Et puis comme d’habitude, bien tout fermer ; boucler, se la boucler. Et après un temps dans le vague, repenser. Claquemuré, soudain ça fuse , d’abord tout doucement, mais fin et fort et clair. Et frais, parce que nous étions pris, tout petits, dans l’immense et la foule. Comme un horloger travaillant sur le minuscule, inspectant des rouages compte-fil bien calé dans le pourtour de l’œil, sur orbite.

Assis comme un cosmonaute en capsule se disant le temps d’une révolution autour du corps céleste qu’il n’a besoin de rien ni de personne. Mais juste ce temps-là, qui ne dure pas la vie. Ce qu’il faut pour se rendre à l’évidence : nous sommes les autres, nous en provenons. Sans eux pas moi, et rien de rien peut-être, qui sait ? Nul ne le saurait. Mieux : personne. Encore faut-il que ce soit personne, et non un de ces masques tant croisés partout.

C’est en y songeant que j’élabore des personnages. Des masques de carton cachant la chair comme un fruit. Tous ces gens en duel, qui se battent. Mais avec eux, contre eux ; drôle de bataille que je contemple là, de loin. Dans mon antre, en retrait, en retraite. Quand est  annoncé le nombre de vivants, il faut multiplier par deux au moins. Ce n’est pas exagération : seuls les petits bébés sont uns, entiers, pas duels. Presque tous les autres ont un double, ou des petits morceaux d’autres agglomérés. Bien qu’ils disent ne faire qu’un, rien n’est plus faux : c’est l’illusion des illusions de croire ça.

Paradoxe : les plus forcenées égotistes ne sont que le reflet de ces autres qu’ils rejettent et cependant les composent, et sans lesquels ils n’existeraient pas. L’anachorète lui, qui croit naïvement s’oublier en offrant son soi, se niant, est plus entier, unique, indivis, que le commun des mortels. De là vient sa souffrance ; s’étant débarrassé de la gangue des autres qui l’englobait, dans son ermitage au désert, il se perçoit enfin et cette vision lui est insupportable.

***

N’étant qu’un ascète d’occasion, je resurgis, bondissant par delà ma trappe, et reprends une fois de plus ma place dans la foule adorée. Là, je suis bien. Coucou c’est moi !

J’ai fait un beau et long voyage au pays des octets : deux semaines entières à triturer du code informatique. Vu de l’extérieur ça peut sembler stérile, mais pas du tout : derrière le code il y a foule ; tous ces signes magiques propulsant les ordinateurs du monde entier sont eux aussi le reflet de leurs créateurs ; souvent d’ingénieux bricoleurs ou des génies… et parfois des poètes : le code, c’est de la poésie ; les robots savent de quoi je cause. Dans quelques décennies, ils le sauront vraiment.

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Ce billet est dédié à Isaac Asimov et à tous les robots de l’univers.

Isaac Asimov sur son trône par Rowena Morill

Isaac Asimov sur son trône par Rowena Morill

 

Publié dans Binosophie, Humain | Mots-clefs : , , , , | 185 commentaires
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