Archives par mois : mai 2009

Belle saloperie

Cétoine sur fleur d'artichaut - © Annie Luraghi 2008

 

Ne pas se fier aux apparences, jamais. La bestiole là, est aussi belle que la fleur d’elle dévore. La cétoine qui grignote son artichaut. Mon artichaut en devenir, et me prive de mon manger. Pourtant, en beauté la cétoine me dépasse. Elle n’a aucun mal. La fleur d’artichaut me bat elle aussi au concours de miss. C’est comme les coccinelles. Le monde entier s’extasie sur ces carnassières sans merci. Mais personne n’aime les scutigères, qui ne font rien de plus mal. Ceux qui aiment les animaux moches ne le font pas non plus par compassion, ou refus de l’anthropomorphisme, mais hélas bien souvent parce qu’ils trouvent en ces hideurs, le reflet des leurs.

Seuls les voyants ne voient pas ces différences : ce sont les scientifiques, et pour eux rien ne compte d’autre que leur sujet, pour lequel ils éprouvent parfois du sentiment, ainsi sont les herpétologistes ; un exemple. J’aime les artichauts, mais ce n’est pas réciproque. Je profite de leur statut de plante pour leur ravir le capitule et en faire mon régal dans l’assiette inclinée, fourchette posée dessous, trempant la chair au bas des feuilles dans la vinaigrette. Et si par hasard les cétoines étaient comestibles, je les mangerai sans hésiter.Mais j’ai un cœur de midinette, alors quand j’en vois une errer sur le plancher, je la saisis très délicatement et la pose sur le rebord de la fenêtre, face aux rosiers du jardinet de la maison d’Edith.

***

Il n’y a aucune morale : le monde en est dénué. Ou alors si : nous voyons les choses et les êtres, ils excitent nos sens ; nous en tirons des pensées… nous les mangeons aussi, quand ça nous arrange. Et nous aimons leurs formes. L’intérieur est un tout autre monde.

 

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Rien de rien

© Cyprien Luraghi 1982 - Khumbu - Népal

 

– Oh ! C’est le père de Lobsang !
– Lobsang… tu as de ses nouvelles à ce vieux salaud, Pasang ? 

Sur le toit-terrasse, nous fumions notre kretek en buvant le café du soir. Une liasse de photographies sur la table basse, étalées. Les volutes bleues du tabac giroflé se mêlaient à celles des fumigations de genévrier de l’encensoir allumé par sœur Jangmu,1 la délicieuse épouse de mon ami, disparue depuis…

 

 

– Ah ! Il est cloué dans un fauteuil roulant maintenant ! Voilà un homme qui s’est fait son malheur… et je vais te dire, Cyprien : il n’a personne pour le plaindre…
– Raconte. 

Au bout d’une heure je savais tout. Lobsang avait fui sa haute vallée au pied de l’Everest comme tant d’autres, il y a quarante ans. Patates et sarrasin, ça va bien quand il y en a mais comme ce n’est pas souvent, l’estomac dicte aux pattes d’aller chercher l’assiette pleine ailleurs, toujours.

Notre espèce doit beaucoup à la disette : sans elle nous serions des êtres hébétés, repus, poussant byssus. Longtemps, des années, Pasang, Lobsang et une troupe de coolies avaient sué ensemble et s’étaient échinés à coltiner des sacs sur les sentes escarpées, pour quatre ronds. Un taudis leur servait de point de chute entre chaque livraison, qui pouvait durer des semaines. Livrer toutes denrées partout dans le royaume, par tous les temps, sueur dégouttant de la pointe du nez. Soixante-dix kilos d’épicerie plaquée au dos, han, han, han.

Quelques arpents de terre à sarrasin échurent à Lobsang en héritage : il raccrocha définitivement sa courroie de portage au clou, ce diplôme de misère – le namlo – et leva son premier rideau de fer. Au milieu des années soixante-dix, les premier touristes occidentaux affluèrent : l’officine de Lobsang fut la première à leur proposer ses services : location de portefaix.

Un juteux contrat avec l’agence de voyages française pour laquelle je travaillais le propulsa au premier rang des négriers de la place. Pasang, qui n’avait toujours pas un sou vaillant, se mit au service de son vieil ami Lobsang qui l’exploita jusqu’à la moelle, comme des centaines d’autres pendant vingt ans et plus, jusqu’au moment où le bras droit de Lobsang monta sa propre boîte avec Pasang pour associé.

Un gueux n’a rien à perdre que sa vie ; nombreux furent ceux qui la perdirent en travaillant pour Lobsang : porteurs gelés en bloc en haut des cols ou les doigts en moins ; dans leur masure le ventre vide ; bien trop tôt invalides, et ces veuves et leurs enfançons : moins que chiens. Des dents. En or ça va de soi. Trois : un sourire large, épanoui sur une peau tirée lisse et luisante, derme dodu dessous, et la main potelée au doigts lourdement bagouzés. Deux chevalières. Et volubile : nous sommes du même bord lui et moi ; eux derrière sur un banc et nous deux face à face au grand bureau. Une horripilation discrète et générale : c’est d’instinct que Lobsang me répugna dès cette première fois. Marchand de chair humaine. 

– Et puis, Pasang ?
– Après mon départ, il a enflé, enflé : de quinze groupes de trek par an à deux cent… Money, money, money. Tu es comme moi Cyprien : l’argent pour nous, c’est des patates : il en faut juste ce qu’il faut, sinon elles pourriront dans la resserre pendant que tes voisins mourront de faim.

***

Lobsang avait vu gros. Assis à son bureau. Il ferma les yeux et le plan de son hôtel de rêve resta imprimé sur sa rétine ; lentement se dissout en mosaïque sous les paupières ; il le savait, il le savait. Mais ça avait toujours marché : aller droit devant, foncer : ce culot qui l’avait jusqu’alors propulsé de son sort de porteur à celui de magnat du tourisme. Des étincelles dispersées du plan qui retombaient comme les étoiles s’éteignant d’une bombe de feu d’artifice, il le vit en élévation. Son projet fou. Le luxe d’un palace au pied de l’Everest. La stupeur. Puis la stridulation perçante de l’acouphène ; la chute. L’épanchement et le caillot. Définitif. 

– Il ne bougera plus jamais que sa tête, maintenant ?
– Oui : les meilleurs chirurgiens du monde entier l’ont vu ; c’est fini.

Après un temps de silence et en pensant aux porteurs morts dont les visages défilaient en nous, une seconde kretek s’alluma naturellement et parvint à nos lèvres. Et la nuit était là sans corneilles.  

© Olivier Tichané 2007

Pasang et moi en 2007 à Katmandou

 

 

  1. Lire le billet lié. []
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