Archives par mois : février 2009

Déjection fantôme

© Cyprien Luraghi 2009

 

(Suite du billet précédent)

Ils s’extasient devant n’importe quoi, les Parisiens : partout il n’y a que queues, pour les expositions. Ils aiment les longues files pour l’art de toutes sortes. Un conglomérat de matériaux disparates suffit à leur plaisir, surtout s’il est accompagné d’un texte abscons. L’étiquette est importante, sinon ils ne savent pas de quoi il en retourne et s’en vont, dépités.

N’ayant aucune affinité pour l’art conceptuel, nous errâmes dans Paris, avec moi devant pour faire le guide aux trois derrière, pantelants ; ébouriffés par le spectacle d’une affolante monotonie immobilière, rompue ci et là par des gros monuments qui en jettent, mais sans éclat. C’est ça, leur truc : peu de couleurs, ça fait classe, pensent-ils… Le charme discret où on s’emmerde vite fait, nous autres du sud…

Une ville entièrement bâtie par des gens raisonnables, posés, mesurés… À l’exception notable de l’Opéra, conçu par un allumé de première, Charles Garnier.

Par bonheur, Paris recèle tout de même quelques trésors chatoyants, qu’il faut dénicher dans le monde du petit, car il ne l’est pas infiniment : cette ville se savoure aussi par ce qu’elle a perdu, ce qui n’est plus, et les bribes qui en restent…

Une sensation étrange s’empare de moi, soudainement : je rêve ou quoi ? Les Parisiens marchent droit, maintenant ! Dernière nouvelle ! Ils ne zigzaguent plus comme au temps jadis, le regard plongé dans le mètre de trottoir devant leurs souliers ; ils n’évitent plus aucune merde : il n’y en a plus. Il n’y a plus de chiens non plus. En une semaine, un chien, pas plus, un poilu bonnasse géant tenu court à la laisse par un dandy endimanché, dans le Marais.

Il n’y a plus de crottes, ni de chiens, ni plus rien ; alors ils marchent droit et j’ai moi-même bien du mal à me défaire de cet automatisme qui m’a repris dès mon premier pas intra-muros. C’est comme faire du vélo : la marche-évitement parisienne d’avant l’extinction des mémères à  roquets conchieurs ne s’oublie jamais.

Le Marais, justement. Nous y voilà. Mon quartier à dealers de sprats gras à papillotes et caftan. J’ai la tête qui tourne : ça fait beaucoup, d’un seul coup : pénurie de déjections canines, et ophtalmie cuisante en relevant la tête : les façades décapées jusqu’à l’os blessent mes pauvres yeux de taupe geek, habitués à la pénombre rassurante du Marais des années 70. Tout était noir, alors, et la foule ne caquetait pas dans les ruelles comme en ce samedi de février 2009 ; seules des familles de longs juifs chuchotant arpentaient la rue Pavée et les alentours, et les employés du quartier – dont j’étais – ; je venais là pour le silence et une part d’apfelstrudel, et de la saurisserie. Parce que j’aime le poisson sec ; ça remonte à loin et ça ne se discute pas. Et ceux de chez Goldenberg n’était pas dégueus, dans leurs caques ; ni ceux de boutiques avoisinantes, d’ailleurs.

Je le savais déjà, mais bon, ça fait bizarre tout de même : Goldenberg, c’est fini. Tout le monde se barre : le Marais n’est plus que des murs, un décor : ses aborigènes sont en plein déménagement.

© Daniel Hasselmann

 

Vous pourrez lire un excellent article de Dominique Hasselmann à propos du massacre de la rue des Rosiers et le reste du Marais en cliquant ici :

CLIC

Aucun intérêt, le Marais. Mais c’est mon regard : mes trois autres paires d’yeux dans le dos ont trouvé ça très bien, évidemment. Et l’apfelstrudel n’a pas varié ; petit délice.

Tout Paris est comme ça : commerçant chic. Seule une légère outrance est de bon ton : on dit Marais, on dit pédés. Oui, bon : des petits couples calibrés, souvent poil ras, qui vont et viennent là ; pas de quoi en faire tout un fromage. Tout le monde s’en fout, des gays, à vrai dire. Y avait plein de juifs et plein de petits employés et maintenant y a des gays et des boutiques de fringues, et des troquets quelconques au demi café à trois euros, bordel.

Alors que tu peux manger à quatre cinquante le cul assis, à Montreuil. Quand c’est carrément moche et qu’il y a foule de gueux, je suis chez moi. Et je respire. Vivement demain, alors…

La suite plus tard

 

 

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Joséphine

© Cyprien Luraghi 2009 - Malmaison

 

(Suite du billet précédent)

Je vivais à l’orient comme tous ceux de ma race, alors : dans une cité ouvrière, impasse aux gros pavés bosselés tout en haut de la rue de Charonne.

L’ouest au loin, très vague ; des murs épais en moellons impeccablement équarris avec personne dans les rues, ou des grognasses à peau orange en fourrure, les cheveux faux blonds. Et des milords à face rosâtre, les yeux devants. Et des carrosses rutilants qui feulent du pneu de dieu.

Bon alors Pont de Neuilly ou de Saint-Cloud ? Effectivement, y a des belettes verticales qui arpentent ; des fouines, oui… et ça et là plantés, des pâtés de sobres logis pâles et bien tassés, pour le petit personnel ; les machinos de tout ce décorum.

C’est ainsi qu’est Rueil, pas Malmaison. C’est une voie étroite qui plonge à gauche du carrefour, sans prévenir, avec des hauts murs la bordant et des arbres derrière.  Une placette circulaire un peu plus loin avec deux lourds portails en retrait, face à face ; le château à main droite, invisible autant que la cagna d’Alain, et que lui même ce soir, parce qu’en gueulant au pied de la maison de maître, nous avons l’air manant, serf et bras ballants, à quémander l’ouverture au tout-puissant.

Bien entendu, nous n’avons pas de téléphone mobile car la vie est plus riche, sans tout ça. Il fait laiteux, les avions passent, il y a du gravier et des fourrés ; le temps qu’il faut pour faire se taire les acouphènes de la route et d’éteindre les traînées de phares en mosaïque sous les paupières, une poumonée d’air froid, et la lumière dans la grande cage d’escalier qui fait comme dans les films de Clouzot : une ombre désescaladante débouche par la porte d’acier latérale. Sauf que l’homme est gentil, même s’il n’est pas Alain, qui n’est pas là.

Le directeur – puisque c’est lui – nous fait entrer. On fait plouc, et des bruits de chaussures dans l’escalier, et on se pose ; et puis il survient, Alain.

***

Le conservateur en chef est en chaussettes sur le parquet, à siroter une marquise du Sénégal – liqueur de rhum aux herbes, qui dépote – en notre petite compagnie, au gosier sec.

Étrangement, nous ne parlons pas de Joséphine, ni de Napoléon, mais de coccinelles et de Zézetta, ce soir…

Copyleft Shanti Devi Luraghi 2009

Signe des grands bouleversements en cours sur notre pauvre globe en chaleur, l’invasion de coccinelles bariolées de cet hiver a de quoi inquiéter : elles sont absolument partout, infiltrées, tenaces, croustillantes sous le croc du chien ou la talonnette présidentielle ; bientôt elles nous pénétreront par les narines pour grignoter nos cervelets…

C’est Shanti qui les a repérées la première, dans notre bibliothèque à Puycity ; mais comme à notre ordinaire, nous n’avons accordé aucun crédit à ses affirmations totalement insensées : elle dit n’importe quoi en vrac depuis sa naissance. Pourtant, il a bien fallu se rendre à l’évidence : la bougresse avait vu juste et je la récompensai d’un généreux pansement après qu’elle m’eût exposé la pulpe de son index dévorée jusqu’à l’os par un de ces monstres chitineux : la sale bête pinçait encore la phalangette de ses atroces mandibules acérées, et ce n’est qu’en m’aidant d’une tenaille à carrelage que je parvins à sectionner le doigt de ma fifille adorée, mettant fin à ses souffrances et lui assurant ainsi une asepsie aux normes européennes… Ça te fera toujours un bout de moins à nourrir… lui dis-je pour la consoler. Pauvre choute…

Alain non plus n’y croyait pas, jusqu’à ce que Zézetta1 lui colle le sac de l’aspirateur sous les bésicles : c’en était plein : des milliers, blotties en un tas consternant et se grimpant dessus et sans dessus-dessous de manière lubrique. Mais voilà : Zézetta aime trop les coquechinellches pour les occire, alors elle les mets dans une boîtche et les ramène à la maisonch et leur donne des miettches de gâteauch mais elles j’aiment pasch. Elle m’a dit ça le lendemain matin, l’air désolé. J’aurais dû lui dire qu’avec des bouts de viande, elle aurait eu plus de succès, mais je me suis abstenu, de peur qu’elle finisse dévorée par des coccinelles mutantes anthropophages.

Zézetta, ça fait trente ans qu’elle est en Fronche et elle vient de tout au nord du pays, des hautes terres où il fait froid ; elle n’est allée qu’une seule fois à Lisbonne, et à Rueil pour y faire trente ans de ménages. Quand un Français ne parle pas la langue, à l’étranger, il a pour habitude de gueuler de plus en plus fort, espérant vainement se faire mieux comprendre. Le Portugais, lui, tente son coup : il francise à l’arrache et ça passe ou ça casse. Faut la suivre, madame Zézetta. Un mot sur trois, mais on s’y fait.

En toute fin de soirée, alors que tout le monde en écrase dans les grands lits Empire, je sors mon attirail de geek et entreprends d’étudier de plus près quelques spécimens de ces bêtes dites à bon dieu, c’est-à-dire à rien de bon…

C’est bien ce que je pensais : après en avoir électrocuté une douzaine pour les faire se tenir tranquilles sous mon fer à souder, éclairées par le puissant faisceau de ma lampe parabolique frontale acétylénique à calebombe, j’eus le cœur net : il ne s’agissait pas là de nos bonne vieilles coccinelles à sept points proto-gauloises, mais de créatures exotiques et bigarrées à la complexion douteuse et au teint louche ; sans parler des points semant sans soin des carapaces négligées, et sentant des aisselles. Encore un coup des islamistes, me dis-je ; en effet, aucune d’entre elles n’était pourvue de Papiers Dûment Tamponnés. Encore un coup des éco-warriors du Green Block, me redis-je : sous prétexte de cultiver des rosiers et de la ganja bio en relâchant des larves de coccinelles pour bouffer les pucerons, ces babosses pourris projetaient tout bonnement la destruction par ingestion des Français par un savant calcul de croisements devant aboutir à des imagos hypervoraces, pourvus d’un odorat artificiel détectant le fumet d’un Français de taille moyenne à douze kilomètres. L’horreur.

Dans leurs plans machiavéliques concoctés à Tarnac,2 ces hérésiarques avaient poussé le vice jusqu’à se servir d’innocentes créatures non-françaises – telle la pauvre Zézetta – pour propager encore plus grandement leurs sinistres élevages, profitant de la bonté naturelle qu’ont les Portugaises pour tout ce qui touche au bon dieu, bêtes incluses.

Vous pensez bien que je n’allais pas dire à madame Zézetta comment sauver ses coquechinellches de la famine.

Je me suis endormi paisiblement avec le sentiment joyeux d’avoir sauvé la France, rasséréné.

La suite plus tard.

 

  1. Sa femme de ménage portugaise. []
  2. La Mecque du terrorisme épicier. []
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La téléportation

© Cyprien Luraghi 2008 - Au Museum

On trouve à Paris à peu près les mêmes choses qu’ailleurs : après tout, l’œil de Gambetta est lui aussi plongé dans le formol, au musée de Cahors :

 

L'œil de Gambetta

 

Vous apprendrez tout à son propos ici : CLIC

 

Nul besoin d’aller à Paris pour voir du formol ; c’est ce que je me suis dit tous les jours précédent l’envoi de notre corps expéditionnaire familial dans notre coche hydropneumatique à huile minérale lourde. Comme avant tout voyage, je n’ai pas envie de partir et dans mon entourage, ça finit par se savoir : je grommelle crescendo à l’atelier et je m’applique à dénigrer la triste capitale française, en espérant que mon spleen de fruste cavernicole se communiquera à mes trois innocents trésors, qui n’éprouveront ainsi plus le désir d’aller perdre leur temps dans ce dédale d’artères glaçantes bordées de bâtiments pompeux ou tout connement quelconques.

Mais ça n’a pas marché : ils se sont foutus de moi et j’ai tombé les charentaises pour mon unique paire de godasses, qui sont comme neuves depuis deux ans. Dix ans que je n’y étais pas revenu, et vingt-quatre que je n’y vis plus.

Autoroute, maintenant. Nationale 20, fini. Zoum tout droit. Quand tu passes au niveau de Montluçon, tu plains lamorille en ton for intérieur : un pays de sauvages bourrus, austères et bien plus campés, râblés, que nos gascons secs (sauf les rugbymen non hormonés, qui sont nos sumotoris). Pas colorié, le parage…

Une pensée pour les Tarnacois qui se pèlent le jonc, sur leur sombre plateau, en traversant la Corrèze. Tarnac, ça claque comme des dents, ce nom de bled. Caille, caille…

Et ça défile : même pas la sensation de grimpette, avec le fumet d’huile chaude dans l’habitacle dans l’interminable côte à dix pour cent, en seconde rugissante et le bourdon dans les oreilles : tout velours de jous jours, ce qui est chiant à la longue. C’est ça : on vit dans une époque confortablement chiante.

Après Limoges, ça te taraude le mou encore pire : la ligne droite, pour un Lotois, c’est la mort. On n’a pas ça, par chez nous, ou juste un petit kilomètre rare. Alors nous souffrons des bras, Annie et moi à tour de rôle au volant. Un volant, c’est fait pour tourner, merde. C’est comme tenir une cannette de bière vide entre trois doigts, le bras bien tendu à l’horizontale. Faites le pari avec un copain naïf et vous gagnez à tous les coups : personne au monde ne peut tenir les dix minutes. Et les pieds immobiles, pareil : tu n’es plus qu’un modèle vivant posant pour un sculpteur sadique : ton corps exige la bougeotte et tu ne peux : devant ça file à toute blinde, et derrière ça te colle au cul, à des allures folles… Tu n’es que micro-mouvements. Tu te grattes, t’es mort ; et tu n’es qu’une vaste démangeaison, et ta clope s’éteint. Dix fois.

La Creuse. Je vivrais pas là, non. Ni en Sologne. Nulle part, et alors encore moins une fois franchie la Loire et passé au Nord. J’ai déjà donné, vous pensez bien ; on ne m’y reprendra plus ; déjà que je me les pèle dans le Lot, alors que c’est le Midi. Moins le quart, de Midi. Mais comment font-ils, les malheureux aborigènes, sous ces frimas humides ? Ils ont un truc secret, mais qu’ils se le gardent. Je veux finir mes jours en slip léopard et en tongs, ou en sarong. Les sabots de caoutchouc dans la glaise, j’en peux plus.

C’est tout droit partout, soudain, bien après Orléans. Toutes ces routes mènent bien, mais où ? Inutile de sortir la Michelin : elle a vingt ans. Rien n’existait, c’était simple ; on était prévenus : l’arrivée dans le Bassin Parisien faisait chaud au cœur et ravissait les yeux ; les viennoiseries des boulanges beauceronnes aux apprenties dodues parlant pointu évoquaient déjà celles en face des grandes avenues des hauts de Charonne.

Alors que là, faut choisir son panneau, et le bon. Et là, tu te souviens que tu es en France, et que la signalisation, en France, c’est vraiment n’importe quoi.

Tu sais pas, tu comptes uniquement sur la compassion des autres automobilistes qui, en te voyant immatriculé ’46’, se doutera bien que tu viens du tréfonds de la vieille nation, et consentira à ne pas te coller aux parechocs à 130 en te voyant hésiter devant cette forêt de panneaux abscons et criards.

J’ai dit à Annie (qui conduisait) : tu vas là : Paris Ouest, et tu te cales sur la file du milieu ; tu n’en décoinces pas. C’est Star Wars, le nuit tombe. Des éoliennes sur les doux plis de terre à blé ; et puis les lignes à très haute tension, courtes sur pattes et portant d’épais câbles, et qui convergent de tous les horizons vers là où nous allons ; les murs de plexiglass tagués ; l’orange des murs sous les tunnels. Et les fenêtres de ceux qui vivent juste au dessus leur enfer quotidien, dans des immeubles méchamment rectangulaires, vaguement beiges. Ou tout gris.

La suite plus tard.

 

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En antre

L'atelier d'Ossip Zadkine en 1952 - Photo inédite de Paul Grély - © Fonds Auzanneau

 

là et pas ailleurs
ou bien alors
vraiment ailleurs

loin

sous les toits de bois
dans les gros murs
sans vent dedans
sinon le sien

et seul

là où l’essence s’élabore

 

*

Ossip Zadkine a longtemps vécu aux Arques, dans le Lot

 

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