Archives par mois : mai 2008

Jolie môme !

© Philippe Héron 1992 

Il est sept heures du soir à Katmandou (trois heures et quart en France) et je fais comme les Népalais : la bringue… mais tout seul dans mon coin vu qu’il n’y a pas des masses de Népalais à Puycity…

La situation est pour le moins confuse : la République est en train de naître, mais elle n’a toujours pas été proclamée…
Après une longue journée de papotages divers, la Constituante s’est enfin réunie avec cinq huit plus de dix heures de retard.

Les députés sont en conclave.
Dans les rues, c’est la liesse.

Pour le roi, on ne sait pas trop bien : il se dit qu’on l’a vu quitter le palais en catimini, dans sa grosse limousine… et d’autres n’ont rien vu. Il se rapporte aussi que la Constituante lui aurait accordé un délai de quinze jours supplémentaires pour se tirer, histoire de ne pas créer de conflit aujourd’hui…

20H00 : (Népal) : deux bombes ont explosé tout près de la salle de conférence où sont réunis les 26 députés de la Constituante. Deux blessés graves ont été hospitalisés…

21H19 : la Constituante vient de débuter. Ses travaux devraient durer toute la nuit.

21H30 : deux minutes de silence ont été observées dans les rues de Katmandou, noires de monde, à la mémoire des martyrs de la Révolution d’Avril.

21H31 : le Premier ministre par intérim, GP Koirala, vient d’entamer son allocution…

21H38 : il invite les maoïstes à former le nouveau gouvernement après avoir appelé à la fin de toutes les violences.

21H44 : après lecture des détails des procédures de la Constituante, un énorme OUI retentit dans l’assemblée. Pas une seule voix ne s’oppose au texte, qui est adopté à l’unanimité.

21H46 : la proposition première est de déclarer le Népal comme République démocratique fédérale.

21H47 : tous les privilèges royaux seront abolis, avec effet immédiat.

21H54 : un orateur explique la procédure du vote qui va avoir lieu.

21H56 : la cloche électorale sonne… elle continuera de le faire pendant cinq minutes.

22H05 : la quasi totalité des votants s’est dirigée vers le côté « POUR » la proposition.

22H09 : tout le monde vote.

22H15 : les gens décorent la grande place historique de Basantapur.

22H43 : le décompte des votes a commencé ; il semblerait qu’il n’y ait aucune voix contre la proclamation des cinq points nécessaires à la proclamation de la république… Les stations de radio et de télévision annoncent deux jours de congés pour l’occasion.

22H45 : GP Koirala, 84 ans, Premier Ministre par intérim, vient de quitter la Constituante pour regagner sa résidence.

23H06 : on donne trois minutes de réflexion à ceux qui voudraient changer leur vote. Personne ne se manifeste.

23H09 : on accorde deux minutes à une députée qui tient à mettre l’accent sur le fait que le Népal s’apprête à devenir une république laïque.

23H15 : KB Gurung, chef de séance, déclare qu’on est en arrivé au terme. L’assemblée manifeste sa joie bruyamment.

23H23 : les résultat est proclamé : 560 voix POUR, 4 CONTRE.

23H35 (19H55 en France) : KB Gurung déclare que la proposition est adoptée. Il propose au nouveau gouvernement de déchoir le roi et son secrétariat de tous leurs privilèges hors de ceux de citoyens ordinaires et lui ordonne de quitter le palais dans les quinze jours à venir, ce qui est adopté à l’unanimité.

 

LA RÉPUBLIQUE EST PROCLAMÉE

Photo Tapas Thapa (Kantipur ONline) DR

 

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Procrasti Nation

© Cyprien Luraghi 2007

 

 

Dernières nouvelles du Royaume…

 

 

C’est vraiment le cas de le dire : si tout va comme ça doit, la monarchie devrait être abolie demain, 28 mai 2008, soit le 15 Jestha 2065 de l’ère Vikram Sambat.

Déjà, le roi déchu doit quitter son palais, et c’est toute une affaire. Ce vieux salaud traîne des pieds. Ensuite, il faudrait que le Népal ne soit pas le Népal. C’est-à-dire qu’il faudrait renoncer à la procrastination, qui est un art de vivre pratiqué par des millions de Népalais depuis toujours.

Tu vas toujours trouver un bon motif pour remettre à demain : la météo qui ne va pas (sauf que là, il n’y aura pas une goutte d’eau pour les jours à venir), ou bien une conjonction astrale qui aura fait plisser le front d’un astrologue, ce qui est nettement plus probable. Ou alors y a panne d’électricité, du coup y a pas de sono non plus ; alors rien.

On a tout le temps d’entrer en république, après tout. C’est comme se plonger dans l’eau fraîche : faut se mouiller progressivement, sinon tu crains la congestion. Les partis pilotiques doivent s’entendre en premier lieu, et ce n’est pas une mince affaire…

Pour résumer, le 10 avril dernier, les népalais ont voté pour élire les députés de leur nouvelle assemblée constituante, et les maoïstes ont largement emporté le morceau avec un tiers des sièges, en créant une énorme surprise. Et encore, s’il n’y avait pas eu de proportionnelle, ils auraient la majorité absolue. Les Népalais ont voté avant tout contre la corruption, qui est une plaie purulente au pays. C’est pire que partout ailleurs… en Asie ; parce qu’en Europe, la France est quand même la plus fortiche en corruptologie, ex-æquo avec la Roumanie.

La crise des ordures de Naples, c’est minable : à Katmandou, elle dure depuis toujours… enfin, depuis le grand boum qui a fait basculer ce petit pays médiéval et gracieux dans la tornade démentielle de la modernité. Et toute la crasse qui va avec ; et les bienfaits, un petit peu. Vraiment tout petit peu.

Parce que rien ne fonctionne correctement, dans le royaume. À Katmandou c’est effroyable, et dans le reste du pays les gens se démerdent comme ils peuvent. La nouvelle république a du pain sur la planche, mais pas de riz dans ses greniers. Avec le changement climatique, c’est canicule et sécheresse depuis des mois. Y a pas d’eau. Y en a de moins en moins : les glaciers fondent beaucoup plus vite que prévu par les plus pessimistes, et les orages sont de plus en plus violents, quand il y en a.

Peut-être c’est pour ça qu’ils ne se speedent pas. Ils attendent tout en sachant bien au fond d’eux-mêmes que rien ne changera vraiment… même avec les maos.

Prachanda a de fortes chances d’être désigné premier président de la nouvelle république et il est en pleines tractations avec un tas de monde… dont l’ambassadeur américain, qui s’est rendu en visite non-officielle à sa résidence. Il se susurre qu’il lui a proposé des moyens considérables pour l’aider à maintenir l’ordre dans le pays, en échange de l’assurance d’un comportement démocratique de sa part en tant que nouveau dirigeant…

C’est que les maos traînent derrière eux une sale réputation : enlèvements, tortures et exécutions sommaires, pendant treize années de guérilla. Mauvaises habitudes dont ils ont bien du mal à se départir, hélas : tout récemment encore, c’est un homme d’affaires proche de Prachanda qui s’est fait assassiner dans des circonstances pour le moins louches. une histoire de gros sous pas nette. Le cadavre vient tout juste d’être retrouvé.

Les jeunes maos de base, clones des Gardes Rouges de la Révolution Culturelle chinoise, sément la terreur un peu partout dans le pays : le YCL (Youth Communist League) échappe totalement au contrôle de Prachanda et Bhattarai (l’idéologue) ; pour la première fois, leurs effigies ont été brûlées dans une manifestation à Kathmandou, la semaine dernière.

C’est une période de flottement béat : les Népalais vivent dans une sorte de coma gazeux depuis la révolution victorieuse d’avril 2006. Trop de douleur finit par abrutir.

Demain sera une journée déterminante.
Je vous tiendrais au jus, bien sûr.
Et posez-moi toutes les questions que vous voudrez.

 

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Inutile

© Cyprien Luraghi - Boddhnath - Népal - 1983

 

C’est à cause d’eux s’ils sont si pauvres.

Ils feraient mieux de bouffer leurs vaches, au lieu de les regarder vieillir en évitant la casserole.
Ils devraient les tuer, les dépecer et les faire cuire, plutôt que donner des épluchures
aux vieux taureaux qui viennent quémander chaque soir
de maison en maison
avant de se coucher sur un vieux tas d’ordures.

Après avoir renvoyé mon groupe de touristes en France après un trek, j’étais heureux de revoir mon taureau à cornes de traviole, en rentrant chez moi en taxi depuis l’aéroport. Dans les groupes, t’en as toujours deux ou trois qui comprendront jamais rien ; t’as beau leur expliquer que s’ils bouffaient leurs vaches, les bouddhistes et les hindous, ça ne changerait rien à l’affaire ; ça sert à rien : ils n’en démordent pas. C’est réglé comme du papier à musique : ils en feraient des steaks, eux.

À Bodhnath, qui n’était pas encore une banlieue de Katmandou, il y avait en permanence trois antiques taureaux, et deux vieilles vaches au poil sale, la peau dégoulinant, troupeau de mouches autour des yeux, boitillant sur les dalles de pierre et cheminant dans la poussière au ralenti au milieu de la foule comme un torrent.

Quand j’y suis retourné l’an dernier, il y avait de nouveaux vieux taureaux. Celui de la photo est mort en 1983 ; là il agonisait déjà. Un voisin miséricordieux l’a achevé d’un coup de coutelas par une nuit sans lune. Ça se finit comme ça, toujours. Faut pas laisser souffrir. Pendant trois ans il est venu poser son museau sec au creux de mes deux mains où je nichais ma petite offrande : trognon de chou, fanes de carottes. Un museau de gros cuir qui me râpait les paumes.

Dans nos campagnes, quelques paysans ont encore pour coutume de s’enticher d’une vache. Ils ne l’envoient jamais à l’abattoir, celle-là. Elle va au pré avec les autres jusqu’au bout ; tant qu’elle peut marcher, elle y va. Et quand elle ne peut plus, le paysan l’achève, comme le font les hindous.

La vache est un animal très particulier, supérieurement intelligent. On ne croirait pas à la voir, si placide. Il ne faut pas s’y fier, pourtant : leur regard est celui qui possède le plus de profondeur et de douceur de toute la création.

Tant qu’on verra de vieux taureaux se balader à Katmandou et Bénarès et que la paysan lotois caressera le gros museau de sa blonde d’Aquitaine, le monde tournera dans le bon sens.

J’aime bien les trucs qui sont inutiles.
Le monde ne sert à rien non plus, si on réfléchit bien.

 

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D’amour et de fraîche

© Annie Luraghi 2008

 

La fraîcheur, on n’a qu’elle par les temps qui courent… mais la fraîche, pardine, elle ne court pas les rues !

Je me laisse imprégner par le vent qui passe, comme les filles de l’air accrochées à ma porte.
Sous l’eau fraîche et nourries par les éléments en suspension, sont les palourdes et les moules, qui se gavent d’un rien et en font tout, jusqu’à leur coquillage.

L’amour et l’eau fraîche sont deux mots qui, tels poètes et maudits, s’entendent comme larrons en foire alors qu’ils disent des mensonges : l’amour et l’eau peuvent se tarir, se tarifer, et les poètes sont la plupart du temps de joyeux drilles.

Les larrons courent les foires, par contre, et se font leurs choux gras des bourses des passants, qui n’amassent plus mousse, du coup.

 

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Parloir !

© Shanti Devi Luraghi 2008

 

La langue des doigts, c’est dans le nez.

Assis, debout à la cuisine ou bien dans l’atelier,
je me fais mon parloir avec le monde.

C’est probablement aussi nul que de refaire le monde autour d’une table, mais comme j’aime le monde et les tables, je dois aussi être nul ; c’est probable.

Je suis toujours épaté que des gens viennent m’extraire de ma cellule. De mon antre plutôt, parce que j’y suis comme un ours hibernant et rêveur et pas en détenu. Je prends mon air penché et, clope au bec, je plisse les yeux pour lire et voir les visiteurs. Les grands myopes astigmates et presbytes ont cette faculté de faire naître du nuage, les êtres aux contours les plus nets ; ainsi je vous vois tous tel qu’il me plaît de vous imager, comme dans un roman.

***

Des fois je sors, je me fais ma goguette : je vais écrire ailleurs, dans des grandes tanières avec tous les autres du zoo… et puis au bout d’un temps je suis déboussolé ; tout va trop vite, il y a foule et ça fuse de partout. Je suis trop moine pour tout ce brouhaha et je rentre chez moi renfiler mes charentaises et ma pelisse polaire ; je me fais un café avec la radio en sourdine ou le silence, et j’écris juste pour moi et peu de gens.

***

Écrire pour avoir de l’audience, c’est imbécile ; écrire uniquement pour soi c’est con aussi ; entre les deux, c’est idéal. Là, ce soir, alors que j’ai cessé de bloguer depuis cinq jours, c’est Rue89 qui vient à mon parloir, mon guichet de rocher dans mon trou de calcaire : ils ont parlé de mon absence dans un petit article : (CLIC), et du coup y a plein de monde ici.

Mais c’est comme pour le Tibet : ça passera à autre chose, très vite. C’est ainsi que va le monde : à toute berzingue tout se zappe tout le temps. Y a trop de choses et d’événements, il vaut mieux ne pas s’attarder : le grignotage remplit les estomacs et les cervelles.

Bien évidemment, ce n’est pas ma recherche : je pose mes mots très tranquillement et rien ne presse ; j’en mets encore bien trop. Jules Renard vous aurait torché ça en deux courtes sentences, et il m’aurait vertement engueulé.

 

Publié dans Déconnologie, Humain, Pilotique, Spectacle, Tout Venant | Mots-clefs : , , , , , , | 14 commentaires
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