Archives par mois : janvier 2008

Vie en tube

© Cyprien Luraghi 1979

 

Quelle belle entube, quelle entourloupe. 

Ça pulse dans la glu, ces derniers temps ; pas que pour moi ; ça tourne en et rond, comme d’ordinaire, et pourtant c’est extra.

Un mort d’abord, un grand : René, érudit pétillant, haut perché, ascète bon vivant comme un nippon de l’ancien temps.
J’avais longtemps marché sur les sentiers, avec René et Claire, et une bonne douzaine d’autres, sur le chemin de Régordane il y a trente ans. Et vingt au moins que je ne l’avais pas revu… On marchait toujours, mais chacun dans son coin : lui ici, moi au loin. Il est de ceux qui ne me quittent jamais depuis le premier jour et tout le temps, qui sont des stèles sur mon plateau venteux, et qui sont peu, et très précieux.

***

Je traverse la vieille ville et puis passé la Krutenau miteuse de cette année soixante-quinze ou à peu près, c’est la grande avenue qui mène aux facultés, modernes. Il n’y a pas un chat, juste le vent qui tourne au pied des barres d’immeubles chics de seize étages. C’est tout en haut.

Je ne sais plus ; j’avais rencontré Claire dans la vieille ville, probablement, avec Demian et Roland. Elle avait dû m’inviter. J’ai la mémoire confuse sur ce bout de passé : c’est une période terrible que je traverse. Terrible dans tous les sens que vous voudrez, et que j’ai vite coulé sous une chape d’un béton garanti à l’épreuve des fantômes.

J’étais minot, c’était bizarre : une prof de français qui j’avais eu deux ans auparavant qui m’invitait à boire le thé chez elle.
Depuis toujours, je ne vais pour ainsi dire jamais dans les immeubles contemporains. Ils ne sentent pas ma termitière, ils me font peur, je ne les aime pas, je ne fais qu’y passer vite fait comme un voleur, et j’en décampe dès que je peux.

Un ascenseur aux murs d’inox, des dalles lisses dans le couloir et pas un bruit ; des portes de bois plat et lourd, des murs tout droits, des pièces avec trop de lumière et de grandes fenêtres, des tapis pâles, du mou dessous les pieds. Et Claire là, toute joyeuse, en pull-over à col roulé, et un monsieur, René, dont elle m’avait déjà parlé, et qui est son mari.

J’ai pataugé dans un fauteuil sans savoir trop quoi dire, tétanisé. Pas l’habitude. Jamais pénétré chez chez des gens à l’aise par la porte, avant ; jamais vus dans leurs meubles, in situ ; tellement différent du perpétuel camping explosif familial et de la zone du Faubourg de Pierre. Des fois, on mangeait des betteraves sucrières cuites sous la cendre, sous la pluie, dans la glaise et le lœss, ou on suçait du pain trempé dans de la vinaigrette pendant des mois. Ou des tablettes de chocolat volées, avec du lait. On fuyait par les toits pour des histoires pas croyables, et puis pourtant…

J’étais venu pour me nourrir d’une autre chose, que nous avons en commun, René, Claire et moi, qui écrivons. Les caractères qui sont aux pages nous repaissent et ceux qui vont debout aussi, dans l’univers des bactéries et plus. René avait le regard le plus doux qui soit, et le plus attentif. Et puis les grandes oreilles, ça aide aussi à écouter. L’attention, voilà : c’était tellement neuf pour moi. Un monsieur bien mis, universitaire respecté, conversait avec moi. Je n’en revenais pas. Un rêve. Et des heures et des heures, encore, et sur tout. Des rayons de toutes les lumières, parce que René était le plus gentil des hommes et que ses rares grommellements n’étaient même pas crédibles.

Après, on ne s’est longtemps plus perdus de vue : je repérais le sentier en hiver, seul, à pinces, avec mes cartes IGN, roupillant dans les salles des fêtes, dans le foin ou chez le curé. Trois bonnes semaines dans la bouillasse et la cévenne trempouille. Et au mois d’août avec les pèlerins, du Puy jusqu’à Saint-Gilles-du-Gard.

Je dois très gros à Claire et à René. Si j’écris, là, c’est qu’ils ont battu le briquet devant moi, allumé la loupiote…
Je ne pleure pas : quand je pense à René, je souris.

Claire nous a écrit un beau message d’adieu dont je vous donne un extrait :

***

…Il disait qu’il aimerait mourir en marchant. Il s’est endormi, jeudi, paisiblement, dans son lit, ce lit qu’il aimait tant, lui qui avait l’art de la petite sieste et du repos paisible.

Son visage est non seulement paisible, il rayonne d’une joie et d’un amour incommensurables. Il était beau, mais ce visage-là est le plus beau de tous ses visages. Ce qu’il cherchait ardemment, il l’a trouvé : c’est un témoignage de ce qu’est notre destinée véritable, ce vers quoi nous nous dirigeons sans le savoir…

 

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Express de nuit

Tarzan © Cyprien Luraghi 1993

 

Pas un mot.

Le coq dort
et se les pèle
hissé dans la glycine
par grand’ peur du renard
qui lui a tout bouffé ses poules.

Plumé-vidé :
850 grammes.

La main qui l’a nourri le mord
les doigts luisants
de sauce à l’estragon.

Toujours se méfier de la gamelle…

*

N.B. : L’art du haïkou de chez nous est plus disert et blablateux que son cousin nippon le 俳句, si ça lui chante.

 

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Espace Fumant

Togouna (case à palabres) en pays dogon, Mali © Cyprien Luraghi 1984

Chez moi et nous tous les autres, autant qu’on est, la loi diffère de celles qui se votent à l’Assemblée dans le palais de pierres équarries.

Nous pouvons enfumer les lieux publics, y fulminer, laisser fuser nos plus fuligineuses ou lumineuses pensées, à haute voix et pipe ou clope au bec.

Sous les boisseaux de mil, adossés aux huit piles de banco, nous menons de concert tapage et tabagie tel des Dogons pas d’acc’ dans la case à palabres. Le tabac est un truc de Peaux-Rouges, de nègres noirs et de niaquoués — qui eux le chiquent à la carotte, aussi. C’est pour ça qu’ils ont interdit le tabac en réunion. Ils veulent nous suçoter la quintessence du Grand Esprit, ça ne fait aucun doute : inhalant et soufflant les volutes du pétun, nous lui sommes liés comme chicotin et nicotine.  Le cul, les pieds dans la poussière, il faut fumer ensemble dans nos cases ; le toit est bien trop bas pour qu’en se relevant notre élan coléreux se refrène de crainte de s’y faire une bosse à la caboche.

De la roulée dans le papier au calumet, la différence ne tient pas au moindre brin : c’est du pareil au même dedans et ça pique les yeux, ça tient entre les doigts ; on boit du chaud nuage gris et sec ; on voit l’autre soudain gentiment à travers la dansante dentelle balayée par nos cils ; on fait la paix enfin ; plaisir de vrais civilisés.

Les missionnaires hygiéniques nous ont bouté de nos troquets : clopons chez nous, chez moi : foutons-nous en plein les poumons, vibrons à l’unisson des narguilés et des houkas du monde entier dans nos fumoirs !

***

La plupart des solanacées sont des plantes métèques ; il convient donc de les éradiquer : la prochaine sur la liste est le piment. Notre queutard ignare de présidoche et son gouvernement de vertueux ligueurs tiennent beaucoup à l’entretien de leur troupeau de turbineurs pour les laisser ainsi se médiquer les sentiments aux sucs alcaloïdes sauvages : le piment nous ravage du pourtour de nos lèvres au trou de balle et c’est intolérable. Mauvais pour la Sécu.

Vont nous interdire de bouffer des patates pas cuites : la solanine qu’elles contiennent à l’état cru défonce à mort, c’est bien connu.

Je résume : pour vivre normalement, au XXIème siècle, faut fumer en loucedé, acheter du fromage au lait cru au black, aller quérir nuitamment un poulet digne de ce nom chez le pépé du coin au risque de se faire gauler par les gabelous à képis planqués au bord des routes.

Enfin, on peut toujours contourner la loi : c’est tout à fait légal de fumer à l’intérieur d’un tube vertical de taille humaine non couvert. Mais même dans un modèle en plexiglass transparent, on aurait l’air fin. Et puis pas besoin de cloper : dans le métro c’est de l’air trois fois pété que l’on respire… mais ils vont bientôt prohiber les fayots si ça se sait ; alors…

 

On ira passer nos vacances au bord d’une autoroute, tiens !
On s’enfumera aux feux de bois verts, devant nos cheminées.
On sniffera du châtaignier.
On déterrera la mandragore, sous le pendu.
On s’engazera dans les garages clos
ou la gueule dans le four, au bon propane.

Directement au détendeur, si l’on veut ; carrément.

On se pètera la gueule au gros sel.
On se tranchera les quatre membres.
On boira cinquante litres d’eau d’affile.
Ce n’est pas interdit.  

 

 

Publié dans Binosophie, Déconnologie, Pilotique, Spectacle, Trouducologie | Mots-clefs : , , , , , | 13 commentaires
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