Archives par mois : décembre 2007

Dernières Nouvelles du Royaume

Jangmu - © Cyprien Luraghi 2007

 

En 2065, soit au printemps qui va venir, le Népal deviendra une République et la monarchie sera abolie ; l’assemblée Constituante en a décidé ainsi avant-hier. C’est la bonne nouvelle.

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La femme de mon très cher ami Pasang, chez qui nous avons passé un mois et demi au printemps, Zolive et moi, a quitté ce monde le dix-sept décembre. Je l’ai appris par un courriel lapidaire qui ne dit rien de la cause :

Sorrow !!!

Dear all,

I am writing you this mail on behalf of my father Pasang Sherpa. I would just like to inform you that our family is facing very difficult and painful time since we lost our beloved mother on 17th December.

Nima SHERPA and family

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Je n’ai aucun mal à imaginer le choc. C’est une famille d’amour. J’ai connu Pasang et sa femme Jangmu en 1981, alors qu’ils étaient jeunes mariés et n’avaient encore que deux enfants, que j’ai fait sauter sur mes genoux, dans leur village perdu de la vallée de Rolwaling, Simigaon, où je passais pas mal de temps entre mes saisons de trek.

Depuis trois jours, je sens à nouveau que le Népal est loin, très loin. Je n’ai pas de nouvelles. C’est vide ; il n’y a personne de l’autre côté. Je tente de les entrevoir, dans la grande maison des faubourgs de Katmandou : la grande Phudrolma et l’autre fille que j’avais vu en coup de vent, les deux autres frangines : Paskima et Kanchi, et le Wang débonnaire, et le petit dernier, Purba, treize ans… et ce Nima, l’aîné, qui vit en France depuis dix ans, que je ne connais pas encore. Tous effondrés autour de ce vieil amoureux de Pasang… Et les voisins ; tout le quartier ; car la famille de Pasang n’est pas de celle qui laisse indifférent : des gens tout bonnement extraordinaires.

Jangmu, c’était une sœur pour moi ; une rigolote avec des moues incroyables.

Je suis malheureux, mais certainement pas autant qu’eux. C’est la mauvaise nouvelle. 

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L’or du bronze

© Cyprien Luraghi 2007 

Ils ont des sanctuaires à ciel ouvert,
aux parois et dalle blanches
portant les craquelures du temps.

Une rosace d’airain comme celle d’une cathédrale
qu’ils ont rivé au sol à l’aplomb d’une entaille
vers les viscères planétaires.

Ils disent que c’est leur huis vers l’au-delà.

 

Depuis trois cent générations, le frottement des pèlerins a poli le métal, et parfois l’un d’entre eux, dans sa folie dévotionnelle, se lance dans le puits sans fond. Une sainte et saine crainte s’empare dès sa disparition de l’assemblée, comme épuisée d’amour, heureuse et rassurée : le monde ne tombera pas demain. Et ils rentrent chez eux, se tapir dans les coins.

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Ce qui m’étonnera toujours, dans notre grande entreprise d’exploration des systèmes vivants exoplanétaires, est leur similitude infiniment morne.

Après avoir consacré ma vie à étudier les civilisations du bout de l’univers et passé quarante ans dans ce vaisseau, je me sens vieux et déprimé. Même sur ce globe bleu, pourtant idéalement conçu pour faire foisonner la vie sous toutes ses formes – de l’être monocellulaire jusqu’aux organismes les plus évolués –, certains comportements sont identiques partout : se rassembler, manger, jouir ; tout ça autour d’un trou bien décoré.

Comme ces créatures dans leur minuscule contrée de porcelaine, qui s’agitent autour d’une bouche fétide de leurs six pattes et deux antennes.

Extrait du journal intime du Commandant Cyposse après qu’il eût découvert et répertorié les formes de vie sur sa cinquantième escale à la périphérie d’une galaxie perdue dans les confins. Lorsqu’il revint au port, le vaisseau était vide. La légende prétend qu’il est resté sur cette planète. Il y aurait même épousé une créature. On dit même qu’il a engendré une progéniture, et que ses descendants sont légion…

 

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SOL INVICTUS

CC NASA 2000 - Sonde Soho

 

Dans le noir de chez noir
de temps en temps
naît un photon
de la jonction
de corpuscules
régis par des lois étonnantes.

C’est le photon qui fait que nous voyons
quand il libère son lumignon
en s’écrasant contre un atome.

Rien de plus doux et tant frustrant qu’un de ces porte-clair
qu’un jet d’œil fane à tout jamais.  

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Marche Mars

© Cyprien Luraghi 1986 - Zanskar

 

Il y a le pilonnement des pas, depuis soixante jours, qui me fait résonner la pierre et l’os crânien. 

Un matin, au départ, j’ai trouvé un caillou de quatre centimètres au milieu d’un petit cratère frais de la nuit.

Je l’ai mis dans le sac.

À Photoksar, j’ai croisé à midi l’ami Föllmi
qui déjeunait avec son groupe de trekkeurs suisses
alors que j’arrivais du sud
suivi d’une quatorzaine de Gaulois.

Vous n’imaginez pas ce qu’on a bu : tout l’arak aigrelet du patelin.
C’était ma troisième traversée de cet été
Olivier en avait plein les naseaux
et je piaffais de sentir l’écurie.

Plus que trois, quatre cols, la longue route, l’avion, rendre les comptes et le matériel à l’agence parisienne, dormir, fêter, se replier seul quatre jours à la Ramounette,1 reprendre le taxi jusqu’à Vieussac, puis le car, le train jusqu’à Paris, récupérer passeport et visa, les billets d’avion et le budget du groupe suivant, Air India jusqu’à Delhi, Royal Nepal Airlines pour Katmandou. Et deux tours des Annapurnas, et si ça se trouve, un mini trek dans le désert du Thar au Rajasthan. Jusqu’à Noël.

***

Je me sens bête de somme, parfois ; le temps m’inquiète un peu, dans deux semaines c’est la neige. Une poudre quasi carbonique, sable-plume.

Le sol n’a pas de peau, c’est sécheresse maintenant, bien qu’il n’y ait nulle poussière ; l’air entre au soufflet dans ma poitrine et le cœur bat jusqu’au tympans ; j’arpente une fois de plus le flanc d’un mont rugueux, sur des strates aiguisées entre lesquelles se fraye le chemin.

Je pensais au petit père Föllmi, tiens, sur ma draille haut-perchée…
Paire de pochtrons qu’on est…
Qu’est-ce qu’on s’était mis, quand même !
Anesthésié jusqu’à mes doigts de pieds
pouffant de rire
et trottinant dans la descente
joyeux de voir dessous les roches mauves
le vert des carrés d’orge
le blanc micassé des maisons
des filets d’eau partout, partout
et puis les gens que j’aime tant.

***

Quand l’étape est aisée, ce qui est rare, je me laisse dépasser l’air de rien par le groupe. Je leur laisse une avance d’une demi-heure. Je roule et fume une cigarette sur un rocher ; je ne bouge pas d’un poil. Les mules sont encore loin derrière. Je suis tout seul. Plus aucun être vivant perceptible à des miles à la ronde. Juste en dessous, la planète pousse de toutes ses forces ; ici je vois la montagne en gésine.

Je goûte à l’ivresse de l’arak, ébloui de cette grandeur, et quand je lève les yeux à l’horizon, je sais au ciel de caramel rosat imprégnant ma rétine, être seul habitant de ma planète Mars.

Il faut de ces moments, sinon je virerai bredin.
Tout le reste du temps, c’est la foule. 

  1. Ma première bicoque dans le Lot. J’aurais l’occasion d’en reparler. En attendant lisez le billet « Pour des nèfles » []
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Au Magistan

© Cyprien Luraghi - Ujjaïn, Inde - 1993

Ujjaïn, Inde – 1993

 

Sur l’autre rive, les temples dorment avec leur monde d’officiants et de pousse-balais.

Le pélerin n’ayant pas encore mangé son quota de poussière, a raclé ses roupies du fond des poches en traînant des deux tongs, sur l’impalpable limon sec où s’est plantée la foire.

Barbe à papa pierre de Kaaba, rose et sucrée pour ses enfants, sur de longs bâtonnets, et rose le sari de polyester de la madame qui suit avec les filles gloussant en banc.

Un jeune Sikh, réparateur d’électronique, s’apprête le cœur battant à monter criailler avec les autres tournoyants au bout des maigres chaînes des balançoires de la mort, lancées par un moteur diesel qui pète le tonnerre à trois cent tours à la minute. Un nid de jeune filles, dans les nacelles en tôle peinte…

Chaque pèlerinage est doublé d’une foire. Et puis non : c’est deux organes du même corps ; l’un ne va pas sans l’autre, comme les deux bords de la rivière : côté temple et côté putes. Nous autres humains tout crachés. Chez nous ça s’est perdu, encore que je trouve louche la prolifération des distributeurs de billets de banque dans une ville comme Lourdes (c’est qui m’y a le plus frappé : y en a un tous les cinquante mètres)… Ils filent certainement pas tout aux pauvres. Et comme y a même pas de foire… J’imagine le pire.

***

Tout un monde festoyant sur les chemins de Compostelle ou de Saint-Gilles du Gard, priant, troussant ou détroussant, clinquant sur une estrade et sautilleurs en bancs serrés dans le pourpoint. Ce monde de pêcheurs impénitents qui éclaira plus d’un bûcher, notre seul lumignon à l’aube glacée des surplis empesés.

***

Chez les Indiens, le matin tu vas te faire plumer par les marchands du temple, d’accord ; tu le sais mais tu es consentant. C’est comme chez ton assureur, mais en plus coloré et moins sinistre. Plus tu raques, mieux t’es protégé. Y a au moins un point commun à toutes les religions : c’est payant.

L’impayable, c’est le soir à la foire que tu le trouves.
La vie, la mort, le sexe, tout.
Les apparitrices maquillées au plâtre en tutu sale aux lèvres vermillon.
Les veines saillantes de l’hercule tout huilé.
Le regard fixe et fou de l’homme à la moto dans le puits de la mort en planches
qui te passe au ras du museau.
Les funambules trop maigres
et sans filet.
L’immonde femme-poisson
et son fiston
comme le chantait Fréhel.

Et tu retrouves la magie, qui elle est des deux rives,
au Magic Show du Professeur Husain

et au grand temple de Mahakaleswar. 

Publié dans Binosophie, Humain, Inde, Spectacle | Mots-clefs : , , , | 16 commentaires
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