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L’Ami de Bombay

© Cyprien Luraghi 1987

C’était juste avant le dernier groupe de touristes que j’allais jamais accompagner en Inde ; j’avais dix jours à poireauter avant de me taper le suivant à tirer dans un hôtel pas folichon, à quarante kilomètres du centre de la ville, et je m’ennuyais ferme. Le groupe avait été ignoble, et particulièrement un jeune couple arrogant et incultissime. J’étais rincé et j’éclusais du rhum, la tête collée dans le climatiseur.

J’étais un peu coincé : Bombay est immense et à perpète en plus, et j’ai envie de rien, sinon de rentrer en France et de rester au pieu quinze jours en enfilade sans ouvrir les volets ni parler à personne. Une paire de cons, ça peut te foutre un groupe et ton moral en l’air en moins de deux, surtout quand les autres sont mous… et moutonniers. Les gens normaux, plus on en connaît, moins on a envie d’en être.

Au troisième jour de réclusion, deux jeunes gars de l’agence locale sont passés pour me porter le topo et les paperasses du prochain circuit, et papoter un brin. Dans ces cas-là, en Inde, tu peux y passer ta journée. Alors tu commandes des namkins, qui sont des petites saloperies croustillantes en forme de vermicelle grillé bigrement assaisonnés, et tu sirotes du rhum indien, puisqu’il est excellent et qu’il frappe juste là où il faut. Avec du coca pour les indiens et de la flotte pour moi. Et sans glaçons, sur la table de nuit que t’as mis au pied du lit, et t’es là à bavasser sur ci ou ça, avec Thomas et Muruli, qu’on prononce Mourouli, ou plutôt Mourli, vu qu’il vient du sud où on bouffe les syllabes. Thomas est un timide dégingandé et bigleux, très dous et pas trop déniaisé, qui fait la paire avec Muruli, qui est celui sur la photo, casque laqué, gourmette, moustache calamistrée et chemisette.

— Ça te dirait d’aller sortir en ville ? On a la bagnole de la boîte… On t’invite. On va aller écouter du ghazal chanté par des gonzesses terribles…

— Allez, on y go.

Muruli a tout d’abord dévissé le câble du compteur de la Fiat Padmini modèle 61, puis on s’est enquillés dans les mauvais quartiers au sud de l’aéroport de Santa Cruz, là où vivent les chauffeurs de taxi, qui sont légion dans cette ville de vingt millions d’habitants. Du coup, c’est devenu un patelin noctambule avec des bars un peu partout, et une sérieuse allure de ville du Far West. Les bars sont clandestins, ou des clandés tout court ; mais nous sommes un chaste trio et c’est dans un établissement moins déshonorable que nous prenons place, après avoir longuement parlementé avec les videurs, vu que des blancs, y en a strictement jamais dans le coin, mais que comme j’ai pas l’air trop-trop blanc, ben pour ce coup, c’est bon, ça passe… mais vous restez bien ensemble, hein, parce que des fois, hein, ben on sait pas ce qui peut se passer. Y a des soirs où y en a qui s’excitent…

Donc voilà : maintenant on a une table près du podium, trois grandes bières et des crounchs, et dans la salle y a que des mecs, tirés à quatre épingles avec l’air un peu louche quand même. L’orchestre s’installe doucement : un petit pépé maigre à l’harmonium indien, un gros barbu à la vîna, un jeunot aux longs doigts au sitar électrique, un grassouillet placide aux cheveux ras aux percussions, et c’est réglé en trois minutes ; la chanteuse se pointe, le léger embonpoint enveloppé dans un sari de mousseline rose et bleu, avec des lunettes modèle Sécurité Sociale, un beau visage ovale, les cheveux jai, une guirlande de jasmin roulée sur le chignon. Elle s’empare d’un gros micro et pousse de la voix, enjôle et coule, roule tranquillement des hanches, s’échauffe lentement jusqu’à trouver l’unisson de ses musiciens, qui ont les yeux en l’air, et se jettent souvent des regards furtifs et complices, en vieux requins copains rompus qu’ils sont. Des vrais de vrais, qui ne font ça que pour l’amour de la musique ; et du public qui ondoie lentement au rythme de la lancinance, qui croît au fur et à mesure que les tablas se font frapper à petits coups de poignets secs qui pleuvent en rafale et que la seule dame de la salle s’envole de la voix en nous entraînant tous dans son sillage musical et virtuose. Car c’est un rut de l’esprit collectif que nous vivons ce soir, une de ces extases dont nous avons tant besoin pou nous convaincre à rester vivre ensemble parce que si le monde est mauvais, il ne l’est pas encore tout entier.

C’est dans ces instants enchantés que l’ami Muruli est pareil à la photo que j’ai tiré de lui. Heureux, radieux. C’est ça la vie, en quelque sorte : un concert de ghazal avec une chanteuse long vêtue et des hommes benêts sirotant bière et mélodie dans un bidonville mal famé au milieu des bronzés au sourire gominé.

On y est revenus tous les soirs, on y a claqué des tas de roupies, autant en bières qu’en billets glissés dans le corsage de l’artiste, et on a passé notre temps à parler de ghazal en croquant des cacahuètes et des namkins.

Bombay sé aya méra dost , isko salam karoo (Mon ami de Bombay est arrivé, viens le saluer)

Chanson populaire bollywoodienne et tube subcontinental aggravé dans les années 90. 

Publié dans Déconnologie, Humain, Inde | Mots-clefs : , | 18 commentaires
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