Archives par mois : juillet 2007

MAOBADI AK47

 

Jonathan Alpeyrie [CC-BY-SA-3.0 (http://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0) or CC-BY-SA-3.0 (http://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0)], via Wikimedia Commons

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Je l’ai regardée l’autre soir avec mon fils Gaspard ; il m’a dit :

— Ça n’a vraiment rien à voir avec les films de guerre.

Chaque balle compte ; c’est des pauvres.

* * *

La guérilla maoïste a déposé les armes l’an dernier, après la Révolution d’avril. Leur chef, Prachanda, siège actuellement à l’Assemblée constituante népalaise, avec une coalition de partis politiques allant de la droite ultra libérale à la gauche socio-démocrate. Les maos gèrent cinq ministères. Le sort du roi déchu Gyanendra se décidera le 22 novembre, par voie référendaire. Sortis définitivement du maquis, les pontes maoïstes se laissent pousser la bedaine et s’amollissent doucement. C’est tant mieux ; un Pol Pot, c’est déjà un de trop.

Dans ce document de propagande pris sur le vif, les maos sont en vert, les soldats de l’armée officielle en gris. C’est avec seulement 35 000 combattants que l’Armée Populaire a forcé le roi tyran à déposer sa couronne. La Grande Bretagne et les USA ont abondamment fourni l’armée régulière, forte de 250 000 hommes, en matériel et en formation militaire.

Le Népal n’ayant aucune ressource naturelle exploitable par les pays prédateurs, ils ont laissé tomber le roi, pour le plus grand bien du peuple népalais, qui n’aspire qu’à une chose : qu’on leur foute la paix. D’ailleurs ils se débrouillent très bien comme ça.

Il est intéressant de noter que l’intégralité des cadres maoïstes sont de bons hindous de haute caste.

C’est le Népal.
Et au Népal, on dit Maobadi pour maoïste. 

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Maîtres du Monde

© Philippe Héron 1993

 

L’océan les a eus et le sable dans moins de dix mille ans béton dissous et rouille

Nous vivions agrégés avec nos moines seuls encapsulés dans des vaisseaux de pierres sèches. Nous les voyions de loin bienheureux d’être ensemble. C’était réconfortant.

Mais nos ermites n’avaient rien de commun, et ceux qui vinrent par après n’égalèrent point nos cosmonautes de l’esprit qui, solitaires, pensaient à tous.

Ces nouveaux-là faisaient pousser tombeaux comme les blés, l’oseille et les radis qu’ils amassèrent en grande quantité dans leurs greniers serrés.

Individus communiquant uniquement au moyen d’ondes magnétiques. Très peu, et juste entre eux.

D’un coup nous existions à peine en tout cas à leurs yeux car nous devînmes si microscopiques fluets, diaphanes à leurs yeux qui ne voient que le gros matériel les trucs épais.

Depuis l’époque des bunkers ils ont planté des fleurs et crépi gaiement les façades et remplacé les uniformes par l’indifférence.

Alors que nous faisons festin d’une corolle. 

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Paire & Frères

© Cyprien Luraghi 2007

 

Avril 1990

Après cinquante et quelques cols, dix mois à fond de train sur les sentiers himalayens, trois mille et quelques kilomètres, il y eut une révolution. Les Népalais se rebellaient contre leur indigne souverain.  J’étais coincé à Katmandou. Couvre-feu, cadavres dans les rues.

J’achète des boucles d’oreilles pour Annie
dans le petit magasin bleu ; des pas chères
en argent tout de même
avec de grands anneaux incrustés
de minuscules coraux
et des turquoises,
des lapis lazuli.

C’est mon premier cadeau d’amour.

Trois ans plus tard,
les pierres s’étant desserties,
je passe en coup de vent
avec des touristes à mes basques
et je n’ai que le temps
de les redéposer
à la boutique du joaillier,
un monsieur chocolat,
sec et ridé, très mal rasé,
avec lequel je me mettais très mal
à la bouteille
d’arak mal distillé
méthylisé

Et puis je ne suis pas revenu les chercher
pendant très très longtemps
quasiment quatorze ans.

— Olive, attend, j’en ai pas pour longtemps, je vais chercher les boucles d’oreilles d’Annie…

Il me roule de grands yeux. Je lui avais raconté l’historiette, mais l’Asie étant magique, c’est pas très évident à gober pour un esprit pas introduit ici.

Deux hommes jeunes sont debout au comptoir, occupés à confectionner un collier paré d’énormes pierres d’ambre et de turquoises tourmentées, de rouleaux de coraux fossiles, pour des acheteurs tibétains.

Ce sont les fils, le vieux est mort il y a trois ans de ça, d’un coup comme ça, à cinquante-deux ans tout ronds.

L’aîné sourit avec les yeux tout embués ; je lui décris les boucles comme elle me remontent du fond de ma mémoire ; il s’empare d’un trousseau de clé, me montre un médaillon qui les relie de sa chaînette : il est gravé au nom d’un Allemand, qui l’a renvoyé par la poste aux deux frangins ; il s’agissait de l’un des tout premiers objets qu’ait jamais ciselé le père, à l’époque hippie…

Magasin bleu, deux coffres bleus ; celui de droite contient tout un fatras de bouts d’argent, et dans une poche en plastique, ce qui n’a jamais été réclamé par les clients…

Elles sont là. Toutes pliées, pas réparées.

Mais ils vont me faire ça,
parachever l’ouvrage
en prolongeant la main du père
par delà le bûcher.

Kati roupià, dhaï ?
— Non, c’est gratuit.
— C’est ton père que je paie, je lui ai commandé le travail, alors il faut payer.
— Donne-moi deux cent roupies, alors…

C’est rien du tout. 

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Transie Transe Transit

 

Un frisson de juillet

sur l’échine

à une heure et demie

dans la cuisine

 

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QUI EST EN CAGE ?

© Olivier Tichané 2007

 

On s’était hissés jusqu’à Swayambhunath, deux cent mètres au dessus du fond de la Vallée, après avoir traversé la zone des faubourgs de Katmandou, Olive et moi. Et nous crevions de faim, de soif ; alors on s’est posés dans un petit troquet, pour avaler un bol de nouilles, des raviolis à la vapeur, et siroter des nescafés…

D’un coup vinrent les singes, et comme par gros temps sur un navire, tout alla vite et bien huilé, avec un souffle de panique adrénaline ; celle qui fouette l’équipage à bien boucler les écoutilles en quatrième. Les deux loufiats filèrent droit aux portes grillagées, qu’ils claquèrent de concert. Les clients hérissés des poils des avants-bras et de la nuque, planquèrent leur progéniture en fourrant rapidou les gâteaux secs qui vont avec dans leurs besaces sous la table.

Olive ne fit rien, sinon écarquiller les yeux qu’il a déjà bien agrandis par ses carreaux d’hypermétrope. Le macaque rhésus lui était resté totalement inconnu jusqu’à ce jour de fin d’avril…

— Planque l’appareil-photo, bordel !
— Oung ?

Il était tout bonnement tétanisé par le plus large des sourires qu’un corps entier pût exprimer. Une des plus radieuses irradiations qu’il m’ait été donné d’observer de visu le fut à ce moment précis, et ce jour-là. Vous auriez dû voir ça. Olivier venait d’entrer en vibration diapasonique avec son totem animal, et c’était beau à voir.

J’ai une passion particulière pour les singes, que je considère simplement comme mes frères ; ce ne sont pas des animaux mais des humains tout court ; il n’y a pas de différence entre eux et nous ; ce sont nos grand-parents et nous leur devons tout. Nombre de peuples asiatiques l’ont bien compris, qui vivent avec eux et leur vouent un culte ; ils ont raison, même si ces antiques frérots sont impossibles à fréquenter, tant au logis qu’au quotidien.

Une dizaine d’entre eux a désescaladé la véranda, sans se presser, en nous dévisageant, l’œil gris brillant, le nez froncé, petites mains tendues pour chiper à travers les grilles, la tête dans le vide, les pieds au ciel. Un peu plus bas dans la clairière du bois sacré ils ont mangé des épluchures en nous montrant leurs culs ; on aurait dit une bande de keupons heureux en rut, pouilleux et lumineux, libres comme l’air.

C’est au moment de payer l’addition, que nous avons soudain réalisé qu’on était bien coincés, et qu’il faudrait attendre pour sortir au grand air le bon vouloir de cette troupe de créatures, chromosomiquement liées à l’espèce que nous clamons être l’humaine, mais qui ne l’est que peu ou prou.

Mais macache ou macaque, des nèfles et puis des cacahuètes. Et puis des grilles. 

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