Archives par mois : juin 2007

Rue de la joie

© Cyprien Luraghi 2003

 

La piaule tout en haut, de celle que l’on appelle la maison rouge : tu la vois bien ?
Encore une où il s’en est déroulé de belles…

C’est un pépé qui fut maçon qui m’a dit ça, quand on retapait la ruinasse qu’elle était devenue, en 2003, après avoir été vide vingt ans pour cause de mauvaise réputation.

C’est que pendant la guerre, les pires collabos de Puycity vivaient ici.

Lui, il parlait de ses copines avec lesquelles il s’envoyait en l’air, quand elle était ouverte à tous les vents, dans les années soixante.

Je crois qu’une aspersion de sperme frais, vaut tous les goupillons des ratichons, pour ce qui est de l’exorcisme…

L’amour !

C’est tout le mal que je vous souhaite.

 

Publié dans Humain | Mots-clefs : , , , | 5 commentaires

2038 BODHNATH

© Cyprien Luraghi 2007

La piaule en haut du bâtiment jaune, celle tout à droite ; tu la vois ? 

Je peux te dire qu’il s’en est fait de belles, là : matelas surchauffé à force de frottement sur le tissu, sueurs chaudes, jambes en l’air…

C’est là, dans la maison du vieux Chini Lama, où je fus locataire avec mon ex, une perche californienne hippie, blonde et bêtasse, bouddhiste ornée de pacotille bringuebalante, que je posai mes malles noires pour la première fois sur le plancher des vaches, au pays dont elles sont l’animal national, en 1982.

Je ne verrais aucun inconvénient à y revivre. Mais sans californienne cette fois-ci.
On est aux première loges quand, d’une aube l’autre, le peuple tibétain fait son tour de stupâ.

De cette loge on est témoin du plus grand des tournis du monde ; peut-être même des vastes univers…

 

Publié dans Humain, Népal | Mots-clefs : , , , , | Laisser un commentaire

MONSIEUR GIOCONDO

Illustration CC Wikipédia

 

Avant-hier après-midi.

À Puycity, depuis une vingtaine d’années, la Fête de la musique tombe une semaine plus tôt que partout ailleurs. Je m’étais donc couché à quatre heures et m’apprêtais à passer un dimanche peinard à bidouiller, glander, et puis surtout écrire.

J’en étais à mon troisième gobelet de café, calé face au clavier posé sur la table de la cuisine, à tirer sur mon ixième clope de Drum, prêt à frapper sauvage, loin du troupeau d’ordis malades et de mon atelier, déjà plongé tout au dedans, écoutilles boulonnées, n’envisageant pas même une douche pour faire tomber la sueur et la fatigue de la veille, pas réveillé, les yeux ici et les trous là ; les pompes dans l’entrée et les pieds sous la table.

Téléphone.

— T’y vas, Annie ? Si c’est pour du boulot, t’envoies chier.

Ça peut appeler n’importe quand. Les ordinos, ça ne doit pas attendre ; les gens ne peuvent plus s’en passer, moi le premier. Si c’est en rade, c’est grosse crise ; on ne regarde pas l’horloge ou le calendrier : on bigophone à l’homme de l’art. Qui gueule méchamment, le nez dans le boîtier.

— Hé Cyp : on a complètement oublié : c’est le Barbu : on était invités à manger chez lui à midi.

Là je deviens pénible ; ça ne loupe jamais ; tout le monde à la maison le sait : quand je râle comme une bête ou que j’insulte la mécanique, faut filer doux, faire comme de rien, tartiner sans une miette, arpenter le plancher en Sioux silencieux ; se barrer, simplement ; attendre que ça passe ; glousser et se gausser de ce vieux con de Cyp. Qui fait chier, quand même, quand il est comme ça. Mais bon.

C’est pas pour le Barbu et sa petite famille que ça me fait braire ; non. C’est des amis, des vrais, et en fin de compte, après la douche en quatrième, j’ai faim. Et pas assez dormi. Mais Anglars-Juillac n’est qu’à quelques kilomètres, c’est joli comme tout et on n’a qu’à se coller les pieds sous la table. Donc bon, on se fourre dans la 305 et on ne fonce pas : c’est inutile et fatiguant pour la bagnole. Et puis le pont de Juillac se savoure, à vingt à l’heure entre les câbles suspenseurs, le plancher métallique et la grande rivière, les branches basses et puis un peu plus loin, un petit champ de choux.

***

Il y avait Vincent – notre secrétaire à roulettes –, Alain Barbu et son Yvonne, leurs deux fistons petits, nous autres, des côtes d’agneau et des merguez sur de la braise, des graminées, des fleurs de toutes sortes, des arbres, du pif et du fromebaque, de l’eau qui pique et des cerises. L’association Dard’ Art au grand complet, dont notre future licenciée pour motif économique, Annie. On n’avait pas prévu de faire une réunion, mais puisqu’on y était…

***

Monsieur Giocondo est arrivé, non point chenu, branlant, mais juste à peine un peu penché, moins que la tour de Pise cependant ; sur ses deux pieds chaussés de mocassins cirés de fine peau.

Il s’est assis tout doucement à droite de Vincent, à gauche du Barbu ; maigre aux yeux gris, vifs et pupille resserrée, par le soleil sans doute du passé, car aujourd’hui les stratus bas dégouttent clairsemé sur nos cheveux et sur nos nez.

C’est un monsieur de quatre-vingt cinq ans, et dont l’accent flûté, la voix fluette, usée, me fait tiquer, lever les cils, plisser le front : cela fait bien longtemps que je n’ai pas revu un Italien, un grand ancien, un qui est venu du Pays, qui l’a laissé pour faire sa vie ici. Nos yeux se croisent et il me dévisage ; il sait ou il devine ; il parle sans arrêt, très doucement, de politique.

Rita, sa femme, est morte récemment ; on vient tout juste de la mettre sous terre ; déjà il va partir et s’exiler une avant-dernière fois, – la maison de retraite – au logement-foyer du village d’à côté, Prayssac. Aux Floralies, où il a déjà pris un déjeuner, bien trop copieux, qu’il n’a pu achever. Il nous dit ça sans amertume et sans tristesse, parce que la vie, il l’a vécue déjà ; il a failli la perdre plus d’une fois d’ailleurs, ailleurs en Italie où il a fait la guerre, où une blessure l’a marqué, et une balle manqué de peu.

Il me fait penser aux vieux Italiens qui venaient à la maison, quand j’étais tout enfant. Une vitalité que n’ont pas les Français, un fier courage, celui des immigrés, celui des gens du soleil sec. Les ventres plats qui ont franchi les Alpes, en vagues continues, pendant un demi-siècle et même plus. Ça le concerne au plus haut point, ça le titille encore depuis quarante-neuf, depuis le jour où il est arrivé ici, à la frontière, où il a fait ce qu’on lui avait dit, là-bas dans son village près de Padoue ; qu’il valait mieux filer droit à la première gendarmerie, plutôt que fuir et se planquer, puisque chez eux on te donnait un billet de train, vu qu’en ces années-là la France avait bien besoin de main-d’œuvre, à cause de la Guerre qui avait tué tant de monde… et puis que les campagnes se vidaient, déjà après Dix-Huit ; une saignée inéluctable.

Monsieur Giocondo s’est donc retrouvé dans le Lot-et-Garonne, où il trouva de l’embauche en tant que domestique – ça me fait toujours drôle d’entendre ce terme, mais il est consacré dans le Sud-Ouest, dans la bouche des vieux – chez un paysan.

Labourer, semer à la main, décavaillonner ; pour trois fois rien ou rien du tout ; une centaine de francs chaque semaine, du lundi l’aube au dimanche six heures ; s’entendre dire maintes fois que l’on n’est rien, qu’il n’est aucun contrat, que je te vire quand je veux, et cætera…

Il parle aussi de la maçonnerie, ça il ne peut pas oublier non plus ; c’est marqué là dit-il, d’un doigt sur le frontal. Les fondations, il faut qu’elles soient solides et bien profondes, c’est la semelle de la maison ; ils ne savent pas faire ici ; ce ne sont pas des constructeurs. Des paysans.

***

Mussolini

— Vous n’avez pas voté pour Sarkozy au moins ?
— Ça risque pas, que nous disons en chœur.

Tout de suite il embraye sur l’Italie du temps fasciste ; il est né quelques jours après la Marche sur Rome, à l’automne Vingt-Deux. C’est ce que j’aime tant, chez ces ritals irrémédiablement gauchistes ; ils me font indubitablement songer aux Bengalis, qui font un sport de l’art des citoyens, la politique. La Plèbe pense depuis deux millénaires, peut-être plus, à Rome. Ils ont tout inventé : la Lutte des Classes et l’esclavage… et le décervelage pour tous, avec les Jeux du Cirque, et puis Berlusconi. Les graffiti, le vide-ordure dans les cités pourries : c’est eux, pas nous. C’est d’un moderne confondant. Et déprimant aussi : on se dit parfois que ça ne sert à rien, qu’on ferait mieux de laisser choir ses bras, de les baisser ; que jamais rien ne changera. Oui et puis merde ; cela importe peu : on vit par sa révolte ; à défaut de calorifère on s’y frotte la couenne ; ça tient le corps et l’âme au chaud ; ça sert autant à vivre que les patates.

— Ça vous dit quelque chose, tout ça ? dit-il en me fixant droit dans les yeux, avec un fin sourire, les avant-bras serrés sur les accoudoirs en plastique de la chaise de jardin ; Alain lui tient un parapluie jaune au dessus de la tête ; il pleut un petit peu ; à peine.

Ha oui que ça me dit : mon père ne me parlait que de cela, quand il ne gueulait pas ; que son grand-oncle avait participé à l’arrestation de Mussolini ; qu’à Pellio Intelvi un Luraghi cousin, avait toute la guerre durant, conduit gratuitement des Juifs en Suisse (la frontière n’est qu’à quelques kilomètres), et avait été torturé par les Nazis ; que son frère Humberto s’était évadé de Dachau… J’ai cru longtemps que ce n’étaient que racontars, mais il y a deux ans, Yves, un inconnu cousin, fils d’Humberto, m’avait retrouvé dans l’Annuaire, et tout confirmé.

Soumis et révoltés ; nous n’avons pas vraiment le choix, ou pas du tout. La vie nous plie, mais nous nous redressons toujours, comme on le fait sur une chaise avec son dos : soudain se redresser, arquer la colonne vertébrale, ne pas rester voûté et déjà ça va mieux.

C’est un gâchis que l’inégalité, et pis : cela se perpétue depuis l’Antiquité.

En repassant le pont de fer, on a parlé du merveilleux monsieur Giocondo avec Annie. Je lui ai dit que j’allais l’écrire.

 

[NVDF] Monsieur Gicondo a  cassé sa pipe en 2010…

 

Publié dans Binosophie, Humain, Pilotique | Mots-clefs : , , , , | 7 commentaires

Pour des nèfles

© Cyprien Luragi 1987

Le Mespoulet, du latin mespilum
Les nèfles
Nous, on disait « La Ramounette ».
C’est là qu’elle a vécu
toute sa vie

La Ramounette
dans les années d’après la guerre
un peu avant aussi.
On nous l’avait contée
en bien, en mal,
en tort et en travers,
sur tous les tons.

La Ramounette tenait tête
aux gros ploucs pleins aux as,
les pleins de terres
les grands propriétaires
ceux du petit plateau ;
aux notables du bourg
qu’elle abreuvait d’injures
pour peu qu’ils osent
pointer leur bouille
à la Mespouille.

Après la Ramounette
et son pépé le Ramouné,
dans les années soixante
y vint un couple de pochtrons
qui se nommaient Bouchon
pour de la vraie
et pour de bon.

Le mâle, paralysé de ses deux pattes,
ne bougeait qu’en fauteuil
sur le sol de terre crue
dans la cuisine
dedans la cheminée qui fume
ses trois brandons
de bois trop vert
sur le plafond tout noir.

C’est le facteur qui leur portait le rhum
du Negrita
trois, quatre, litres par semaine
qu’il déposait
dans la boîte à courrier
juste dessous le laurier.

Après la vie, la mort.
Et puis le vide
une dizaine d’années durant.

La friche.
L’exode et la fuite vers la ville.
Paris Bordeaux Toulouse.
La ronce.
Les hérissons pépères.
Les chiens en rut
et qui se battent jusqu’au sang
dans la forêt un peu plus bas.
Les grues cendrées deux fois par an
qui se reposent au coin du bois
près de la mare.

En mille neuf cent soixante-douze,
Le père Portès
juché sur son vélo
un dimanche matin
dégringola tout là en bas
dans la basse vallée
à Puycity
où il signa l’acte d’achat
de la propriété
devant notaire
pour sept mille deux cent francs.

Quatre tout petits murs
une pièce et demie
trois hectares sept
dont deux de bois
le reste en bonne terre
qu’il revendit dans la foulée
gardant le bout de pré et la ruinasse
sans rien en faire du tout.

Quelques années plus tard,
celles des babas cools
et des hippies
qui se cassaient sans un regret
des rues de béton gris
vers le grand vert ;

un jour de mai un échalas
qui faisait les marchés
en y fourguant des fripes
titilla le Portès
qui réfléchit pendant un an et plus
et finit par craquer
et puis la lui louer
pour cent cinquante francs par mois.

Il y resta deux ans
et puis refila le relais
à une amie qui venait comme lui
de Normandie
et qui s’était acoquinée
avec un Australien.

C’est en avril quatre-vingt cinq
que je tombais sur eux
tout trempouillé de pluie
sur mon cyclomoteur
avec lequel j’arrivais de Dordogne
de chez l’ami Denis
à deux heures de là
au Nord
dans les bois noirs
sur des serpents de goudron gris
après être rentré d’Asie
en passant par Paris
où notre crèche de copains
allait se faire démolir
remplacer par du neuf
pour les petits bourgeois
propres sur eux.

J’étais envoyé par Solange
qui turbinait alors à Katmandou
pour une association humanitaire
qui s’occupait de dispensaires.

On mangeait au Cosmo
des nouilles tous les jours

© Cyprien Luraghi 2007

 

et elle m’avait dit
que si jamais notre cagna du vieux Paris
devait être rasée
que j’avais qu’à
squatter chez elle dans le Lot
tout le temps qu’elle n’y serait pas.

Ses potes allaient partir en Australie
pour s’installer
changer de vie
et tout laisser derrière
sauf le bébé.

Mais nul ne voulait louer la maison
à cause de la Dolly
une chienne de dix-sept ans
couverte d’eczéma
refoulant du goulot.

Mais moi je voulais bien.
Tu parles, Charles !
à trois cent balles par mois
le paradis
un hectare de bois.

Huit ans j’y suis resté
et je n’aurais décanillé
de chez la Ramounette
si on n’était pas dev’nus quatre
dont deux petits,
et bien trop encombrants
pour cette maisonnette.

Après il y a eu Philippe
mon vieux frère keupon
qui est mort du sida
trois semaines plus tard à peine
en mille neuf cent quatre-vingt treize ;

et puis la Caroline
et son troupeau de cataclops,
pas bien longtemps
à peine un an ;
et pour finir le frérot de Philo
qui s’y est morfondu
en pestant contre tout
le monde entier
car il ne sait faire que ça.

Et puis il est parti
chouiner ailleurs.

Enfin tout récemment
ça s’est vendu
à un pépé rupin du coin
qui la refourguera
à des Anglais
ou à des Parisiens
pour des mille et des cents
bien trébuchants,
et ça sera tout retapé
tout décapé
raclé
jusqu’aux fantômes
jusqu’aux esprits
grand ou petits
qui ont vécu ici.

*

Publié dans Déconnologie, Humain, Népal | Mots-clefs : , , , , | 10 commentaires
Aller à la barre d’outils