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LE KONDUKATOR MENT

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Le Grand Kondukator
du Parti Railleur
est une ordure qui ment comme il respire. C’est un fait.

Il a toujours braillé partout qu’il ne voterait plus jamais contre, mais pour.
Ainsi, il avait décidé de passer le dimanche suivant son retour (le six mai)
sous la couette en compagnie de sa moitié.

Mais que dalle.

LE GRAND KONDUKATOR VA VOTER POUR ROYAL

Bien qu’il ne puisse pas la blairer, elle qui Blair,
Bien qu’elle soit aussi socialiste que moi pape,
Bien qu’elle triche aux impôts,
Bien qu’elle soit conne comme un manche,
Bien que son parti de merde ait étripé le grand Jaurès,
Bien qu’il exècre les bourgeois en esprit,
Et qu’il abhore les sourires contrefaits,
Et malgré que les pauvres doivent encore
se contenter de rogatons de longs lustres durant,
Que la machine à broyer abondamment huilée
par la bureaucratie soit loin de dépérir,
et que nul espoir ne se fasse,
nulle lumière luise,
au bout du long boyau dans lequel nous marnons,
peuple décervelé
individus en boîte
gros cons en quatre-quatre
piscines et miradors
Quarante mille euros par mois
et moins de mille pour l’acharné travailleur…

Bien que
Bien que
Et malgré tout,
Et Malgré-Nous, comme à la guerre…

Le Grand Kondukator a décidé d’aller chier dans l’urne rien
que pour emmerder l’atroce individu
qui l’autre jour a décrété

La Prédestination
L’Inné
Pour les classes dangereuses

Comme en son temps funeste
L’ignominieux Hitler
le fit avec tant d’innocents.

Il est urgent et important
PRIMORDIAL
que nous lui fassions tous
bouffer de la poussière
et lui torcher museau
dans son caca mental

J’ai dit !

*

 

Publié dans Déconnologie, Pilotique | Mots-clefs : , , , | 21 commentaires

BILLET TARDIF

© Cyprien Luraghi 2007

Du 6 au 10 avril, chez Pasang, à Katmandou 

 

Note : ce billet aurait dû être posté avant notre départ en trek… sauf que le Net, ben c’est toute une histoire, ici. J’avais tout tenté la veille au soir… et jusqu’à onze heures, encore. Mais que tchi. Là, je poste sans illustrations ; c’est déjà mieux que rien. Et je suis en train d’en rédiger un autre, qui devrait être en ligne d’ici demain… si tout va bene.
[NVDF] : mais rien n’alla sur des roulettes… je poste et j’agrémente donc depuis mon atelier, à Puycity…

***

TOUBIB-TOUBAB / SOUS BILLET UN

 

© Cyprien Luraghi 2007

Là. À Katmandou dans le faubourg, au delà du boulevard circulaire qui enserre la cité, dans la grande maison de nos amis sherpas, dans le noir et sur le toit-terrasse, j’écris en mode batterie en attendant la fin du délestage. Olivier est en bas, qui joue au Uno avec le petit dernier de la couvée, Phurba, treize ans… Zangmu vient de passer pour allumer l’encens dans la chapelle avec Paskima, sa fille de quatorze ans (on a fêté ça hier comme chez nous, avec happy birthday, gâteau d’anniversaire, et même une bouteille de blanc d’Espagne, un petit fond chacun pour les ados venus en bande, copines de collège et potes du quartier).

Maman est engoncée dans sa vêture montagnarde, parée de son tablier de laine à rayures, tandis que la minette est en jupette et tee-shirt échancré. Shanti, Agnès, Nono et Cloé, vous n’auriez pas fait un pli, et déconné avec les girls illico, comme chez nous à Puycity, quand Brig’ vous laisse le champ libre à la maison… et Gaspard aurait titouillé du clavier avec le grand Wang, sur son ordi perso et dans sa piaule à voguer sur le Net.

 

© Cyprien Luraghi 2007

On est au vingt-et-unième siècle. Simplement, chez nous ça s’est traîné sur deux générations, alors qu’ici tout s’est joué en une seule. A peine.

***

Ouais ouais ouais, on est donc de retour… On était bien partis, pourtant. Parés, gonflés à bloc et avides d’aller respirer un air un cran moins dense que celui de la ville…

Olive, qui n’arrivait pas bien à se guérir de sa tripite bloblotante, avait sur mes conseils, pris rendez-vous avec le toubib à toubabs de l’ambassade de France qui, nous le pensions, aurait eu sur son cas un avis éclairé.

Peu de choses ont changé depuis mon dernier passage à ce gros pavillon qui nous tient lieu à nous, adorateurs du claquosse au lait cru, de façade officielle. Le portier ressemble comme deux gouttes d’eau à celui que j’ai connu vingt ans plus tôt : soit ils les clonent, soit c’est son fils. Ils ont juste repeint les murs en rouge brique alors qu’avant c’était en blanc. Sinon, ben c’est comme toujours : un léger frisson me parcourt rien qu’en songeant aux petits bureaucrates hexagonaux qui s’évertuent à perpétuer envers et contre tout, jusqu’à l’absurde, la paperassophilie qui nous tient lieu de culture, dans ce confetti tricolore. Brrrrr.

Le gravillon lui-même dans la cour doit avoir été acheminé à grands frais de Grattouilly-les-Formulasses. D’ordinaire, j’évite à tout prix, mais là… pas le choix. Je largue Olive dans la salle d’attente et je file presto m’en griller une dans la cour (oui, je l’avoue : je n’ai jamais réussi à tenir plus de dix secondes dans ce genre d’endroit : je m’y sens comme un goret tout couinant, en route pour l’abattoir).

Une petite dame bien de chez nous m’aborde ; elle vit à Katmandou depuis cinq ans, et étudie le bouddhisme sous la houlette d’un maître tibétain à poil ras. La papote lui manque ; à moi aussi. C’est Rose. Nous sommes en train de disserter de ci et ça, et c’est au moment où elle entame un hymne à la gloire de ce merveilleux médecin qui officie en ces lieux, qu’Olive s’extrait du cabinet.

C’est rien du tout, qu’il lui a dit : juste une bête lambliase. Bienvenue au club ! lui avait-il gaiement jeté, en agitant un gros bocal de comprimés de Métronidazole… Cinq jours de traitement et ce sera fini. Vous pouvez sans problème partir en trek demain.

Alors ; la lamblia n’est pas une danse brésilienne, mais une très jolie bestiole, alternativement connue sous le nom de giardia. Au microscope, elle ressemble à un œil avec des cils partout autour. Le seul problème, c’est qu’elle schlingue grave ; elle pète tout le temps ; lorsqu’elle prend ses aises au sein de nos boyaux, elle se multiplie à vitesse grand V, et nous gonfle le bide au point qu’on paranoïe et qu’on pense exploser. Mais le corps humain est une machine extrêmement bien conçue : deux soupapes ont été prévues pour l’évacuation du trop-plein : le fion et le goulot, par lesquels le trop-plein l’hydroxyde sulfuré engendré par le raout parasitaire s’évacuent, nous laissant un répit crépitant… juste le temps que ça r’commence.

En outre, ces gentils organismes monocellulaires ont la délicatesse de faire fuir les candidats éventuels à la contamination : lorsque le sujet rote, le remugle ejecté est si violent qu’on se carapate à toute blinde.

Là, je suis un brin épaté : l’ami Olive a dû choper une variété particulièrement exotique du bestiau, vu que l’ami est parfaitement inodore. Et pourtant j’en ai vu… et senti ; des centaines, des milliers, vu que la « maladie du gros ventre » touche environ cent pour cent des Népalais au moins une fois dans leur vie, et guère moins de résidents et autres touristes de passage. Je l’ai eue, tu l’as eue, ils l’ont eue… et on pue !

***

On s’en revient au centre-ville, bras dessus, bras dessous, avec , lorsque sur l’avenue, posé sur le trottoir, un clébard noir gît sur le flanc, nous souriant de toutes ses dents.

Un qui s’est fait beugner par la cohorte continue de véhicules qui s’enquillent -et je suis poli- à l’heure de la débauche. Rose est tout émue. Oh le pauvret.

Un peu plus loin, au coin de la prison royale où le roi criminel réside entouré de laquais, avec sa bonbonne reine et son prince assassin, en allant vers Thamel, gisent deux drôles à même le macadam, qui dorment au grand soleil. demi-tondus, et vêtus de haillons. On sait qu’ils sont vivants du simple fait qu’ils ne sont pas couverts de mouches. Ceux-là sont irrécupérables, nous dit Josy d’un ton très détaché. Et nous passons. Ils tournent à la colle, qu’ils sniffent dans des sacs, et vivent comme des rats, moins bien considérés que les chiens (que des assos de zamis des zanimaux stérilisent gratos à Katmandou), et les racaillous de chez nous. Elle a bien dit « irrécupérables ». J’ai pas rêvé.

Allez, camarades bouddhous… encore un p’tit effort… Ouais… là. Bien. Oui comme ça. Bien.

Gueuler ne sert à rien ; j’écris, je conte. Et nous filons vers la boutique à thé que nous recommande Rose. Olive est aux anges. C’est un plein sac qu’il compte ramener. Puis nous allons manger une pizza, dans un établissement tenu par deux Ritals. C’est plein à gaver ; on nous case comme on peut, ça speede comme chez nous ; y a pas un Népalais, hors le staff.

Four électrique importé, et tout le reste à l’avenant. Un bruit maousse de hall de gare. Une insipide tarte aux légumes, qu’on nous sert à la hâte ; pas de quoi casser des briquettes. Pourtant, Rose nous en avait parlé comme d’un temple gastronomique ; seule l’addition est salée, et méchamment encore ! Et puis c’est sinistre : même le groupe d’Italiens attablés derrière nous, qu’était aussi joyeux qu’un rallye de tempes grises, nostalgiques de l’Allemagne de l’Est, croquant de fades malossols à l’acide acétique.
Pas le moindre atome d’origan. Rien. Autant les engloupir en France, où elles sont vraiment dégueulasses. Tant qu’à faire.

***

Qu’est-ce qu’elle est triste notre grisoune Europette, vue d’ici ! Un brouet inodore. Et surtout pas le creuset où se fondent les meilleures idées de nos vingt-cinq forces vives et brillantes. Aussi concons que des Ricains, les Euromollassons ! Quand je pense à ce qu’ils ont fait à nos pays du Sud, ça me glace. Encore un complot mormono-baptiste. Je te les parachuterai à poil en plein Nigéria, ceux-là. Et qu’ils nous les bouffent pour de bon, ces bwanas-là. Croqués par des nègres lubriques. Héhé. Je suis salaud, hein ? Et qu’on n’en parle plus. Ouf.

C’est simple : t’as même plus besoin de coller un car de gardes mobiles à chaque coin de rue : chaque citoyen s’est fait greffer un CRS à l’intérieur.

Ici ça vit, ça pulse, ça débloque à pleins tubes ; on se croirait dans du Pagnol , du René Clair, du Fellini. Quel panard, mes amiEs !

***

MONTER/DESCENDRE / SOUS BILLET DEUX

 

© Cyprien Luraghi 2007 - Mingma

Pasang arrive au petit déjeuner le lendemain, avec notre porteur. Un jeune gars de vingt-trois ans nommé Mingma, qui est Sherpa (allez, une fois de plus : Sherpa, c’est comme Breton ou Alsacien, ça veut pas du tout dire porteur). Olive n’est toujours pas vaillant, mais nous nous convainquons que le médoc de choc du médicastre importé est d’une violence absolue ; le métronidazole, c’est le DDT des protozoaires ; ça te cramponne l’estomac, ça te fout très mal, mais ça agit rapido. Douche chimique ; presque une chimio. Cinq jours, quand-même… je peux pas m’empêcher de penser qu’il y a pas été avec le dos de la cuiller, le bougre. Faut vraiment que ce soit grave, parce que d’habitude, t’en prends deux jours au max et finished. Pschitttt. Magique.

Trek facile, qu’ils disaient… J’aurais dû me méfier. On est au pied d’une grimpette de huit cent mètres, qui attaque ultra-raide sur des escaliers en béton, jusqu’à un petit réservoir alimentant la ville de Katmandou en eau potable. On pige tout de suite pourquoi y a jamais d’eau au robinet : c’est minuscule. Et pour le potable, tu peux repasser : y a plein de bleds juste au dessus, qui jutent droit dedans. Après, c’est l’entrée du Parc National de Langtang-Helambu. Deux cent cinquante roupies le Blanc, et dix pour le Local. 

 

© Cyprien Luraghi 2007© Cyprien Luraghi 2007 © Cyprien Luraghi 2007

Les militaires en poste ont l’air de s’ennuyer. C’est pépère comme boulot, de n’avoir qu’à laisser baller sa paire de bras.

Les check-posts tenus par les flics à la solde des rois, ont disparu, qui jalonnaient de pénible manière le moindre sentier, autrefois. Les Maoïstes ont eu bon goût de nous virer tout ça dès leur premier passage dans la région… et partout ailleurs dans ce qui ne sera bientôt plus un royaume. Les touristes, tout autant que les gens du cru, devaient se soumettre à de forts tatillons contrôles, et la moindre denrée descendant à dos d’homme vers la ville, était impitoyablement taxée par ces infâmes gabelous. Un exemple concret : les morillons que nous trouvons ensachés dans le moindre supermarket franchouillon, sous la pompeuse appellation de « morilles séchées », proviennent toutes des pentes himalayennes ; lorsqu’on se penche sur l’étiquette on voit marqué « produit d’importation », mais c’est made in Népal… Les misérables paysans qui, à la mousson venue, les apportaient aux grossistes, se faisaient taxer à trois cent pour cent par les fonctionnaires royaux. Evidemment, rien en contrepartie : tu raques, tu crèves.

C’est l’armée qui remplace, pour l’heure, pendant la période transitoire de deux ans, entamée la semaine dernière, après l’élection de l’Assemblée Constituante. Avec cinq ministères attribués aux Maoïstes. Na ! Et je les vois d’ici, ces enflures bobos, le ventre plein, anciens maos spontex de soixante-huit, ces veaux qui nous gouvernent, ces Jospinos, ces renégats trotskards, ces salonnards fils-à-papa qui se disent de gauche ; ces July, Cohn-Bendit, ces Hue, Buffet, et même Besancenot et le Bové, et tous les social-traîtres qui en chient dans leurs frocs ; et je le sais : ils vont nous agiter le spectre de Pol Pot.

Mais qu’ils aillent se faire mettre, ces foutriquets, car les Maos d’ici n’ont retenu du kondukator Dragon Rouge, timonier de la Chine en son temps, que la magistrale leçon de stratégie et de poliorcétique (l’art d’encercler les villes -auditionner Albert Marcoeur, oeuvres complètes). Mais pas la boudinophilie y afférente, heureusement.

Notez bien qu’avant qu’ils ne sortent du maquis et se montrent à visage découvert, quelques mois après la Deuxième Révolution d’Avril (« Jana Aandolan » N°1 en 1990 − j’y étais − et N°2 l’an dernier), ils ont fait méchamment frémir : ils ont tenu l’armée népalaise en échec pendant une douzaine d’années, contrôlant plus de la moitié du pays, établissant à plusieurs reprises un blocus absolu de la vallée de Katmandou, prélevant les impôts et percevant les taxes, y compris pour les étrangers -avec reçu, tampon faucille-marteau, s’il vous plaît- et remplacé par les leurs, les scribes royaux. Viré à coups de pompes dans le cul les zamindars, ces gros propriétaires terriens bien féodaux, trucidé avec zèle les plus ignobles de ces négriers ; commis aussi les pires atrocités : tortures, villages incendiés, recrutement forcé chez les adolescents, châtiments barbares (main coupée pour les voleurs, etc.)…

Ce fut le plus souvent le fait de groupes isolés, quasi gangstérisés ou bien fanatisés, coupés de leur direction par le manque absolu de communications… et puis, faut bien le dire : à force de bouffer des pierres, on n’a parfois pas d’autre choix que celui d’adopter ne kalashnikov.
Enfin moi, j’suis gandhien et objecteur de conscience. Alors vous savez, hein, les armes, tout ça… Enfin j’explique…

En face aussi, et encore bien plus, ce fut l’horreur.

L’armée du roi, forte de deux cent mille hommes, armée par les Britanniques au début du nouveau siècle, puis par les Etasuniens, (hélicoptères de combat, armes automatiques, formation des troupes de choc…) sans que cela ne fasse nul bruit dans nos médias franco-francons… a fait encore plus fort. De la bouillie humaine, du hachis Parmentier.

Bref, c’était la guerre et y a rien de plus dégueulasse.

Bon maintenant, quand on interroge le villageois de base, il en ressort systématiquement que le passage des Maos dans leur bled, ben finalement ça a eu du positif, surtout. Et pas qu’un peu. Il aurait pas fallu qu’ils s’attardent trop, certes ; là c’était bien ; sont restés juste le temps du grand ménage ; -et les dieux savent qu’y en avait besoin- pis y sont tous descendus d’un seul coup à Katmandou ; z’ont fait la révolution avec tout le monde, et on les a plus revus. Ouais, parce que bon, l’abolition des castes, ça c’est vraiment cool. Et là, tout le monde a pris le pli ; on reviendra jamais plus sur le sujet. Bon point.

Exproprier les salopards de proprioches et nous redistribuer leurs terres… alors là, je sais pas comment dire… non, la c’est carrément grand. Excellent. Neuf bons points. Une image. Top class.

Mais bon… le reste, hein. Un peu beaucoup lourdingue. Houla. Les instits maos qui apprennent aux enfants à fabriquer des armes. Qui font faire des exercices militaires -même qu’il faut y aller, sinon ils viennent te chercher avec les fusils- à tout le village. Et tout. Et tout.

Et j’en ai écouté, du monde, depuis que je suis ici. Vous vous en doutez bien ; et vu que la tchatche est érigée au rang d’art majeur au Népal, et que les langues se délient… j’en loupe pas une.

***

On cause de ça et d’autres choses avec Pasang, sur la terrasse, assis sur des pliants, devant des tasses de café, de thé au beurre salé, ou quand il vient fumer une clope avec moi.

Là, les Maos font à la capitale un travail d’assainissement anti-bureaucratique qui me ravit au plus haut point, et réjouit le populo comme les congés payés en 36 : ils se sont installés en petites escouades et à demeure, aux heures d’ouvertures, aux jours ouvrés, devant les portes de toutes ces administrations qui, comme en France, s’acharnent opiniâtrement à faire chier au maximum l’honorable citoyen contribuable en quête d’un service dû à lui par l’Etat.

Il fallait trois mois et plein de roupettes pour graisser la pattes aux « kaalo topi » − les calots noirs, coiffure officielle des fonctionnaires − ; maintenant c’est plié en une demi-journée. Et tout le reste à l’avenant.

On se marre bien tous les trois quand je dis à Pasang que ça serait vachement bien si on pouvait exporter quelques maos bien pète-sec en France, et les planter devant les burelingues de la CAF, des ASSEDIC, de l’ANPE, des préfectures… et je vous laisse le soin de compléter la liste, vu qu’il est tard et que la flemme me gagne.

Tiens, juste avant d’aller fermer les yeux et de passer l’entrée de nuit en écoutant parler les chiens d’un bout à l’autre de la Vallée, ça a fait plop juste sous l’occiput, une dernière bubulle a fait surface dans mon p’tit cypoulot :

Fondons le CRAB : Comité Radicalement Anti Bureaucrates ! 

© Cyprien Luraghi 2007

Ouah ouah…
Wou-wou-wou.
Ouwouwouw.
Wou ah ouh wah
Ouah ouah

***

Pouf-pouf… Purée de grimpette. En plein cagnard. Trente-deux à l’ombre, et y en a pas. Dix-sept ans que je n’ai pas du tout arqué… Et mon Olive qui se dandine au ralenti, et souffle des évents. Mais qui tient bon, et moi aussi. Je sens dans mes extrémités le sang faire des friselis. Ca tire un peu sur les mollets, mais bon, finalement j’ai pas perdu grand-chose. Ca conserve, de vivre sous la trappe.

Là-haut, c’est la petite bourgade de Chisopani (la source fraîche, en népalais), où nous nous posons après quatre heures de grimpette. Y a pas à dire, ça a drôlement changé. La région d’Helambu est située trop près de Katmandou, et d’autre part elle n’offre pas de grand huit-mille à se coller sous l’oeil ; elle est donc assez peu prisée des trekkeurs amateurs, qui ignorent qu’un « petit » sept mille et toute une ribambelle de cousins en roc d’Himal, vous en colle bien souvent plus dans les admirettes, qu’un Everest plutôt mastoc et sans grâce. N’empêche qu’on ne se balade plus de gîte au sol en terre battue en auberge gauloise enfumée, chichement éclairée par une lampe à pétrole maison, constituée d’un vieux quart de rhum à la capsule percée, d’où une mèche charbonneuse émerge, qui crache noir un long filet de suie grasse montant jusqu’au plafond.

C’est très chic. Quatre ou cinq petits hôtels modernes, en béton peint s’alignent, avec chauffe-eau solaire, panneau photovoltaïque, éclairage en douze volts, téléphone, douches et chiottes nickels, chambres cleans, quinze plats au menu, toiles cirées sur les tables, sièges confortables, épicerie fournie en tout.

© Cyprien Luraghi 2007

Je dis à Mingma, qui est déjà venu, d’aller droit à celle où le patron est le plus sympa. Très important. C’est lui qui colle l’ambiance, comme partout. C’est un monsieur Tamang (une des 36 ethnies népalaises) qui tient là nôtre, avec son fils. Ronds père et fils, mines joviales, le plis qu’a pris leurs yeux à force de sourire. Deux véritables aubergistes. Comme y en a plus beaucoup chez nous.

Depuis longtemps déjà. De vrais bougnats d’antan. Un tantinet gourmands sur l’addition, tout de même…

Olive a l’air soudain très crevé. Moi ça va à peu près ; j’avais peur ; lorsque j’avais posé mon sac à dos la dernière fois sur un chemin, j’étais très mal. On finissait la Transe Himalayenne avec Mukti et j’avais quarante de fièvre. Et cinquante-deux kilos ; en mille neuf cent quatre-vingt dix. J’avais la malaria ; je l’ai toujours. Ca vous secoue son homme, cette saloperie ; vraiment ; j’avais très peur. Mais là c’est bon, je le sais. Mingma passe un coup de fil à Pasang ; il me tend le combiné. Comment ça a été ? Oh ben moi, c’est comme une vieille Peugeot Diesel qui crache le noir et pétarade du tuyau ; j’en ai chié, mais merde, y a pas à dire : j’ai pas perdu le pied. Il éclate de rire. Et Olive ? Beuf-beuf… pas terrible. Le médoc du toubib lui fait rien. Il se fait un sieston, là. De toute façon on va rester là demain ; déjà, on est loin de la pollution, y a du bon air, la vue est géniale, les gens gentils comme tout. Et y a des poules et des biquettes ; et mon Olive, il est pas de la ville. Ca va le requinquer. Je te tiens au jus…

…Ça va ?
…Mmmmmm…

Olive ouvre les yeux ; ça va pas. Depuis deux semaines, y a des hauts, y a des bas. Là c’est bas. Tous les matins c’est comme ça :

…Ça va ?
…Mmmmmm…

Il est blême au petit déj ; il se force à mâchouiller deux cuillers de porridge, il a la tronche en long. Il a une outre à la place du bide, qu’il a plat d’ordinaire. Il rotule. On va se faire un tour à la gompa (l’église/monastère des bouddhistes), à cinq cent mètres de là. Au retour : putain de côte, qu’il expire, à bout de souffle… C’est un faible faux-plat… Ouais, là, le pote, il est mal de chez mal…

Patron, j’ai vu qu’il y avait une moto dehors…

C’est celle de mon fils.
Euh… la moto, là, elle peut aller jusqu’à la capitale ?
Oui, y a une piste, pas évidente, mais je la connais bien ; il faut compter une heure et demie.
C’est juste pour le cas où… S’il fallait faire descendre mon copain, vous pourriez ?
S’il sait se tenir à moto, pas de problème…
Ca oui : il en a conduit une pendant des années ; il saura bien faire le passager.
Je vous dirais demain matin ; mais à mon avis, on ne va pas aller plus loin pour ce coup-ci.

Dis, tu ferais quoi, Cyp ?
Alors là, je suis un peu perplexe : y a pas grand-chose qui résiste au métronidazole…

Sinon les bactéries. Et dans ce cas, faut prendre des antibiotes. Maintenant, c’est ce que je ferais si j’étais dans un coin paumé avec un groupe. Je l’ai fait plein de fois. Mais là, vaut mieux que tu téléphones au toubib de l’ambassade… c’est pas trop tard.

Alors, il t’a dit quoi ?
…Continuer mon traitement jusqu’au bout. Surtout pas prendre d’antibiotiques. Et voilà.

***

Demi-tour.
Tronche de six pieds, une cuiller de gruau britannique, sourire à l’envers, mollesse générale. Il a pompé sur la réserve, et là c’est vide.
Moto.
Mingma passe un coup de fil à Pasang.

© Cyprien Luraghi 2007

 

© Cyprien Luraghi 2007

 

Mingma et moi, on cataclope dans la descente. C’est fastoche. Pas un faux-pas, pas de cheville tordue. J’ai tout bien comme avant ; le bon rythme, la frite et la mayo. Tout revient. Je clos mes yeux et je compte dix pas. Je les rouvre. Mes pieds se sont posés exactement là où il faut, sur les marches en vrac… Du tout-terrain les yeux fermés, les doigts dans le nez. Y a que les longs marcheurs qui savent ça. Topographier en un clin d’oeil ; et sans qu’on sache pourquoi, les jambes suivent seules. On n’est plus qu’une tête flottant au dessus du chemin. C’est un plaisir, un vrai, grisant. C’est la marche.

Le goudron.
Une échoppe, un café noir pour moi, crème glacée pour Mingma. Il fait chaud. On prend le minibus qui nous mène à l’orée de la ville ; puis un taxi. Olive gît chez Pasang, qui nous conduit avec sa vieille Toyota à la clinique américaine. Le toubib tricolore, tu laisses tomber. C’est pas donné-donné, mais là, ils ont un matos dernier cri ; c’est efficace, c’est luxe… et ça marche impec avec les assurances. La blondulée ricanoïde nous prévient :

− C’est quarante-neuf dollars la consultation seule – Les médicaments et les analyses sont en supplément
− On ne fait pas crédit
− Nous prenons trois pour cent en plus pour les paiements par carte bancaire
− Si vous devez aller à la selle, nous ferons l’analyse immédiatement (notre laboratoire est très bien équipé)
− Vous trouverez tout ce qu’il faut pour collecter l’échantillon dans les toilettes. C’est au fond à gauche et forcez-vous un peu si vous n’avez pas envie.
− Vous devez remplir absolument tout le questionnaire, sans rien omettre.

Tout ça sur un ton neutre et mécanique.

On sort cloper avec Pasang.

Monsieur ! Vous pouvez venir faire la traduction ?
Je file.
La dame médecin va droit au but. Méticuleuse, elle ausculte, questionne à fond, scrute, réfléchit. Palpe. Faites Aaaaaaa. Tension. Mmmm…
J’y dis ce qu’a dit le toubib de l’ambassade. Elle ne lève pas le sourcil, mais elle esquisse tout de même. Reste neutre ; mais n’en pense pas moins.

− Vous prenez quoi ?
− Du métronidazole.
− Depuis quand ?
− Quatre jours.

Visage de la dame, figé.
Pli frontal ; sourcillement, infime dodelinement.
Vous m’arrêtez ça immédiatement. Son ton ne souffre pas contradiction. Elle est nette. Elle dit cela en rédigeant une ordonnance.
Vous n’avez pas de parasitose : c’est une bactérie ; assez rare il est vrai. Enfin, pas vraiment commune ici.
Pour ça, il vous faut des antibiotiques.
Elle lui tend trois cachetons.
Un par jour, trois jours.
Après, c’est fini. Sûr.

Je lui demande poliment de quel genre de bactérie il s’agit.
C’est un microbe qu’on ne trouve que dans la nourriture de poulets industriels − le campylobacter − dans certains élevages et dans certains pays seulement. Ensuite, il faut que la viande ait été mal cuite. C’est ça et rien d’autre.
Je vous remercie.
Et au revoir.

Soixante dix dollars.

Olivier n’ayant pas ingéré le moindre bout de volatile depuis son arrivée, c’est dans l’avion de la Gulfair qu’il s’est chopé sa saloperie. Riz-poulet au menu ; il en avait repris deux fois…

***

Le soir-même, Olive était de retour parmi nous.
Ah ! Chouette !
Le vrai Zolive, avec un Z.
Le mec avec la banane pleine de dents, aux biscotos zygomatiques olympiens, avec les oreilles qui s’trémoussent quand il se poile, et fait plier les autres en quatre ; le meilleur déconnologue au nord de la Garonne… et son appétit légendaire qui va avec.
Et en rogne.
Je préfère nettement te voir en pétard, mon vieux, qu’avec ta tronche des derniers jours.

Il fulmine contre le toubib merde in France.

Erreur grossière de diagnostic. La lambliase, ça schlingue GRAVE, mec.
Mauvaise prescription en conséquence. (lire la liste des effets secondaires du métronidazole dans le Vidal fout nettement plus la trouille que la Nuit des Morts-Vivants dans la version noir et blanc de 1968) 

Conseils délirants, légèreté (partez en trek quand vous voulez, pas de demande d’analyses)
Persistance et signature : surtout pas d’antibiotes !

Olive veut lui balancer une lettre pas trop gentille.
Laisse tomber, j’y dis. Il en aura rien à foutre ; c’est fier, ces gens-là. On est rien que des merdes, pour eux. T’as pas idée comment ils nous méprisent. Mais t’as raison : fais-là.

Une bonne, bien gratinée… et t’y colles le lien vers ce billet, sur le blog. Ca le fera fumer un peu. Et t’oublies ; et tu bouffes comme un chancre. Un excellent médoc, la boustiffe. Et quand t’es mûr, on se recasse là-haut. On a tout plein de temps. On ne prend l’avion de retour que le trois mai. On a largement le temps de tout faire.

Regarde : on est chez Pasang, on a une piaule impec, (c’est la chambre de sa fille aînée, qui a quitté le nid l’an dernier) on est loin de la pollution. C’est calme ; y a pas de bagnoles. En plus ils sont supers.

 

***

LA BULLE PASANG / SOUS BILLET TROIS

 

 

On s’éveille aux corneilles, un peu avant six heures. On s’étire.
La nuit appartient aux clébards, et le matin aux piafs.
Mingma nous porte le café ; j’ai beau lui dire chaque fois qu’on n’est pas à l’hôtel, il se contente de rigoler. Puis vient Pasang,qui vient tchatcher un brin. Zangmu fait ses fumigations sacrées avec des herbes du village qui sentent bon. Elle passe cinq minutes à la chapelle, qui est en face de notre chambre.
Puis on descend, après s’être débarbouillés.
Thé au beurre salé pour tout le monde, tartines de pain de mie grillées, à la cuisine autour de la grande table basse. Omelettes et piment. Les filles descendent une à une, puis c’est petit Phurba et grand Wang. On grignote un peu quand on veut, chez les Sherpas.
Séance de travail jusqu’à onze heure sur la terrasse, Pasang et moi, pour préparer mes treks futurs. Devis, itinéraires, variantes, tout y passe.
Dès le retour, je serais calé sur les starting-blocks, pour ajouter une corde nouvelle aux activités de Dard’ Art.
Parce que rester cloîtré quinze heures sur vingt-quatre, sept jours sur sept, dans l’atelier, c’est fini. J’ai envie de bouger, sortir, et voyager ; et faire partager tout ça à quelques amateurs triés sur le volet.
J’ai calculé : à quatre ou cinq circuits l’année, je pourrais en vivre tout aussi bien qu’en m’échinant à psychanalyser les ordis déréglés, jusqu’à pas d’heure et sans répit.
Mais ce n’est pas demain la veille.
Si je parviens à réunir suffisamment de monde pour un départ dans les douze mois qui viennent, ça sera déjà beau. Après, on verra.

Mais ça se fait de plus en plus ; c’est la fin des usines à touristes, la mort des négriers du genre Nouvelles Frontières. Et tant mieux. On n’ira pas pleurer sur leur sort.

Je les cite nommément, parce que j’ai longtemps bossé pour eux.
Une dizaine de treks par an au Népal au tout début des années quatre-vingts ; un pic dix ans plus tard avec quatre-vingt-dix groupes de trek… et à peine une petite dizaine l’an dernier.

Ce sont les accompagnateurs qui ont pris les devants, et qui se sont tirés avec la clientèle. Bien fait. On n’allait tout de même pas louper l’opportunité que nous offrent les moyens de communication modernes, et persister dans l’esclavage. CDD en pagaille, jamais de salaire fixe, paye minable, pas la moindre perspective d’avenir… alors que dans les bureaux, c’est luxueux, les gratte-papiers y prospèrent comme des plantes grasses sous les néons d’une serre, payés treize mois sur douze plus tickets-restaurant… Qu’ils aillent se faire foutre, ces salopards ! Et les autres aussi.

L’avenir est à nous : et ce n’est pas uniquement dans le tourisme que les grosses structures sont appelées à disparaître : partis politiques, associations humanitaires obèses, usines à chômeurs, fabriques de misérables.

Car de chez moi à Puycity, rien de plus facile que de tout balancer par courriel, d’organiser, et de bosser enfin en paix, et sans intermédiaire.

Pasang a commencé en soixante-quinze comme simple porteur ; à force de suer sur les chemins, il a fini par se hisser au rang de boss de sa petite boîte. Et pour moi c’est pareil…

Cinquante francs par jour au noir en quatre-vingt, pour les actions en bourse du big boss, ce faux scout socialo milliardaire de mes couilles. Fini.

En plus, ces cons ont bien pris soin de virer les piliers de la boîte : Roupy et quelques autres, remplacés par des pions incompétents. Une page est tournée, définitivement.

***

Nous repartons demain à l’aube, ce coup-ci pour de bon. Enfin nous espérons.
Du coup c’est comme avant : pas de nouvelles avant une bonne dizaine de jours (le temps file vite, nous flânerons un chouia moins) ; portez-vous toutes et tous au zénith d’un ciel pur ; ne votez pas, éteignez vos radios, pliez vos quotidiens. Ne remplissez jamais de formulaires. Massacrez vos téloches ! Adoptez des boules Quies. Et pratiquez la méthode Coué !!!

Mille amitiés !

Cyp’
en ligne et à l’oeil

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MERCIS

ON PREND LE GRAND CHEMIN DEMAIN MATIN, pour au moins deux semaines. Comme il nous sera probablement impossible de vous écrire en direct, nous vous souhaitons plein de bonnes choses !!!

Zolive & Cypounet 

© Cyprien Luraghi 2007

Des Allemands causent, tranquilles
juste à la table d’à-côté.
Deux grands frisés sont à la caisse
et ils s’en vont.
Le serveur compte les roupettes
de la journée.
Il est dix heures du soir et ses yeux piquent ;
il sera de service demain matin
à huit heures net.

Le cuisinier s’extrait de ses fourneaux,
l’air las ; il a moins de vingt ans.
Il jette un œil aux titres du journal
et il s’en va
dans un frottement de savates
sans un salut
sans autre bruit.
Nul ne me voit ni ne m’a vu
doigteler le clavier.

Là, je m’en vais à mon tour.

***

 

Pour tout plein de qualités diverses dont ils sont abondamment dotés, nous remercions les habitants du quartier de Jocchen, dans le vieux Katmandou, avant d’entamer la seconde partie de notre plongeon au pays des grandes collines :

Le personnel de l’Annapurna Lodge et du restaurant, pour leur fabuleuse capacité d’anéantissement du stress et leur impeccable efficacité. C’est joli, calme, bien tenu, simple ; on se prend pas le jus avec des câbles dénudés sous la douche, on se brise pas le tibia en dérapant sur les algues du sol. Tout est bien net, pas de poussière dans les angles. La bouffe est nickel. Y a pas trente six plats au menu, mais y a pas besoin. Les ingrédients de base sont irréprochables : légumes frais bien choisis, viandes tendres, riz de qualité, épices et huile fraîches ; c’est l’essentiel. Cuit comme il faut. Manger dans la courette est, ma foi, bien agréable. On vous fiche une paix royale quand vous étalez vos machins à écrire et que vous squattez devant un fond de tasse de café froid depuis deux heures. Rien que ça…
Et c’est pas cher du tout.

Ne les speedez pas et souvenez-vous bien : l’emblème de la nation est une génisse béatifique.

Mercis aussi à tous les mimis couples d’amoureux népalais, main dans la main et face à face, attablés au Cosmopolitan, − le bien-nommé − avec leur bande de copains derrière, autour de trois bouteilles de bière, sous la télé, et qui rigolent car elle est belle et jeune, la vie.
Et aux maîtres du lieu : Raju, Sanu… et tous les autres. Et les gens du cyber.

Namasté !!!! A bientôt !

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ANNIE POM POM

© Cyprien Lurraghi 2007

31 mars et presqu’avril, Annapurna Lodge

 

Ma pauv’ doudou s’est chopé l’blues,
Juste avant mon départ.

Ça cause d’un gang de fonctionnaires
et d’une case non cochée
sur un des abscons questionaiiiii-ai-reus
dont ils se refilent le secret
du petit-fils jusqu’au grand-pèr’…

 

Alors voilà. Je suis au Népal, donc.

Neuf mille bornes, le migou, ses fameux « toilet paper treks », ses Maoïstes d’opérette, son roi déchu terré dans son palais au centre-ville, sa foule qui passe devant et qui s’en fout ; son voile mystérieux de poussière diaprée nimbant la ville entière et les poumons d’une vivifiante picricité ; ces braves sherpas, dont l’abnégation pousse le bouchon jusqu’à demander au speaker à ne jamais citer leurs noms après avoir cité ceux des alpinistes rosâtres viandés dans une expédition.

Bref, le panard, les vacances, congés-payés 36 au doux pays des vahinés bridées annapurniennes…

Ils doivent nous avoir dans le pif…
Je sais pas, moi…
J’sais bien : l’Indiana Jones standard, il se tire de son trou à ploucs, il se colle le chapeau ad’hoc sur ses deux dures-mères, une coque dure, une couche de tifs au d’sus… et après, tout le restant du film, il est barré ailleurs, loin de son pétauchnoque, et des petits tracas d’une administration tentaculaire.

Il y revient jamais.
Avant, t’étais au Népal, t’avais le télex en tôle émaillée verte à l’agence, qui crachotait des trucs pas bien tapés qu’on comprenait pas. Tu renonçais d’emblée à l’idée même de confier une lettre aux soins des postes népalaises. T’étais vraiment loin de chez toi. Tu remontais à peine vingt ans auparavant (là, j’ai pas connu) et non seulement tu franchissais une frontière, mais t’étais projeté trois cent ans en arrière.

Et maintenant il y a le Net.

C’est pas moi qui jetterai la pierre, vous vous en doutez bien.
C’est devenu un sacré souk où la modernité choit en vrac à pleins caissons sur le râble des gens et, du touillis grumeleux que ça produit actuellement, la chantilly va bien finir par monter. Il y a aussi tout un tas de trucs qui ont changé en bien, avec tout ça. Tiens, dans un billet précédent, je parlais des petits amoureux du troquet. Ben ça existait pas. C’était cent pour cent de mariages arrangés. Là, ils sont pas bien nombreux, mais y en a et ils se planquent pas. Et ça n’a pas l’air de choquer grand-monde.

Quand même… Chez nous autres, c’était quasi pareil il n’y a pas si longtemps qu’ça… On va pas revenir là-dessus…

Le Net aussi ; quand tu vas à Thamel (le camp de rétention touristique où on les gave au croissant-beurre local, pas comme à Guantanamo), les machines sont bien alignées, toutes pareilles, et c’est que des rosâtres qui pianotent. C’est trente cinq roupies de l’heure. Pour un coup de wifi en terrasse, soixante.

Ailleurs en ville, c’est une échoppe à momos (raviolis tibétains) basse de plafond transformée en cyber, avec du vieux Pentium (toute la gamme vintage, du 1 au 3). Là, non seulement c’est quinze de l’heure pour les habitués, mais ça ne va pas plus lentement. C’est du Numéris 128 Ko/sec qui alimente à lui seul une bonne douzaine de bécanes, avec des switches vissés de traviole un peu n’importe où avec des câbles comme dans Brazil, et des claviers qu’ont fait Verdun. Mais ça marche. Faut surtout pas appuyer sur F5 en rafale, sinon ça fige tous les autres postes. La composition en ligne d’un billet et les manips sur le serveur distant de chez Free sur un blog sous Dotclear relèvent de la haute science balistique ; et on ressent à son succès le même émoi que l’équipe de la sonde Huyghens transmettant sa première image du sol de Titan à la Terre, après l’interminable silence radio de la phase finale.

Tu révises en courant du regard, voir si le mix est cohérent : images, textes, liens et tout le bintz qui va avec. T’appuies bien fermement pour balancer la purée dans le câble. Ça mouline sur l’écran. C’est en suspens ; figé. Tu ne sais pas où c’est, si c’est coincé, ou bien parti. T’as largement le temps de te rouler une clope et d’en fumer une moitié. Il ne faut surtout pas fixer l’écran, des fois que ça pourrait empêcher ; t’en deviens superstitieux. Et puis ça passe le goulot. Ça reclignote vert sur l’adaptateur réseau. Là, je m’octroie un café. Ils te l’amènent d’en face. Tu payes le petit gars direct ; et puis on cause technique avec ze boss. Qui est très sympa. C’est très populaire ; plein de jeunes employées qui viennent faire du MSN avec les copines ; des gars avec leur casque de moto posés à côté de l’écran, qui passent une petite demi-heure à admirer les jolies starlettes orientales fort décemment vêtues, quoiqu’aguichantes. Y a un pote ou deux qui les rejoint, ils rigolent gentiment en commentant les nippones icônettes ; et on s’en va, chacun chez soi.

De temps à autre, une grande asperge blanche s’énerve un peu, vu la lenteur limaçonnesque de la connexion (qui ne décroche jamais, par ailleurs) ; mais ça ne va jamais bien loin : les autres lui expliquent que c’est comme ça, et que c’est déjà vachement bien. Et que le boss, il y peut rien. En plus, on dirait pas comme ça, mais il entretient son petit parc bien comme il faut. Chaque machine est impitoyablement ramonée, par roulement : mises à jours, contrôle antiviral et de sécurité, nettoyage et optimisation. Sur une flotte aussi hétéroclite, c’est pas du tout évident. Y a à peu près toutes les versions exotiques de ouinedoze (hum, hum…) et faut faire avec… et procéder avec doigté ; ce qu’il sait très bien faire. Tu le colles dans une grosse boîte chez nous, et tes cinq cent postes ne seront jamais en carafe. Mais il se ferait chier, le pauvre !

Et puis, ce qu’il y a de bien quand ça rame, c’est que tu n’es pas happé par la célérité infernale de la machine. Y a pas plus cool qu’un Pentium 2. T’as le temps de siffloter la Carmagnole et d’aller pisser tranquillou, pendant que ça enregistre le bout de texte de la fin de soirée, et qu’Olive dort à poings fermés.

 

 

***

LA FÊTE AUX BUREAUCRATES / SOUS BILLET

 

1er avril, sept heures.

Moinillons et corneilles m’éveillent…
Puis c’est la cloche du templion d’à-côté.
Olive pète un coup, puis il ouvre les yeux.

On se descend tout droit dans l’escalier
vers le petit déjeuner.

***

 

Une heure et sa demie.

Après un litre de café pour moi, et un porridge à la banane pour le collègue, on s’entame un bon Scrabble. On a décidé de ne rien faire du tout, pour le premier avril, qu’est jour des fous pour les grands britanniques. Et puis, comme on est à deux mille bornes de la mer la plus proche, on n’a aucun poisson à accrocher ; c’est la bulle.

Hé oui, on est encore pas partis ; les embarras gastriques d’Olive n’ont commencé à recéder qu’au moyen de pilules d’une médication antique, et populaire en Inde. Du coup, il est encore un peu flapi et comme on a le temps, on s’octroie deux jours de rab afin qu’il récupère, et parte en pleine forme.

***

À l’Annapurna Lodge aussi, c’est relâche ; nous abordons la toute fin de saison ; les touristes refluent vers leurs horizons froids ; bientôt la canicule : on dépasse la trentaine le jour, et ça ne descend plus en dessous d’une quinzaine la nuit. La plaine gangétique va bientôt se muer en fournaise infernale, et les premiers orages iront crever sur les rhodos géants, dans les Grandes Collines.

Pom-pom, or donc. C’est 1989 que je retrouve sur le mail, mon fan-club de la Transe1 alors qu’elle paniquait jusqu’à hier sur l’imbroglio traquenardesque dans lequel l’administration du royaume français l’avait fait tomber. Rien que pour ça je les maudit et voue au gémonies, ces peignes-culs dont notre blob national détient le monopole (on a été battus sous Brejnev, mais de peu).

Vous allez me dire que ça n’a rien du tout à voir avec ma balade au pays.
Mais si, pourtant.

Avant le départ, on a vécu quelques galères bien de chez nous, qui ont bien failli faire capoter le projet : souvenez-vous, c’est sur le blog : l’asso Dard’ Art emberlificotée avec une autre association, dont le but ultime semble être la manipulation de la paperasse… comme tant d’autres, hélas.

C’est donc en turbinant comme un cinglé (15 heures réelles de boulot dans les deux derniers mois, sans un jour de repos) que j’ai réussi à ramasser suffisamment de biffetons pour m’extraire de ma fosse.

Puis il y a eu le plan foireux de Puycity avec un notaire, qui nous a occasionné une méchante perte sèche. En France, à chaque fois que nous avons tenté de jouer le jeu citoyen, nous nous sommes retrouvés face à une machinerie démentielle et parfaitement autiste. Là, c’est la dernière fois. C’est fini : le drapeau black flotte sur la marmite ! Flap, flap !

Annie a, depuis le tout début de Dard’Art, été bénévole sans compter ses heures, alors qu’on s’était foutus nous-mêmes dans la panade à cause de salopards à dents de crocodile, comme la peau de leur portefeuille en actions.2 Avec les élections en vue, les chiens de garde de l’ANPE et les collabos des ASSEDIC ont gentiment marché main dans la main avec le gouvernement en place (eût-il été de gauche que c’eût été kif-kif bourricot) pour faire artificiellement baisser les chiffres du chômedu, non point en leur trouvant du job, mais en les virant à coups de pompes cloutées…

Donc on n’avait embauché Annie à mi-temps à l’asso (ça paye pas un pécot de plus que ce qu’on touche déjà) avec un contrat à acronymes variables, et moi idem à plein temps et au SMIC. Financièrement, ça le faisait un peu de justesse, mais ça gazait. Déjà, avec l’asso cadurcienne qui nous avait maqués, j’avais rompu le lien un mois et demi avant le départ ; du coup, je m’étais fait radier de la liste des « demandeurs d’emploi », comme ils disent… mais le contrat d’Annie était en cours, et on avait décidé de laisser pisser.

On avait tout en règle avant le départ. On croyait. Mais c’était sans compter sur ces clampins qui s’ingénient à merder dès qu’ils consentent enfin à justifier le salaire qu’on leur verse.

Une case non cochée, c’est rien me direz-vous. Macache.

Et encore, si c’était de notre faute ; mais non : c’est un gland de l’ANPE qui avait dit et redit de la laisser en blanc.

***

Pom-pom…

Ah ! ça fait du bien ; rien de tel qu’un coup de rogne pour remonter à bloc les bretelles de mon moral perso… Et puis d’abord, j’aime pas qu’on rende Annie malheureuse. Les premier qui y fait du mal, j’affûte mon clavier. Et après, ça va mieux.

Des fois si t’as pas la rage, t’es foutu. Mais faut pas s’incruster non plus au pays de colère. Et hop, on passe à autre chose de plus pimpant…

***

Sauf que là, j’ai le billet, mais pas les jolies nimages qui vont avec.
Mais ça viendra demain, vu qu’on a décalé notre départ à pinces de deux jours…

J’ai faim.
Bouffer du bureaucrate, déjà c’est de la carne, en plus ça nourrit pas son homme…

Amitié

Cyp
en ligne et à l’œil

  1. La Transe Himalayenne : cf « Piste Himalayennes  »   , coll. Aventure, Albin Michel 1991. (lien à ajouter.) []
  2. À lire le vieux Sitacyp en commençant par les plus anciennes archives. []
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