Archives par mois : mars 2007

ET TROIS POUR LE PRIX D’UN !

© Olivier Tichané 2007

 

 

DEBUT D’UNE BALADE CITADINE / SOUS BILLET UN

 

28 mars, une heure moins le quart, Annapurna Lodge

Le Népal tombe une barrière
C’est la Révolution
Une barrière tombe sur nous
Ça se passe dans la rue

 

Pitidéj dans la courette ; un grand café pour moi, bien que ce soit du Nes, mais j’aime que ça ; et petite théière pour Olive, c’est invariable.
Un des garçons s’appelle Narayan ; il est tout jeune et courte perche. Il est ultra gentil. On apprend doucement à se connaître. Il vient d’un gros village tamang, au centre du Népal.

Tout le monde plane tout le temps, personne ne speede. Pourtant, personne n’a rien fumé de louche et tout roule sur des roulettes. C’est bon enfant ; même les touristes blancs, des jeunes pour la plupart, sont franchement peinards. Ça ne crie pas. Des Espagnols et des Israéliens, un peu de tout aussi. C’est presque plein.

Les nouveaux voyageurs ne sont pas si mal que ça, en tout cas nettement plus chouettes que ceux des années quatre-vingt ; moins arrogants et plus coulants. Un tiers d’entre eux, par contre, reste muet. Ni bonjour, ni au revoir, propres sur eux et insipides, ne laissant jamais de pourliche au petit personnel. Des petits rien du tout, bien de chez nous.

Rendez nous donc nos bidochons d’antan !
On se marrait bien plus avant.
Justement.
En s’enfilant sur l’avenue, on faisait les fourmis avec des files de népalis, en rasant la tôle ondulée d’une palissade de chantier ; les minuscules Suzuki huit cent, nous frôlaient dans un bruissement.

La palissade s’est effondrée sur nous.

On s’est carapatés et écartés. Heureusement qu’ça tombait doucement. Olive a vivement chopé une dame par le bras, et j’ai senti la tôle sur l’épaule. Et c’est tout. Pas la moindre panique ; la colonne souriante a repris son chemin.

Imaginez un peu chez nous.

***

Hier, encore.

Il n’y a pas que les barrières qui s’effondrent sur nos goldens-reinettes, ici ; les décennies aussi, qui s’affalent d’un coup, s’évanouissent ; comme de vieux gros nuages courroucés, soudainement tout floconneux.

Sapta déjà, et ce n’est pas le seul… (on n’avait pas d’appareil, alors je vous collerai sa bobine plus tard)

Quand j’ai posé le pied pour le première fois au pays, en l’an mil neuf cent quatre-vingt, il éteendait mon groupe au pied de la passerelle ; Sapta est mon tout premier Népalais, que j’entrevis dans mon colimateur de grand myope.

Nous sommes des passagers du temps, nous autres moussafirs, (voyageurs) et les vaisseaux qui nous transportent, le font tout autant dans le temps que dans l’éther kilométrique. On se télétransporte dix sept ans, on se pose le cul sur une chaise, on se retrouve comme avant ; et l’érosion de l’émeri quantique, laisse à nos épidermes et diverses phanères, le blanchiment et les plissures… L’infime écot payé à nos surfaces, protège l’intégrité du dedans.

Sapta, c’est comme si je l’avais quitté l’avant-veille ; nous continuons simplement l’inachevé papotage entamé au temps initial de nos masses atomiques personnelles (enfin, qu’on croit ça se discute et blablabla. Car nous philosophons depuis le tout début, toujours assis nous faisant face, devant sa table de travail et deux verres de thé. Pour ce bel art de vivre, nous avons la vie tout à nous. Après, on ne sait pas, mais on aimerait bien.
Pour le côté pratique de la chose, Sapta est agent de voyages, représentant à Katmandou de la plus maousse agence de chez nous, pour laquelle j’ai bossé longtemps.

Nous y passons un bon moment.

***

Je le sentais peu chez nous, mais tout petit, embryonnaire ; mais la France et bien loin du grand pouls planétaire ; elle croit toujurs qu’elle existe, les autres non. Elle est seule et bornée, carbure au potions médicales, s’ankylosant jusquà la létale anoxie, dissimulant ainsi son ataxie.

C’est ailleurs qu’on le voit, partout : c’est frémissant, presqu’incongru vu la rudesse du temps :
sur les scories sanguinolentes du siècle où l’abattoir humain fut inventé, de fraîches radicelles s’insinuent ; le monde change définitivement. Et c’est en bien, et c’est tant mieux.

Soixante-trois millions de Vénus de Milo, et des milliards de misérables qui sourient. Et qui se dépatouillent dans la tempête, trouvant des solutions inespérées, impensées, pétulantes, sacrément épatantes. Devant l’adversité les humains se rassemblent. Le voyageur moderne et jeune de chez nous en chie à peu près tout autant chez lui que le loufiat local, ou le tailleur. Cette jeunesse est formidable. Les pauvres de partout se rejoignent.

Enfin !

On va pas s’emmerder, je vous dis, dans les tout prochains temps.
Je suis béni de vivre au beau mitan de l’un des grands tournants du monde.

***

J’ai beau ne pas y croire, ici tout est miracle. Tiens donc : après avoir quitté Sapta, nous filons vers Thamel. Autrefois il y avait trois fois rien ; terrains vagues, bouts de champs, par ci, par là une maison tordue, un antre borgne à putes montagnardes, trois caboulots à soupe aux nouilles, un vieux petit palais moisi, des bufflesses placides, des chiens de paille se démontrant les crocs devant un moncelet de vieilles épluchures.

On y venait à trois copains sherpas, se mettre mal en grignotant du pemmican rouge de piment, et siffloter gaiement bière après bière. Fumer des clopes et prendre du bon temps, nos dadais blancs repartis dans l’oiseau de fer. Après la fin de la saison de trek, avant de repartir au village, et biner dans les champs.

Là, c’est flashy. Les enseignes et les camelotiers sont à touche-touche, et c’est dément. J’éprouve une sensation que je n’avais connue, très déroutante : je vois sous les immeubles cimentés de cinq étages, s’aligner les cagnas d’antan, les marchands de bonbecs sur un petit plateau, les enfançons à pantalons fendus ; les trous noirs à beignets où ronfle un réchaud rugissant au kérosène . Et puis un très fort pincement au coeur : je suis perdu. Désorienté bien qu’en Orient. Le premier soir, en errant dans les rues avec Olive, j’avais carrément flippé grave. Pas longtemps, certes, mais soudain la boule enflée sous le sternum, et puis je me raisonne : c’est rien ; Y avait une ville, et y a plus rien. Nougaro. Y avait rien, et y a une ville. Thamel.

Là, j’y prends goût ; c’est comme au manège quand on décolle : on se fait peur et c’est grisant.

 

 

DE LA GUEULE / SOUS BILLET DEUX

 

© Olivier Tichané 2007On a 90 roupies népalaises pour un €…

 

 

On tourne à gauche un peu plus loin. Méconnaissable rue. Un immeuble tout neuf, aux prétentions chics et modernes, grandes baies, marbres clairs impeccable et sobres, boiseries, rideaux blancs.

Un menu affiché dehors, aux couleurs du drapeau français ; Olive s’y penche, en pro : il est de la partie.

Chèvre chaud
Salade de gésiers
Confits de canard
Harengs pomme à l’huile

Il file direct dans l’escalier devant le gardien médusé, comme ça d’un coup.

On se dit que ça doit douiller méchamment, mais pas du tout : c’est que dalle. Tu te fais la totale, t’en as pour à peine plus de trois euros. Le bâtiment n’est pas encore tout à fait achevé, ça ponce les sols en terrazzo, ça serpille la poussière du chantier. Mais c’est ouvert.

Du fond de la salle nickelée, parvient à nos oneilles un bruit de gueule. C’est le patron assurément, ça ne fait aucun doute. Il bagoute en mauvais anglichon, debout devant un vieux monsieur british à pipe, que je reconnais aussitôt ; c’est bien de Killroy qu’il s’agit. Il pouffote à petits panaches, suçotant sa bouffarde, le dos calé face au ballon de fine. Il entretient son personnage au point que sur sa calvitie, un hologramme de casque en liège colonial, irise d’une aura rosbifienne, quel ex en trique he is indeed.

En gros, c’est un mec, il a un restau chic où faut se pointer en pingouin ; c’est des gens de la haute qui s’emmerdent, vu que Katmandou, c’est levé comme des poules, à dix heures c’est dodo, y a des vaches qui s’baladent. C’est une ville pleine de ploucs sympatoches, et eux, ben ça la fout mal, vu qu’ambassadeur au Népal, tu sais qu’on t’a fait un sale plan et que pour la promo, tu peux toujours te brosser. Bref, ça sent bon le comptoir des Indes poussiéreux ; c’est comme Chandernagor : ça fait chic sur une carte de visite, mais en fait y a des bronzés partout et t’y as l’air fin dans les relents d’égout.

Je fais un tas de compliments serviles au sujet majestien, qui en roucoule d’aise (méfiez-vous, il s’agit d’une technique martiale assez au point : tu pousses au cul le gonze qui se pavane sur sa balancelle, et tu le fous par terre en rigolant ; lisez la suite dans quelques temps ; pour l’heure je pose mon collet ; attendons l’heure).

La Gueule nous embarque au comptoir, où ne luit pas le zinc, mais le bois tropical astiqué.
Olive est pâtissier, enfin était jusqu’à son déglinguage vertébral. La Gueule sent d’instinct qu’il est du même côté du manche de la poêle ; mais mon Zolive n’est pas du même bord, loin s’en faut : la Gueule l’entreprend derechef en lui servant un thé de luxe, et à ma pomme un petit noir serré, comme à Paris. Pas moyen d’en placer une, et pourtant.

Olive déjà… sont pas muets dans le sudouèste, cong ! Mais là, mon Olivo, c’est du concentré. Avec moi, il est battu, mais de peu. On s’endort en causant, le soir. On s’éveille à la tchatche. Mais nous, c’est rien : tu nous colles Nonihil en face à tous les deux en grande forme, on est ratatinés… J’écris tout le temps ; en fait je cause. Si j’avais l’opportunité de ne faire plus que ça, je vous torcherai deux pavés, bon an, mal an. Mais bon, ça fait belle lurette que j’ai fait croix dessus. Dans l’éditions française, tout le monde vit bien, fors l’écrivain… et le minuscule éditeur héroïque. De l’imprimeur au camionneur, tout un chacun parvient à nourrir sa nichée, mais l’écrivain n’est qu’un niaquoué merdique au pays de Malraux… Revenons à la Gueule, et boucle bien la tienne, mon Cypounet : t’es hors-sujet.

 

Boung !

…I’m not dead …I feel fine… I feel happy…
(Monthy Python – Sacré Graal, 1975)

 

Cinquante neuf ans, dépoitraillé, zyeubleus, moquette blanche, légère couperose. La Normandie. Première fois au Népal après cinq mois en Inde − ils ont essayé de m’enculer (il fait le trou de balle d’une paire de ses doigts roses) en France j’ai tout vendu après avoir plaqué ma grognasse de femme, tout divisé, dix pour cent, dix pour cent, dix pour cent pour chacun des enfants, (pas eus que d’une) quarante pour bobonne, et le reste pour moi. Il me restait cent mille euros, j’en ai claqué vingt-cinq, dont mille en corruption de fonctionnaires pour ouvrir mon gasthaus. En un mois, tout plié ; j’en suis à la pré-ouverture, pour l’instant je me rôde. Mais c’est tous des feignants. Ils savent rien… Elles sont donc pas mignonnes, mes petites serveuses ? C’est des bourriques, elles pigent rien ; à la cuisine faut toujours être sur leur cul. Sinon ils ne font rien, ces cuistots népalais. Et plaplapli, et plaplapla.

Les pauvres filles : la Gueule les a sapées à la française, enfin c’est une caricature. Elles sont fort gênées d’exhiber leurs mollets − c’est comme montrer ses fesses ici− et sont bien embêtées, juchées sur des talons de pompes à poules vernissées. Petit tablier blanc, barrettes, queues de cheval.

Il est tout fier, la Gueule, de nous confier qu’un grand politicien local était son partenaire (au Népal, un entreprenur étranger doit obligatoirement avoir un « référent » local, majoritaire dans les parts ; t’as vraiment intérêt à tomber sur un bon mec, sinon bye-bye avec la caisse, le fond, les murs, le stock).

Ouais, ben mon gars, t’es mal barré ; le mec en question, c’est un peu le Chirac national : girouette abonnée à tous les râteliers, pourvu que ça rapporte. Je vois d’ici le plan venir : dès les premières recettes juteuses, je me tire avec la caisse et je te laisse la Gueule… langue pendante, et plumé jusqu’à l’os. Retour en Normandie. Pointer au RMI.

Il s’adresse à Olive qui lui dit qu’il peut plus bosser dans l’hôtellerie :

— T’es inscrit COTOREP ?
— Non.
— RMI ?
— Même pas.
— Assédic ?
— Non plus. C’est pas le genre de la maison.

Merdalors ! doit-il se dire : il glisse celui-là, comme une libre truite, pas moyen d’exercer mon passe temps favori : rabaisser, humilier, écraser. Il se tire en cuisine…

− Cypounet : son thé, c’est le plus dégueulasse que j’ai bu au Népal (il ne tourne qu’à ça, l’ami).
Mon café, ben je trouve le même au moindre rade bas de gamme à Porgneville les Borgnes. Rien d’extra.
La Gueule se la joue cheffaillon étoilé, fixettisant sur l’infâmie des denrées locales : au pays du meilleur sucre de canne à mille lieues à la ronde, c’est au pied à coulisse qu’il entend calibrer ses dominos édulcorants de jus de betterave brevetés Delessert.

Il s’écoute beugler et ça lui plaît vraiment, mais ne tend pas l’oreille au vieux de la vieille que je suis, qui pourrait bien pourtant, contribuer avec ses futurs randonneurs français, à un chouillis de la prospérité de son escarcelette. Non, ce qu’il voit, c’est un mec mal barbu, affublé d’une casquette (Marcelline, je l’adore, elle a pompé ma sueur deux décennies durant, entamant sa carrière de l’Ouest à l’Est de la Chaîne, pendant la Transe Himalayenne) et tirant sur sa clope roulée main de tabac prolétaire, avec son sweat informe à trois euros cinquante dégoté à la fripe par son Annie chérie.

On se marre en rentrant : on a gagné un coup à boire, et moi de quoi écrire.
Quand je vois un salaud, je dis par là !
Va t’aligner avec les autres dans ma soue personnelle à sales personnages !

Au retour de notre très prochaine balade à pinces (on part dimanche dans les grandes collines, si tout va bien), on ira se taper la cloche chez la Gueule tant que ses prix sont abordables, histoire de vous conter la suite de l’histoire, du plus antipathique pigeon rencontré jusque là. Et si c’est bon on le dira, vu qu’il emploie du monde et qu’on n’est pas des chiens.
Héhé…

 

***

PASANG / SOUS BILLET TROIS

 

© Olivier Tichané 2007

30 mars, Cosmopolitan Restaurant

Toujours la même journée du 28, contée en long, en large…
Un jour tout bête et comme les autres, rien d’extraordinaire.Et pourtant bien remplis, comme tous ceux qui passent entre mes ans qui filent depuis que je sais marcher à deux pattes.

Après notre passage au restau de la Gueule, nous sommes tous deux à l’image de l’enseigne du blog : bidonnants et dramatiques. D’un côté, c’est croquignole, et de l’autre pas marrant du tout. Je plains le petit personnel qui doit s’accommoder d’un tel kondukator. Quand t’es arpette en brigade de cuisine, dans un trois étoiles au Michelin, tu sais d’avance que le boss est de la pire espèce caractérielle (tous les grands chefs le sont), mais au moins t’apprends quelque chose, et quand tu te pointes avec tes états de service, tu traînes pas longtemps au chômedu… Que là, ben t’es mal, vu que le boeuf frime à mort, mais il ne fait pas l’ombre d’un doute, que s’il la ramène au zinc, aux fourneaux il touche pas sa bille…

***

On ne vient à Thamel que pour un bref magasinage des babioles manquantes pour le départ de notre trek, qui aura lieu dimanche. Sinon, on reste au calme, loin de la foule.

C’est un ancien ami sardar (guide de trek) sherpa, qui avait ouvert au début des années quatre-vingt, la première boutique de location de matériel de trek au carrefour de Thamel, avec des duvets et doudounes qu’il avait collectés de ses expéditions passées dans le massif de l’Everest. Olive a besoin de faire réparer sa banane en skaï, dont la boucle a lâché, et mes godasses (ma seule et unique paire) ne feront pas le poids face aux caillasses des sentiers. Les semelles se décollent, elles ont quatre ans, et j’en ai hérité de l’ami Bozo (que je salue au passage), qui fut le guitariste des Ablettes dans l’ère du punk industriel. Dans les parages de l’Usine de Fumel, comme un paquet de mes copains.

J’avise une boutique de Sherpa, au pif. Impec : il a tout ce qu’il nous faut. Trois mille deux cent euros la paire, les mêmes qu’on trouve en France à quatre fois le prix. Elles me feront leurs bons cinq ans. Et je ferais restaurer les anciennes chez un petit cordonnier d’ici, où ils savent encore bosser dans les règles de l’art et à trois francs, six sous.

Trois, quatre mots de népali, et c’est parti pour la papote. D’où ce que tu es, de quel district, de quel village ? Tu te souviens de la boutiuqe à Lakpa ? Il est businessman à New York, etc.
Et trois bleds à côté du tien, des fois si ça tu l’avais connu, tu te souviens du maire, Pasang Phuri, qui était déjà chauve à vingt ans ?

Pasang ! Un peu mon neveu ! Même qu’il est à Katmandou… Je vais téléphoner à un copain qu’est son voisin, voir s’il est là. Thé ? Café ? Tabourets. Posez-vous.

Et il me tend le combiné. Ça ne fait pas un pli : le vieil ami pelé de l’occiput déboule à la boutique à trek dans les quinze minutes, le temps de s’en siroter deux. Je tends trois éléphants et deux rhinos (billets de mille, billets de cent), mais c’est niet. Pour ma pomme c’est deux mille six. Allez, j’y dis, je peux payer, je ne suis pas venu chez toi pour pinailler les prix. Je ne suis après tout qu’un touriste ordinaire ; t’as une famille à nourrir… Deux-mille huit. OK.

Pasang !!!!
Pascal !!!!

On se jette dans les bras l’un de l’autre.
On ne s’était pas vus depuis vingt ans et plus, et c’est comme pour Sapta : c’est hier qu’on s’est quittés. C’est que nous avons tous les trois en commun -nous ne sommes pas les seuls, heureusement— la chose sociale ancrée en nos esprits. Rivée, boulonnée, génétique, viscérale. D’instinct, tout ce qui dépasse de nos besoins vitaux -quand nous ne sommes pas nous-mêmes fauchés— file directo chez les misérables, afin d’améliorer le sort de nos soeurs et nos frères d’infortune. Sapta et Pasang ont de vieille motocyclettes âgées de vingt ans, alors qu’ils pourraient aisément en changer plus souvent…. et ce n’est qu’un exemple minuscule.

Nous le suivons jusqu’à chez lui dans un taxi. Holà ! Sacrée baraque ! C’est que l’ami a du monde à loger ; on se fichait très gentiment de lui en le charriant sur sa lapinité : il en était à cinq quand je l’avais quitté ; là, ce sont sept enfants qui peuplent sa maison. Zangmu, son adorable femme, m’enserre dans ses bras, très émue.

Bon ben c’est simple : faut pas chercher midi à quatorze heures : nous abordons à peine le bon vieux temps, assis sur les tapis : c’est le futur que nous voyons en face de nous. Pasang était sardar quand je l’avais connu. Maintenant, il est patron d’une petite agence de trek et, évidemment, reverse le surplus de tous ses revenus à un dispensaire et un orphelinat. Et puis il est toujours ami à Bruno Morandi, incorruptible humain gentil doué pour la photographie.

Au Népal, on gagne son temps en le perdant ; voyez : en moins d’un demi-jour on a torché notre shopping, rencontré deux amis, et plié l’organisation des treks futurs que je guiderai sous la bannière de DARD’ART. En plus, on se fait inviter à becqueter… et à crécher à l’oeil à notre retour.

Plus tu ralentis, plus tu vas vite.
Bien garder à l’esprit que l’animal national est la vache, et que même les Maoïstes ont trouvé ça normal, à la révolution d’Avril dernier.
Tu veux marcher en paix au milieu des bagnoles, incarne-toi en vache et fais couler ton pas ; les guidons acérés te passeront au ras des coudes, mais ne te feront pas saigner. Une embardée, t’es mort.
Essaie donc de speeder dans les grands escaliers qui plaquent les collines ; le papy diesel au pas lent aura vite fait de te gratter au beau milieu du raidillon, la clope au bec, en sifflotant.
En se ralentissant, on pense mieux et moins confus, aussi.

***

Dimanche matin, à neuf heures, Pasang nous rejoindra à l’Annapurna Lodge avec un porteur (non, c’est pas un esclave, vous allez vite piger), ensuite on se prendra le temps qu’il faut, et puis on partira à quelques dizaines de bornes au nord de la Vallée en véhicule, et puis on va marcher.

Combien de temps, alors là… Je sais pas, moi ; pour une fois que je n’ai pas une douzaine de trekkeurs accrochés à mes basques, et un programme ultra serré… dans le genre d’une paire de semaines. On verra bien.

J’embarque le Thinkpad 600, vu qu’il y aura un peu de jus de temps en temps pour charger la batterie. Mais nous serons coupés du Net en attendant… et puis je vous laisse de quoi gamberger un moment, en me lisant.

Cyp
en ligne et à l’oeil
30 avril, au cyber de Jochhen

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BILLET NOIR 01

© Cyprien Luraghi 2007

23 mars, dans la soirée et jusque tard

27 mars, de fort tard à très tôt

Olive voit deux enfants allongés dans la rue par terre, raides sur le goudron, couverts de mouches, morts ou quasis ; les passants passent comme des parisiens, indifférents devant le sans logis gelé.

C’est chose trop banale à nos deux goûts ; on ne peut accepter cela naturellement ; il faut un cœur de pierre, comme nous l’ont dit nos curetons.

Il ne faut pas penser chrétien, je lui dis. Ceux-là n’ont d’intérêt qu’à l’entretien de leur troupeau de pauvres. Sinon, ils perdraient toute leur raison d’exister.

Faire le bien. Mon cul oui. Larmes de crocodiles, comme la peau qui gaine leurs portefeuilles rebondis et muets. Itou pour les hindous, et les bouddhous qui se complaisent trop souvent sur leurs tapis de laine empilés, jambes croisées devant leurs tasses de porcelaine à couvercle d’argent. Ils n’ont rien, qu’ils nous disent. Mais macache : si leur besace est monacale, c’est autour d’eux et dans leurs temples qu’ils accumulent les dorures qui font crever les pauvres de misère. Et qui prient en leur nom, comme nos piloticiens occidentaux qui prêchent le Jaurès en trichant aux impôts. Les mousselimes aussi, sont sacrés hypocrites, à refuser l’usure aux taux des banques islamiques, immeubles plaqués d’or et limousines capiteuses comme des houris fessues.

Qu’est-ce qu’on peut faire, nous autres, hein mon Olive ?

Déjà qu’on en a chié pour venir jusqu’ici avec nos tout petits kopecks, alors que ces salauds de rupins pourraient muer le monde en paradis en laissant tintinnabuler  les doublons enserrés dans leurs hangars à guinées… qui ne servent à nul, et à rien donc. On dit Bill Gates généreux. Mais c’est une minable miettonne, que ces millions de ronds qu’il obolise en clamant haut qu’il est bien bon.

François Hollande n’aime pas les riches. Quarante mille euros nets lui tombent au bas mot dans l’escarcelle, à chaque mois qui passe. Le Porgne est milliardaire et pas en monnaie de billon. Les costards mal taillés du Ba(y)ron de Béarn, cachent fort mal l’opulence outrancière, la vastitude des terres à gros flouze, de cet homme que l’on dit si simple. Le flicaillon à talonnettes − salut Titou, c’est de ton boss que j’dis du mal, toi t’es mon pote à képi-claque − le Napoléon de Hongrie, cèle en lui l’âme viciée d’un notaire, dont l’avérée véreur causa notre malheur, à nous les Luraghi de Puycity, trois trop longues années durant.[1]

Je me suis longtemps retenu d’abonder dans le tous pourris, mais c’est un bien faible vocable, puisqu’ils sont bien plus criminels que les nazis, en leur sinistre temps de gloire.

Ce sont à ces poignées d’ordures nantipathiques, qu’on doit la misère et la mort des trois quarts des vivants de ce monde. Et Nuremberg entière ne sera jamais assez grande, pour contenir cette ignoble crapasse, lorsque poindra l’utopique matin, où ils prendront la place de Job sur son tas de fumier.

Rassurez-vous, amis européens : ils ont les mêmes ici ; comme partout sur la grande Bouboule.

N’allez pas croire que j’ jérémie, en morigénant ces enflures. On peut très bien les ignorer, et faire notre monde à nous. Faut pas baisser les bras. Jamais. Le vieux Lao dit que l’eau use le rocher, pas le contraire.

On fait cheese, ouistiti-sexe, et on se dit que ce billet tout noir, ne l’est peut-être pas tant que cela.

***

Message perso pour le blog-gang maison :

Faisons jeûner l’obèse rose et croître l’églantine. Une fois.
Aux usurpateurs de Jaurès, substituons L’UTOPARTI. Deux fois.

Et lisons donc de Majid Rahnema : « Quand la misère chasse la pauvreté ».
Collection Babel – Fayard / Actes Sud 2003

On dit oui-chef à son Kondukator
On tire trois taffes sur son spliffounet
On replie le dessus de l’ordino
On tombe les bésicles
On écrase le mégot
Et puis on en écrase
tout court

Cyp
en ligne et à l’oeil

  1. Histoire contée dans le Sitacyp, dont l’accès est réservé à de rares amis maintenant. []
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TEO BABA

© Chabahil Pete 1985

Namasté ! Salutations !

Notre voyage commence vraiment ; après le choc toujours renouvelé du décalage horaire et du baptême boyaudier, et touristalistique de notre ami Olive (ça, y est, tout va de nouveau bien dans sa tripaille bloblotée), on est partis sur des roulettes. Cela fait dix-sept ans que je n’avais pas remis les pieds au pays, mais c’est comme si je l’avais quitté hier. Là, je vous ai collé deux billets avec des copains morts, (y en aura encore un, mais c’est tout… enfin, je crois…) et la photo du jour a beau être celle d’un être très décédé, il ne faut surtout pas croire qu’on a le moral dans les baskets. La mort fait partie de la vie, c’est bien connu. En plus, vaut mieux faire copain-copain avec elle, vu qu’à celle-là, on n’y coupera pas. En Asie, la mort est partout ; mais avec des fleurettes et personne ne chiale au passage d’un brancard porté par des croque-morts tout en blanc, qui se dirigent d’un pas dandinant vers le bûcher.

Ainsi donc, j’ai décidé de vous entretenir d’un personnage tout à fait extraordinaire, qui vécut les dernières décennies de sa vie dans la rue d’où je vous écris présentement.

On a sur les hippies, trop souvent, un regard méprisant, amusé.

Dans l’esprit de l’ignare, ils représentent tout ce qui se fait de mal dans la société bien châtrée dans laquelle nous vivons. Pas dans le mien. Car c’est faux.

Il ne faut surtout pas confondre les hippies et l’image du vieux baba fumeur de cônes que la presse pourrie nous a, tant d’années durant, infligée.

Les hippies ont voulu changer la face du monde… et ils y sont presque parvenus. C’est pourquoi les différents pouvoirs les ont tant détestés, haïs et conspués. Et que la populace, cette grande connasse, a hué à pleines bronches.

Teo Baba en fut, et pas des moindres.

Ce peintre suisse est mort il y a quelques années, paisiblement, à soixante-seize ans.

Il vivait dans une piaule minuscule à cent mètres de là, à Jocchen, plus connue sous le nom de Freak Street, au tout dernier étage du Cosmopolitan Hotel, où le patron l’hébergeait gratuitement.

Ce grand homme, ce Mahatma, ce véritable saint laïc, a toute sa vie durant, vécu de son art (et sa peinture, c’est pas de la barbouille), qu’il vendait en Suisse par le truchement d’une galerie amie. Et, vivant comme un moineau, il a fondé de ses propres deniers… un orphelinat, qui tourne maintenant avec des Népalais qui ont pris son relais.

Alors, le premier qui dira du mal, c’est un pain dans la gueule.

Nous irons dans les tout prochains temps, le Zolive et ma pomme, collecter autant de bribes du passé pour vous en faire part. Orphelinat, papys, mamies… témoignage écrits ou sonores[1] et mêmes imagettes, si la saloperie d’appareil photo numérique à trois balles de Zolive consent à revivre sous la baguette magique.[2]

Je fais le guide à mon ami, et c’est super. Parce que notre voyage est à la fois un plaisir touristique, et une manière pas trop conne de donner un coup de pouce à ceux qu’en ont besoin. Et ici, y a de quoi faire. Le pays se remet tout doucement de treize ans de chaos, de guerre civile, et de deux siècles d’une des dictatures les plus abjectes de la planète. Mais les Népalais ont la frite : pour la toute première fois de leur histoire, ils entrevoient une lueur tout au bout du tunnel. Une chape mortelle a chu de leurs échines au mois d’avril dernier, où le peuple tout entier s’est levé contre le pire des monarque qui fut.

Si on veut faire vite et pas dans la dentelle, c’est un peu comparable à la Révolution de velours du fabuleux Vaclav Havel en Tchécoslovaquie.

Bon, là, y a la radio qui dit que le jus va couper.

Donc je vous quitte pour aujourd’hui.
Mille amitiés
Portez-vous bien
Tenez vous bien au chaud
Peace & Love !

Cyp
en ligne et à l’oeil

PS : pour les anglophones, vous pouvez aller jeter un œil au petit site de Chabahil Pete, qui est pour l’heure le seul à s’être souvenu.

  1. J’ai embarqué un microphone de choc, grâces en soient rendues au merveilleux Robert de Prayssac. []
  2. Mon tournevis Torx N°8, en fait. []
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Bodhnath 2007

© Cyprien Luraghi 1987

Ce billet est dédié à la mémoire de mon vieux pote Iman Singh Gurung, mort sous une avalanche dans l’expédition qu’il dirigeait avec le regretté Daniel Stoltzenberg, l’an dernier.

 

23 mars

Une heure moins le quart. Khangsar guest house.
Olive ronfle tranquillou. On vient de s’écouter quatre épisodes de Signé Furax.

Bodhnath, dans l’après-midi.

Il n’y a plus aucune interruption entre la capitale et les cités satellites.
La ville englobe tout maintenant.
Je papote avec la fille qui vend les tickets pour l’entrée au stupa (grand dôme bouddhiste) ; j’ai habité ici longtemps, tu sais… Alors vas-y, t’as pas besoin de payer. Je te disais pas ça pour pas payer, didi…[1] Je sais.

Un grand sourire.

Les Tibétains font leur ronde comme toujours, depuis la nuit des temps.
Viens Olive, on se pose sur un banc, on regarde ; c’est pas fatiguant, inutile d’arpenter ; vois ça : c’est le Tibet qui tourne autour du grand monument blanc.

Une clope. Deux. Un pépé ridulé nous regarde. On a un teint ni jaune ni tanné, et les yeux débridés. Il n’en a jamais vu des comme nous. Grand sourire placide, pattes d’oie épanouies. Décidément le monde a fait de drôles d’hommes, dit son visage entier. On doit venir d’un coin perdu du haut plateau, certainement. Ou bien nous sommes des Indiens, va savoir.
Deux yeux, deux jambes et deux bras : c’est un humain. On pourrait être noirs ou verts, c’est idem : quand on gratte la peau le sang est vermeil chez tout le monde.

Ainsi se dit le Tibétain, qui aime tout son monde.
S’il rencontrait un médusaire saturnien, il trouverait tout de même ses plissures amicales : le Tibétain aime la vie dans tout le vaste univers, sans distinction aucune.

S’il rit de toi, c’est que tu as une bonne bouille ; il ne peut pas penser à mal.

Ils sont mille et bien plus, à faire un tour ou cent huit,[2] à enquiller la rotation dévotionnelle autour du monticule chaulé de frais.

***

Nous allons faire un tour dans le faubourg où, vingt ans plus tôt, je vivais avec Deborah, une californienne naïvement dévote, totalement encolifichée d’amulettes bondieuses, comme en arborent les grenouilles bénitières locales. Sauf que là, sur une perche blondasse, ben ça fait con. Et ça l’est. Je dis pas ça pour toi et tes consœurs dorées du capillaire, Nono :-)
Un grand lama suivi de moines confits d’admiration, se retourne et me fixe soudain ; la force d’inertie de mon pas bufflesque et chaloupé de vieux trekkeur m’éloigne inexorablement de lui ; c’est cent mètres plus loin qu’un souvenir m’advient : c’est Untel Rimpotché, grand maître vénéré, avec qui je me cuitais en douce dans ce temps révolu. J’étais alors le seul Occidental du coin à n’être point bouddhiste, et ça lui plaisait bien. Comme en plus je ne considère pas du tout les bonshommes par leur rang, ma force en gueule le changeait nettement, de la routine des blancs bouddhous tremblant devant un grand gourou. On causait de pleins de trucs assez philosophiques, mais comme je suis un plouc de base nullement érudit, j’avais bien l’impression qu’il tombait un carcan : celui d’une religion moins connasse que les autres, mais sur laquelle des ères monacales ont plombé la plus adamantine des sciences du concept.

− Cyprien, quand même : à Bodhnath, y a une force spéciale…

Olivier vient d’entrer au Népal.
Il a touché son cœur du bout du doigt.
Et on s’est terminés au cyber de Freak Street, à écrire des douceurs à nos douces.

***

Annapurna Hotel

On a changé de camp de base ; du quartier nord et hyper speed, nous sommes revenus au coeur de la vieille cité, là où tout a commencé, dans les années soixante. 300 roupies la double (3 zeuros), petit patio et trocbar pépère, riz népalo, nounouilles chinoises ; tout est simple, chouette et gentil. Et souriant, boudi ! J’avais oublié ça : qu’est-ce qu’on est sinistrés du zygomo, la-bas chez nous. Ça fait du bien, ces gens qu’ont la banane.

Sinon, aujourd’hui c’est aussi panne de jus, mais là c’est d’hydrocarbures qu’il s’agit. Il y a eu des émeutes dans la plaine du Téraï (une trentaine de morts) et les soixante-six camions chargés d’acheminer la précieuse denrée vers la Vallée sont coincés. Seules deux pompes restent ouvertes. Quatre litres par véhicule, et basta ; un jour d’attente au minimum. Pour nous c’est cool : sans les bagnoles tout redevient charmant ; les marchés aux légumes s’installent au beau milieu de la chaussée et les piétons sont ravis. Virez les caisses et tout sera mignon à nouveau. D’ailleurs c’est prévu : Ashok m’a dit qu’avec le nouveau gouvernement, un plan de circulation draconien est prévu. Y a pas que nous qui souffrons de cette pollution démentielle : les Katmandouites respireront à nouveau, enfin. Donc tout n’est pas perdu.

  1. Familier : « grande sœur » en népalais. []
  2. Nombre sacré pour les hindous et les bouddhistes. []
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17 ans plus tard

© Cyprien Luraghi 1985 - Népal - Sur le Grand Tour des Annapurnas

Ce billet est dédié à la mémoire de mon vieil ami Chandra Takhali.

 

20 mars, Airbus A 330-300

On a eu froid, on a eu chaud, au cul et aux glaouis, que nous avons tout rutilants.
Nous ne devons d’être partis qu’à cette chère Sylvie, que nous ne connaîtrons jamais, mais qui nous a dit oui -en tout bien, tout honneur- lorsque nous avons déboulé au comptoir de Gulfair à Roissy, alors qu’il venait de fermer…

On a filé direct jusqu’au zingot, où qu’on est maintenant. Un gros bouzin suspendu dans le ciel, qui trace sa route jusqu’à Bahrein, puis Mascat, et enfin Katmandou…

***

Mascat, salle de transit de l’aéroport. Une heure et demi du matin.

Bon, ça commence déjà ; je me pose dans le bus qui nous sort de l’avion, à côté d’un jeune Népalais qui me rappelle quelqu’un… Droit dans le mille : c’est le fils de Lakpa Norbu de Lukla, que j’avais quitté en 1990, au dernier jour de la Transe…

Il revient après trois mois passé à turbiner en France, dans un magasin de sport dans une vallée proche de la Maurienne. Bon. Le monde est tout petit. C’est son père tout craché. En fait, on est déjà au Népal. D’autant qu’il me donne des nouvelles toutes fraîches de tout un tas de vieux amis. C’est parti !

Mon vieux copain Chandra Takhali est mort l’an dernier d’un cancer. La dernière fois que j’avais trekké avec lui, il était déjà bien malade, mais on ne savait pas de quoi. Un de ses fils aussi, a quitté notre monde, dans un crash aérien d’un petit coucou des montagnes.

Sinon oui, je suis un vieux machin officiel. On ne me tutoie plus qu’à grand-peine… mais Tshiring m’appelle immédiatement Pascal. La vieille habitude. Après tout, si c’est mon prénom de naissance, c’est aussi celui qui me sied au pays. Car oui, c’est mon pays de cœur… et comme je n’ai que ça. Apatride moqueur…
Qu’est-ce que tu veux, lecteur, je n’ai où me placer hors ma langue adorée.
Du pays des choucroutes, quintal d’Alsace où je suis né, je n’ai pu faire que fuir ces Malgré-nous méchants.

***

On ne s’est plantés dans aucune montagne, on a bien atterri. On est cuits, je vous dis pas comment… Surtout l’ami Olive, pour qui c’est la première fois… et, entre nous, comme dépucelage sensoriel, Katmandou c’est le top. Klaxonnage intensif, motocyclettes zigzaguantes entres friteurs de beignets et marchands de pacotille, clébards infirmes clopinants, porteurs maigres, dames rondes et courtes sur pattes, enrobées de saris écarlates.

Oh purée ! Ma vieille ville a poussé de partout, mais c’est elle, enchâssée dans sa gangue de bâtiments tout neufs, -et déjà tout croulants- mixture de sable en abondance et de ciment gris pauvre, promises à l’aplatissement au moindre tremblement de terre…

S’il n’y avait pas d’humains au dedans, on ne pourait que le souhaiter, tant la cité de bois est devenue méconnaissable. Comme une vieille radasse, toutes enseignes dehors, clignotant dans la nuit, où six taxis bourrés se grognent au museau au coin d’une venelle.

Comme cette pute entrevue sur l’avenue Royale par un Olivo médusé ; mais pas autant que moi, qui n’aurait jamais imaginé ça.

***

22 mars

Oh con ! tout a changé. Tout est pareil aussi. Le Népal est toujours aussi népalais que possible, mais rien n’est plus comme avant aussi.

Quand j’ai quitté le pays en 1990, la ville comptait environ deux cent cinquante mille âmes. Un million maintenant.

***

ALERTE : PANNE DE JUS GÉNÉRALE À KATMANDOU. Il ne me reste plus qu’un quart d’heure d’autonomie. Bricolage infernal pour faire passer le réseau sur l’onduleur brejnevien. Je reviens demain.

Love !

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