La fuite

Pas de doute, l’Internet est chose magnifique, parfois. Aujourd’hui je me mets à raconter ma fuite… Roger attendra, lui. Anton Alain m’a envoyé un courrier ce matin, pour m’entretenir du site à cyp et me refiler un lien vers le sien : http://derives.free.fr/

Et là, et là…. il me renvoie à de la vieille histoire… à quand j’avais quatorze ans. À Bambois, Mélu, Pagel, Franz et les Vosges… à la FUITE…

***

Rappel : j’écris tout au jour le jour et quand ça me chante ; je modifie et biffe, je rajoute et fais ce que je veux ; rien n’est définitif ou alors je le dis.

[NVDF (note venue du futur – 28 juillet 2015) : cette page, publiée originellement en 2001 sur le Sitacyp, n’était qu’une ébauche destinée à être enrichie au fil du temps. Comme les événements s’étaient précipités à cette époque − nous devions déménager de notre vieille bicoque (la Cazelle) louée au fond des grands bois du Périgord et trouver à nous reloger en urgence −, elle est restée en plan pendant quatorze ans. J’en reprends donc la rédaction en augmentant grandement son contenu : c’est plus que nécessaire.]

Allez, je plonge.

Je rentre la mob − une Peugeot 104 − au garage, j’ai quatorze ans et la tignasse. C’est le mois de mai. Demain, première épreuve du Brevet[1] Je sors une pile de disques et un carton à dessins de la sacoche. Dans le carton, il y a la maquette d’une affiche pour un petit festival local de musique de sauvages. Je suis chargé par la bande des allumés du collège de la peaufiner : ce sera la première d’une longue série. Les petits bricolages dans le genre, c’est mon truc. Comme réparer les petits appareils domestiques : du réveil-matin à l’aspirateur en passant par le poste de télévision.

À contre-jour je vois soudain le paternel. Il titube. Il sent le vin, très fort. Ses lunettes sont légèrement de travers. Je vois qu’il m’en veut mais je ne sais pas pourquoi. Je crois que c’est gratuit. Tout est toujours gratuit avec lui, surtout les beignes. Il m’arrache les disques pour les jeter par terre, il m’empoigne les cheveux et me les arrache, il me cogne à coups de pieds et de poings. Je tombe. Il n’arrive même plus à articuler tellement il est bourré.

Je me rebiffe soudain. C’est la première fois. La seule. Je ne frappe pas les gens : c’est ancré en moi, profond. Mais là… Il se prend un pain, un seul, pas bien fort et mal ajusté dans les lunettes qui lui pendouillent maintenant sur l’arête du nez. Il se retrouve le cul à terre sur la chape froide au milieu des disques éparpillés. Il est sonné, il souffle fort.

Je monte à la cuisine et prends mon vieux manteau et dis trois conneries définitives tout haut. La mère ne tente rien, elle est clouée, l’écumoire à la main. Je pars. La nuit est noire à grands souhaits. Le mien ne s’est pas encore fait son petit jour, mais par le kilomètre de goudron bouseux qui mène au carrefour de la colonne, à Orschisheim, il pointe à l’horizon. Je vise le grand lampadaire au sodium au loin et c’est ma seule lumière. J’ai le cerveau gelé. Il vaut mieux. Ne pas penser. Aller droit devant.

À peine arrivé je tends le pouce et un camion s’arrête ; je n’ai pas même pris soin de regarder vers quelle direction j’allais. Le chauffeur est peu loquace, la radio joue à fond des airs de oum papa venus de l’autre rive. Il me dépose pas loin de Lapoutroie vu qu’il bifurque là. Je marche un temps dans la nuit, jusqu’à un fossé sec où je m’affale.

*

Je n’ai pas faim ni soif. Au réveil ma première pensée est pour ceux du lycée qui planchent aujourd’hui sur la première partie du Brevet. Pas moi. Plus jamais. Ouais. Ouais. Il y a un panneau dans la montée : Ribeaugoutte. Ça me dit quelque chose. Au lycée il y avait une prof d’histoire du genre babacool à lunettes, qui ne jurait que par les gens de Ribeaugoutte. De Bambois plus précisément, où vivaient d’authentiques bergers tisserands de la nouvelle génération : celle du fameux retour à la terre prôné par les magazines underground.

Il y a une montée dans les bois, qui serpente au flanc d’un beau vallon. Tout essoufflé je me pose auprès d’une ferme tout en long. Il est tôt le matin et j’attends, assis, le nez au paysage. J’ai des étoiles dans ma tête.

Une femme sort enfin de la maison, longue et maigre, cheveux frisés, suivie d’un homme au dos voûté et d’un petit enfant. Le femme s’adresse à moi, elle me questionne et je lui explique tout, calmement : la fuite, la fuite, la fuite, et pourquoi la fuite aussi.

Elle me dit que je pourrais aller chez Franz, un peu plus loin, qui est chevrier et vient tout juste de s’installer. Qu’en attendant on pourrait prendre le petit déj’ ensemble. Qu’elle ne voulait pas, vu mon âge, savoir mon nom et qu’elle m’en donnerait un maintenant. Un nom de guerre.

− Tu as une tête à t’appeler Cyprien, toi.
− Cyprien ?
− Cyprien.

Je n’ai pas réfléchi et j’ai dit oui tout de suite. Cyprien. Faudra que je m’y fasse. J’ai eu le temps, depuis.

Elle s’appelait Mélusine. Mélu. Claudie, en fait. Mélu !

 

 Photographie de 2014 illustrant sa page Wikipédia.

*

Le plus jamais Pascal que je suis maintenant se gratte le crâne. Et que va-t-il advenir du tout nouveau Cyprien, hein ?

*

C’est cool, chez Franz. Il a une soixantaine de chèvres alpines avec le lait desquelles il fabrique du fromage. C’est un type râblé, costaud, trapu et du genre maçon. Je me souviens de bribes, c’est loin tout ça. Il ressemble au Godefroy de Bouillon des vieux livres d’histoire. Ou bien c’est à Bayard. Il vit seul pour l’heure, avec un chien à poil dur qui ne mange pas de viande, dans une ancienne colonie de vacances jouxtée d’une chapelle déconsacrée − qui désormais sert de chèvrerie.

Je crèche dans une des pièces de la colo qui est en chantier. Les biquettes et compagnie, c’est pas trop mon truc. Franz m’explique comment faire avec alors je fais avec. Je n’ai que quatorze ans, je ne sais rien de rien à rien et je porte en moi la rupture. Je me cramponne. Mais c’est tellement un milliard de fois mieux que ma vie d’avant. Il y a plein de moments agréables : les tablées de copains de passage, le ramassage du lichen et des myrtilles pour teindre les toisons des moutons de Mélu et Pagel. J’aime être seul dans les grands bois. Je n’ai jamais été seul en famille, jamais. Je découvre les délices du silence. Les jours qui coulent. Rien ne bouge et tout se met en place, tout se cicatrise. J’aurais pu y passer ma vie, à Bambois, sauf que j’ai la bougeotte. Je sais que le monde n’est pas loin, à Strasbourg tout au plus, mais il ne faut pas que je bouge. Je suis mineur et mes parents ont bien dû déclarer ma disparition aux gendarmes. Eh bien non. Rien ne se passe.

*

Un mois plus tard, en juin-juillet. On vient de rentrer les foins et ça me pique de partout. Je répartis le fourrage dans les mangeoires. Franz est au pré. Je chantonne un truc, la-la-li-lalala. Je suis dos à la porte, la lumière s’affaiblit soudainement. Je me retourne et je vois ça : mon père à genoux, mains jointes. Ma sœur, dix ans, debout à ses côtés, en robe blanche et les cheveux défaits. L’irréel total. L’absolument innatendu.

− Oh ! Je t’en supplie, Pascal, pardonne-moi !

Et ainsi de suite à la ritale à mort pendant des minutes. Mais pas longtemps vu que je ne lui ai pas laissé le temps d’achever. Ni une ni deux : j’ai sauté par la fenêtre, direction la forêt. J’ai couru, couru. J’ai erré longtemps jusqu’à la tombée du jour. Et puis j’ai vu que la voiture au vieux n’était plus là. Je me suis approché de la laiterie sur la pointe des pieds. Franz était seul. Le vieux lui avait causé : il était d’accord pour que je reste là. Il n’avait pas le choix.

*

Je me souviens de Pagel et Mélu malheureux comme des pierres quand une partie de leur troupeau partait à l’abattoir. Mais qui le laissaient partir quand même. Il faut manger, aussi.

*

Je me souviens d’un incendie qui avait pris au pré, dans les genêts, et que nous avions éteint, Franz et moi, à coups de couvertures… un énorme incendie qui avait bien failli mettre le feu à la maison.

*

Je me souviens surtout d’un magazine. Un de plus. Vroutsch, ça s’appelait. Un magazine underground strasbourgeois et dedans il y avait des petites annonces gratuites, dont une qui demandait un homme à tout faire pour une troupe de théâtre, le temps d’une tournée dans le Sud de la France.

vroutsch-n1vroutsch-n3

(à suivre…)

  1. On disait le BEPC à l’époque. []
Cet article a été publié dans Humain avec les mots-clefs : , , , . Bookmarker le permalien. Les commentaires et les trackbacks sont fermés.
  • Il faut être inscrit et connecté pour accéder au système de commentaires et aux parties privées de l'Icyp.

Aller à la barre d’outils