Archives par mois : août 2001

L’asso de MC

24 août 2001

Ça bouillonne dans la cocotte. Je suis à fond dans le social : mon chômedu clignote rouge, on va se faire virer de la Cazelle, il fait beau, il fait chaud, l’ami Frédo vient de nous offrir une splendide 4L à l’œil, je me suis offert une journée à rien foutre même si c’est faux vu que j’écris, présentement. Je me suis tapé une dinde farcie de paperasses : Assédic, assistante sociale de la SGDL…[1] Il faut le faire, parfois. La vie est chose sérieuse pour certains, enfin pour quasiment tout le monde sauf moi et trois autres pelés.

25 août 2001

Fabrication de la rubrique « Les Amours » [NVDF (note venue du futur – 5 août 2015) : cette rubrique du Sitacyp est incorporée sous forme de billets directement dans l’Icyp]. Pastis, cahors, amour et compagnie, et encore je dis pas tout. Ah que voilà une belle journée. Sauf que les frelons s’agitent à mort. Sales bêtes. Pas moyen de siroter peinard sur la terrasse, ça défile à raison de 3600 à l’heure, ça fonce en larguant des jets de fiente au dessus du perron et ça file droit dans le bois derrière la mare, passé la boîte aux lettres. Et le soir, on s’en ramasse de huit à dix sur l’ampoule du dehors, qu’on dégomme au Raid® en bombe noire (le truc qui crache un jet tout droit, tout blanc et qui te les stoppe net).

27 août 2001

Je bosse sur MC ainsi que sur Gégé, dans « les Haines » [cf la NVDF précédente : Gégé aura droit à son billet dédié sur l’Icyp un de ces quatre…] , la préface de La Liste s’orne désormais d’une image. À une heure moins le quart, j’en suis là… Miam et à toute.

28 août 2001

Je continue à bosser sur MC. Je rassemble tout un bintz pour faire monter une mayonnaise bien moutardée et qui me monte au nez depuis fort longtemps : la galère d’un Poulpe, le mien en l’occurrence (Pour Cigogne le Glas, N° 163 de la collection Baleine)… Ça va chier, j’vous dis ! J’aime cracher dans la soupe, surtout quand elle pue.

29 août 2001

Pas foutu grand-chose sur le site, sinon glander face à la page et réfléchir un max. Le temps a changé et il est à la réflexion, aux petits nuages et aux grosses menaces d’orage. Hier dans la nuit c’est passé pas loin, Annie a vu le ciel se zébrer de rouge vif vers trois heures du mat’ et sur France Inter ce matin, ils annonçaient que ça avait craint en Dordogne et dans la Gironde. Hier soir on a tout emballé la vieille vigne à chasselas que l’on bichonne, mais ça n’a servi à rien : trois gouttes et un coup d’arrosage gratuit en fin d’après-midi. On a replié les draps (dont celui en lin pur d’une vieille tante morte pucelle à Annie). J’adore plier les draps avec Annie. Un petit rituel qui ne se refuse pas.

Sinon c’est la rentrée. Gaspard en CM2 et Shanti CM1. Fatche ! Ils sont des grands, maintenant. Bien rigolé au dîner et avant. Le truc, c’est quand je descend de ma machine, et que je suis tendu, nerveux et heureux comme pas deux. Là, je déconne franco et les enfants se gondolent. Quand ça se bidonne pour trois ronds en plein frichti. Ce soir au menu : filet mignon de porc fermier − un délice à 40 balles le kilo − et petits pois au beurre, tout con tout bon. Ça change vraiment d’avoir à décrire des salauds, quoiqu’en ce moment ce soient plutôt des salopes. Mais avec l’unification des sexes et du monde, je dois avouer que les filles ont du retard à rattraper et qu’elles n’y vont pas avec le dos de la petite cuiller. Manque de bol, c’est vous et moi qu’on se les farcit. Et je dois bien avouer qu’il n’y a pas pire qu’une pétasse en mal d’autorité.

31 août 2001

Oh merde ! L’autre jour, je m’étais mis en transe à raconter ma fuite… et, comme un con j’avais oublié d’enregistrer. Du coup va me falloir re-transer. Heureusement qu’il y a de l’herbe, comme le chantait Moustaki. Et de la bière. Puis j’ai collé des fonds gris beige et des transitions de pages, ça fait plus chic et c’est plus doux à nos pauvres petits yeux. Continué à bosser sur MC.


 

MC

 

MC, c’est à la fois de l’histoire ancienne et pas encore tout à fait.

En mars 97, j’arpentai les rues de Vieussac en quête de tabac et de pain, quand je croisai le sillage d’un couple fort étrange, composé pour sa partie femelle de MC, encombrant de sa masse gibbeuse le faible rai de soleil froid dardant ma couenne, et pour sa moitié mâle d’un alcoolo fluet tout autant que voûté, que j’avais déjà maintes fois poussé du Caddy à la caisse de l’Intermarché du coin, tant il flemmait au hasard, hésitant à s’engager dans le couloir étroit constitué par l’entre-caisses aux barres nickelées (à l’instar de ses pieds). La gonzière, elle, tout en loches de 105 E sous-tendues de Dim’Up, ainsi qu’un cul majuscule surhaussé à l’hélium, se dandinait telle une génisse de race Holstein face au corridor terminal de l’abattoir, offrant son cul au nez du Filochard, plongé dans son cabas rouge vif [mais rien ne rendra jamais la lueur électrique émanant du précité cabas sous l’éclairage au néon − blanc industrie − de l’Inter de Vieussac]. Le contraste est tel qu’il vous saisit aux tripes lorsqu’il est associé à la vue dorsale d’une petite vieille teinte au permanganate et qui lestement vous moleste afin de vous piquer la place.

L’encart ci-dessous est à côté de la plaque…

~*~

 

J’avais déjà croisé ce bétail-là ailleurs, mais comme l’affirme le Mizio (OK, il sévit , si vous y tenez vraiment… et même s’il bosse pour les zéditions Baleine − bientôt dans la rubriques « Les Haines », sous-rubrique « Les Éditeurs », je lui pardonne bien volontiers ] ) :  <== {ce smiley involontaire, néologisme et pictogramme nouveau-né pour gauchers [dont je suis], se mate en opinant latéralement et de gauche à droite face au moniteur ; il exprime un dédain sans borne avec les muscles du cou plissés en collerette et contractés à 8G.} Du coup j’ai l’air d’un con : j’ai perdu le fil. Faut dire qu’il fait 31°C et que le ventilo est sur max et qu’il m’énerve, quoi que pas autant que Rocky, l’aîné des coqs qui nous les gonfle dès six heures du mat’. Bon, je me fais une pause, je me prends la Bible (Ginette Mathiot, Je sais cuisiner, Livre de Poche) et je me répète la recette. Le précédent, c’était Cauvin. Oui, le coq Cauvin. Lui-même. Dur à plumer mais vachement honoré. Un de ces quatre, faudra que j’inaugure une rubrique « BECQUETER CHEZ CYP ». Ce que je fais derechef. [NVDF du 6 août 2015 : cette rubrique du Sitacyp sera insérée dans l’Icyp sous la forme d’une page dédiée… à venir.]

~*~

 

Bon, j’avais déjà été à une réunion de l’asso Punica il y a deux ans, sur les conseils de mon AS[2] abhorrée. Filochard et MC présidaient une AG houleuse à la mairie de Vieussac. Ça n’avait pas l’air de gazer dans les rangs des adhérents. Punica donnait dans le social : une association de réinsertion, ça s’appelle. Une poubelle fort pratique pour les AS du coin. Mais là, ils se fripaient la gueule comme des chiffonniers et Filochard était manifestement bourré et quand il en tient une bonne, le Filo, il s’envase dans le pâteux, il se voûte encore plus et contemple les mouches. MC tenait la forme, elle, qui vitupérait à l’encontre d’un type barbichu, lui reprochant de n’avoir rien foutu quand il bossait à l’assoce. C’était miteux, surtout sous les néons. Et là, soudain, alors que j’échangeai avec eux une petite foule de banalités, MC me demanda ce que je faisais en ce moment.

− Je crois que je vais me réinscrire au RMI, vu que le plan avec Gégé, hein, je l’ai eu dans le cul.
− Mais t’as qu’à venir bosser à Punica, on a justement besoin de quelqu’un. Le type qui gueulait, là, il animait l’atelier d’écriture, et t’es écrivain, non ? On peut te dégotter un CES d’un an et on n’aura aucun mal à le faire renouveler au moins deux fois d’affilée, et peut-être même qu’on pourra te bricoler un plein-temps à la sortie… Y a des subs qui tombent, en ce moment, et je connais bien la fille qui s’occupe de tout ça, à la DDASS… C’est une copine.

J’ai pas trop réfléchi, j’avais besoin de pognon et puis un atelier d’écriture pourquoi pas, hein ? Faut s’intégrer, vieux Cyp, faut s’intégrer, tout ça… t’as passé l’âge, tes gamins ils grandissent, à chaque coup de courses chez Leclerc le Caddy s’enfle un peu plus et le chéquot que t’y laisses est un peu plus joufflu. Faut manger, quoi, et t’es pas tout seul, et ça fait un an déjà que t’as envoyé ton Poulpe chez Baleine (voir la rubrique « Les Éditeurs »  [NVDF du 6 août 2015 : cette rubrique du Sitacyp sera intégrée à l’Icyp dès que possible] ) et que t’as pas de réponse. Vont pas te le prendre, à tous les coups.

− OK, j’ai dit.
− T’as qu’à passer lundi matin quand t’auras posé tes enfants à l’école.

*

 

C’est ainsi que j’ai pénétré le pitoyable univers des branchés quart-monde. J’ai posé les mioches à Pouliviac, il fait très laid et c’est tant mieux, parce que même si je suis farci de bonnes intentions, la perspective d’avoir à gratter à heure fixe me fout les boules. Un an, mon gars. Vivement le minimum vieillesse. Il est neuf heures et quart quand j’arrive à l’asso, et je croise Filo qui rentre du troquebar.

− Ouais, salut, j’ai été me prendre un café. MC va pas tarder à arriver. Y a pas la pointeuse. Il pue le rouge. Je le détaille; il a l’air de se tenir une vieille cinquantaine bien tassée, mais c’est la couperose qui lui fait ça. Il a les cheveux fins et filasses qui lui frottent le col de son manteau long, y déposant un lustre et des pellicules. Les yeux très bleus, le nez très long, la lippe retombante. Il me tient la grappe pendant qu’une fille passe, l’ai excité, speed et qui claque les portes. C’est Lucy.

− Elle est en CES aussi, qu’il me dit.
− Et elle fait quoi ?
− Ben on sait pas trop, pour l’instant elle est là. Lucy hurle dans la cuisine, au premier.
− FONT CHIER ! FONT TOUS CHI-IER ! Et toi, Filo, t’as vu ta gueule ? Non mais T’AS VU TA GUEULE ? Et c’est qui celui-là ? Elle me pointe du doigt, les yeux rouges, crépue, la fringue pas nette. la haine.

Filo s’écrase. Il me laisse en plan; ils montent. MC entre en coup de vent. Je n’avais pas encore remarqué combien elle est hideuse. Boudinée dans un gros pull à col roulé, le cul moulé dans une grosse jupe en laine. Plissée, crispante. Mais je suis un bon con et j’ai besoin de ces putains de 2700 balles par mois pour vivre, alors je fais avec ; j’arrive même parfois à la trouver sympathique − car MC est une fille et que j’ai la fâcheuse tendance de beaucoup trop pardonner aux filles… bien que de nos jours je devrais pas. Une tignasse noire et mal coupée sur un tout petit crâne, avec juste en dessous, mal posés, deux yeux de hyène aux cils de biche, puis des joues et un menton en poire à la Louis XVIII, des épaules à la Béru, deux gros bras flasques, le ventre mou, des pattes à poils et un gros slip de foire bleu pâle à demi transparent sur des cuisses entr’ouvertes, qui s’exhibe au bureau, elle de trois-quarts et dos à l’ordinateur, moi tout de long vêtu [j’exècre à m’exhiber, ne serait-ce qu’un bras]… et elle, MC, ma nouvelle patronne, ma bosse, qui relate ses inepties et qu’il faut que j’écoute. Une asso intermédiaire, − c’est comme ça que Punica se définit dans le jargon idoine, l’Associatif Pointu : un truc pour les zonards, un machin qui leur vient en aide, avec une piaule d’urgence qu’on loue à cinq cent balles par mois, des tas de projets pour les ceusses qu’auraient encore envie de replonger au taf, une sub’ de 90 000 balles par an de la DDASS − sans compter celles qu’on peut aller pêcher en y allant au flanc −, une autre de 15 000 rien que pour l’atelier d’écriture dont je suis nommé chef en chef. Un atelier qui n’a jamais fonctionné que sur le papier, comme tant d’autres, me confie-t-elle. Mais je suis naïf et je découvre. En tout cas, pas de doute, on peut nager dans l’illégalité en toute quiétude et ça me plaît. On peut ne rien branler et gagner quatre ronds. En faisant semblant, comme les trois quarts de la population. 2700 balles par mois. Un putain de luxe quand on est au RMI. Un CES d’un an. Le tout petit bonheur à pas cher.

Dans cette ouate débile qu’elle me débite, transparaît le fait que l’écrivain n’est pas qu’un écrivain, de nos jours. Il doit produire, le gars : il lui faut prouver son boulot. Sinon couic. Après tout il a choisi, hein… Bon, c’est comme ça et j’ai décidé… mon cul que j’ai décidé quoi que ce soit ; je me trouve plongé dans l’exotisme le plus cru en moins de deux, le souffle court. Jusqu’à la lie, jusqu’au trognon, un an durant, peut-être deux je n’aurais d’autre choix que de cohabiter avec ce troupeau de nases.

Je prends le rythme très rapidement. Après tout j’ai pour habitude de pratiquer le dicton anglo-indien qui édicte que duty is duty. J’aime turbiner.

Mais à Punica, c’est tout autre chose qui m’attend. MC me demande sur un ton suave et très minette [le tromblon chiffre ses 48 balais et se balade en minijupe laineuse, à l’instar de son entrejambes velu, sous-culotté de translucide, et qu’elle exhibe à tout bout de champ, adossée à sa chaise, les bras en arrière] de créer un atelier d’écriture. Certes. OK, je n’ai pas l’habitude de faire traîner, alors on commencera dès la semaine prochaine.

Je me retrouve donc autour d’une table au plateau de gros verre au rez-de-chaussée avec MC, Filo, Lucy, le pizzaïolo de Vieussac, Dora et son mec, avec des feuilles blanches et Lucy bourrée jusqu’à l’os, Filo qui passe et repasse en grommelant, MC qui n’arrête pas de gigoter sur sa chaise, de sauter sur le téléphone dès que ça sonne (toutes les trois minutes) et Dora complètement jetée, hallucinée, qui me saute sur le râble. Elle veut jeter sa vie sur du papier, rien d’autre, et c’est certainement la seule qui ait vraiment besoin de mes services en tant que psy à quatre sous. Je fais ce que je peux.

− Et toi, MC, tu le vois comment cet atelier, pour toi ? Tu as envie de quoi ?
− Ben j’sais pas, moi, après tout c’est à toi de nous dire. On la sent excédée.
− Ah, moi je fonctionne pas comme ça. Dans mon atelier on écrit ce qu’on veut, je suis pas un prof et on n’est pas au bahut, que je sache. Alors tu me dis ce sur quoi t’as envie d’écrire et voilà…
− Alors je vais raconter mon enfance. T’auras qu’à me faire trois, quatre pages pour le coup suivant.
− Excellent, et toi Lucy ?
− Oh, moi…
Elle laisse traîner ostensiblement un carnet sur la table, déjà noirci d’une écriture hachée, à peine déchiffrable. Je le chope. Il y a des mots dessus, bien sûr, des mots déchirés et lumineux en provenance de l’alcool. On ne dira jamais assez ce qu’on doit à l’alcool et Lucy encore moins, qui n’a pas d’âme. Elle qui l’a troquée un jour contre un litron de blanc. Depuis, elle est total salope. Des fois on n’a pas le choix. Enfin, on peut toujours faire comme elle et faire une croix sur soi de son vivant, d’ailleurs point n’est besoin de boutanche pour ce, tant d’autres le font en s’enfermant dans une carrosserie métallisée, un pavillon à chier, une chambre de mort à lit de 140, avec une moitié qui ne vaut pas le quart (et lui non plus, ce qui ne fait pas plus d’une demi-portion à tous deux).

Je me fous des alcoolos, j’en suis. [NVDF du 18 août 2015 : quelques années plus tard je n’en fus plus…] Mais qu’ils ne viennent pas s’étaler sous mes yeux. Je contrôle, moi. Ils sont à 12 sur l’échelle et moi à 3. Bien entendu, à l’instar de la Caroline et de quelques amis, nous allons parfois gerber dans les buissons, mais dignement alors : le pas trop droit, toutes étoiles tournoyantes, le haut-le-cœur impec’. Sans faire chier les autres. Si, parfois tout de même un peu, avouons.

*

 

Outre Lucy, Filo et MC, il y avait une comptable à mi-temps, Agnès. Qui se faisait chier, outre qu’elle se faisait aussi vampiriser par l’immonde MC. Je vais vous dire, faut vraiment y croire pour zéler aux prix qu’on est payés. Faut vouloir. Se lever le matin, se laver le museau, s’enfiler un caoua pour s’enfiler ensuite dans la bagnole, poser la marmaille à l’école, arriver à neuf heures… et tourner en rond. Faire semblant, c’est ça le grand truc. Bon, il n’y a pas que dans les associations 1901 genre Punica qu’on s’emmerde à rien faire tout en faisant semblant. Mais quand même, si c’est là l’image qu’on nous présente du monde du travail, faut pas se leurrer, c’est nul et ça donne pas envie. Celle qui faisait le mieux semblant, c’était MC. Dynamique, la dame s’agitait toujours vainement en tentant de noyer sa nullité sous un jargon délicieusement abscons et des coups de fil à n’en plus finir avec les autres nénettes en charge de la pauvreté locale. Car il ne s’agit que de brasser de la sub’ et de se payer au passage en culpabilisant les CES à mort. Des garde-chiourme de luxe, voilà ce que sont ces vautours de l’associatif social. Peut-être pas toujours, mais trop souvent tout de même.

Or donc jour après jour je me pointai au burlingue. Je faisais mon petit atelier d’écriture et j’observai. Observer, c’est ma méditation à moi.

Neuf heures, j’arrive. Il n’y a personne. Filo dort au premier. J’ouvre les volets et j’aère au rez-de-chaussée. Ça pue. Le mec qui loue la piaule d’urgence n’a pas tiré la chasse, on dirait. Puis c’est humide. Le truc d’aujourd’hui, c’est comment faire passer les disquettes de ma machine à écrire sur le PC maison. Je n’y comprends que pouic mais je m’acharne… et c’est ainsi qu’un beau matin je suis tombé en informatique. Depuis, c’est moi qui règle tous les bugs dont ces machines sont pourries.

− Hé Cyp, tu peux pas me faire ça ? Et ça, et ça ?

*

L’atelier tourne, ça fait des bulles. Il y a Dora et ses textes, d’abord. Dora est mal, très mal. HP et compagnie. Passée de dope lourde à gros médocs. Le thème de l’atelier est fort simple : on se raconte, on se cause, on s’écrit. Et elle cause, Dora, elle cause. Elle est d’un gros bourg à vingt bornes de là, dans le Lot-et-Garonne. Le seul bled industriel du secteur. Une grosse communauté d’immigrés, très mal vus comme de bien entendu. 22 % aux élecs pour les fachos…

Un petit extrait de sa prose. C’est une histoire vraie. J’ai très légèrement remanié le texte et modifié les noms, ça va de soi…


 

L’HISTOIRE DE DORA

 

Je suis tombée amoureuse, un soir. Je vais résumer comme ça : mon copain Charles, et Anna, on vit quasiment à trois… J’ai quarante-quatre ans, trois enfants, quatre mariages, divorcée, et ma vie de patachon derrière moi.

J’ai rencontré Charles et Anna il y a trois ans et depuis qu’on se connaît, c’est magique. On se fait du bien mutuellement sans se forcer; on s’aime, mais alors on s’aime tous les trois.

J’aime Anna, j’aime Charles, Charles m’aime, et j’aime Charles et Anna.

Charles, avec qui j’ai des rapports spéciaux, amicaux, très forts, me disait souvent, ces derniers temps : Dora, franchement, tu devrais te trouver un mec.

Et moi, ça ne me plaisait pas du tout. Déjà et d’un, ça part du principe que je chercherais. Quelle horreur! Donc à la limite ça m’énervait plutôt. En plus je trouvais qu’il avait l’air de se foutre de moi en me martelant ça.

En général je cherche pas, je trouve; c’est comme Picasso, qui cherchait pas et qui trouvait.

Un soir Anna en a eu ras-le-bol de garder ses gosses et les miens − elle en a quatre − toute la journée et de me voir me balader toujours avec Charles à droite, à gauche. Et pour cause, qu’elle en avait marre, parce que Charles est mon copain, qu’on s’éclate bien tous les deux ensemble; que ça nous rappelle quand on était jeunes, qu’on zonait et tout…

Je le connais depuis trois ans, mais on a le même passé : junkie, boum, ça percute. Et qu’on a le même âge, qu’on est de la même époque… c’est pour ça que ça gaze bien entre nous.

Anna en avait marre, elle était fatiguée, ras-le-bol et tout. Charles en était à son deuxième pack de douze. Chiant. J’ai dit moi je m’en fous, que je sorte avec Charles ou que je sorte avec Anna, pour moi c’est toujours le pied, d’un côté comme de l’autre et, total, Anna me dit d’accord.

Elle s’engueule avec Charles : tu nous fais chier à pas bouger; il n’avait pas envie de sortir, de toute façon. Il avait bien raison parce qu’il devait sentir le truc arriver, va-t-en savoir… L’intuition masculine, on n’en parle jamais, mais…

Du coup on se retrouve toutes les deux. On n’a pas fait trois pas dehors, je lui dis : attends, tu vas voir, Anna, on va bien rigoler. Elle avait la dose, moi aussi et j’avais vraiment envie de me défoncer. C’était vendredi soir, j’étais en week-end et puis y avait rien eu de spécialement drôle autour de moi…

Alors, on va se faire la grande tournée, voilà, voilà… et on a commencé à faire un bar, deux bars; enfin, Fumel c’est quand même très, très vite fait, alors on est tombées dans des bars nuls où on était jamais allées, pour atterrir dans un café arabe.

Avant d’entrer, Anna me chope par la manche : Dora, y a problème, à cause de Charles : on lui doit des sous, au patron du troquet…

Je te l’ai poussée dedans, moi… Alors, évidemment, c’est un café qui est quand même spécial, hein. Deux nénettes qui entrent dedans, à fond chez les Arabes…

C’est le café des Fonderies, qui porte mal son nom, vu que les hauts-fourneaux, ça fait déjà huit ans qu’on les a fait sauter, ici.

Et, on s’est pointées au zinc toutes les deux, et en moins de deux. On avait déjà fait plusieurs bars, on était bien joyeuses, et y avait pas que l’alcool. Il y avait deux mecs, deux beaux mecs dans le bar, -surtout un. On rigolait, on a sympathisé très vite et puis il y a eu un truc avec un des deux Arabes. J’ai été captée par son regard, je n’ai pas compris, je me suis retrouvée dans ses bras.

Ça a été très vite, m’a dit Anna. En plus c’était un Arabe. Pas de problème en soi, mais j’étais jamais sortie avec un Arabe. Anna me voit avec un Arabe, elle était sciée; j’étais tombée amoureuse d’un coup. Raide net.

C’est un Kabyle, il a les yeux verts, en plus il a mon âge, quarante-quatre ans. Il n’est pas trop jeune, parce que, les petits jeunes… Alors c’est là que ça se complique. Tout de suite ça se complique. Le fait que je sorte avec un Arabe, c’est rien. Donc me voilà fine amoureuse…

Je suis sortie un moment avec le mec. Je suis allée coucher avec lui dans la voiture. Le pied total, parce qu’il était super cool, super gentil, mais vraiment gentil, gentil gentil gentil. On retourne au bar. C’était plein de monde; Charles était là. Il n’était pas content que je sorte avec l’Arabe, Nordine. Alors je me suis dit qu’il il me faisait une petite crise de jalousie, tu vois, le gros truc : on essaie de rentrer Dora, mais Dora veut pas rentrer parce que Dora elle était défoncée, bourrée et amoureuse, et dans ces cas-là, pauvre, je ne bouge plus… Il y avait une ambiance folle dans ce café, c’était le bonheur total. A un moment ça a merdé, vu que j’étais censée rentrer à la maison avec Charles et Anna, chose que j’allais absolument pas faire; alors toujours est-il qu’à un moment j’ai dû ramener du monde, parce qu’il n’y a que moi qui ai une voiture -toujours la même chose-, et que je n’avais plus que Nordine à poser chez lui, tranquille. Le bonheur était là, assis à côté de moi. Il était deux heures du matin, qu’est-ce que je vois sur la route ? Jeannot, en fauteuil roulant, là, en pleine nuit, qui me dit d’arrêter, d’arrêter, sur la route, comme ça. Il est complètement shooté, Jeannot. Percuté total, mais total. Je m’arrête, il était avec un autre gars et son chien; il voulait qu’on le ramène chez lui. J’ai embarqué tout le monde dans la voiture et du coup j’ai eu envie de rester avec Nono, je ne sais plus pourquoi… parce que j’étais contente de voir, le Jeannot, tiens… C’est un mec avec qui j’accroche vraiment bien. J’ai dit à Nordine que je restais avec Jeannot. Ça lui a fait un peu bizarre, que ça parte comme ça mais il a été pris de court. Donc pof, au revoir, ciao.

Jeannot, chez lui, tout était cassé. Sa version à lui c’était que les flics étaient descendus, qui avaient fichu le souk. la porte était défoncée, coincée, il a fallu passer par la fenêtre. Un merdier, un MERDIER! Il avait quarante lapins dans la cuisine, par terre, vivants. Les merdes de lapin c’est pas sale, en soi, c’est rond et tout, mais quand ils sont quarante à piétiner dessus, plus le chien qui chiait partout, le petit chat idem, et tout… L’horreur.

Il avait été visité et il avait même été tapé, infirme ou pas. En fait c’est une bande de zone qui lui a fait le plan, vu qu’il dealait de la poudre et qu’il a dû faire un truc pas cool avec eux vu comment ils l’avaient arrangé. Ils avaient sûrement leurs raisons.

J’accrochais bien sur Jeannot, physiquement et tout, bien qu’il soit un peu jeune pour moi. Total, j’avais froid, il a dit qu’il avait un pull. Le pull était dans ses bras… Ah ben qué bonheur! On s’est retrouvés tous les deux au pieu, sans problème puisque y avait pas de problème. C’était vraiment amical, très fort, très amical, et puis en même temps il me plaisait et puis moi aussi et je me suis dit : je sors des bras d’un mec, ça fait curieux.

J’ai couché avec Jeannot, c’était super bien. Et je suis partie, je suis rentrée chez moi.

Le lendemain j’ai revu Nordine, on a discuté un peu, et là, j’ai sympathisé avec le patron du bar, soi-disant appelé Auguste, -mon œil, c’est pas arabe, ça.

Ils m’ont dit : on est invités chez des amis, on l’a promis, faut qu’on aille ce soir, à Agen, donc faudra que tu viennes avec nous. Franchement ça me faisait chier parce que je les connaissais mal. Débarquer dans la famille, bon… Nordine a réussi à me faire accepter l’invite, alors que j’avais pas trop envie. On devait manger le soir à Agen, ça fait quand même une bonne trotte et à neuf heures on était toujours au bar. Je comprenais pas trop, mais j’ai dit bon, on se pose pas de questions, laissons faire, il assure, c’est le rôle du mec. Chez les Arabes c’est comme ça, je suis la fatma, faut pas trop ramener ma fraise, du premier coup, surtout que la veille je m’étais pas faite chier…

Donc nous sommes partis tous les trois, avec Auguste derrière, et Nordine qui conduisait. Super voiture, cool, musique, génial, bien. la veille j’avais bu et ça ne me réussit pas. J’avais pas trop la forme, fumer ça allait mais fallait pas trop que j’abuse. J’avais dit que je ne toucherai plus une goutte d’alcool dans la journée, et je l’avais fait.

On arrive chez les amis. Une femme, le mec, le copain, tous allongés sur les canapés. Bizarre, mais bon. Coutume arabe : on t’invite, tu restes couché, c’est curieux mais passe. la fatma était là : Soraya. Une beauté, oh la la, une beauté.

Moi je le sentais pas, et je me sentais mal, et bon, que faire? Alors je leur dis que je suis désolée, que je m’excuse mais je fais mon petit stick… Chacun ses coutumes, hein? Il était pas content, Nordine, que je fasse des sticks, mais, moi je t’emmerde et je me le roule. Et les autres? il me dit. Oui mais j’suis désolée, moi on m’invite, j’suis comme ça, je leur ai rien demandé…

Et là Soraya me verse absolument un verre de Malibu. Méchante dose. J’ai refusé, j’avais dit que j’étais malade, que je toucherai pas ce soir.

Elle s’était déjà servie, les mecs buvaient autre chose et j’étais coincée, j’étais obligée de boire sinon j’aurais été impolie. Ça me plaisait pas mais j’en ai bu trois goulées, et là, quinze secondes après je me suis levée, je me suis excusée : là il m’arrive un truc par derrière la tête, hein, méchant, méchant, je me suis levée, et j’ai atterri sur le canapé.

Alors là j’étais mal. J’ai eu l’impression que je suivais quand même la conversation, derrière moi. A un moment, je prenais des baffes, mais vraiment fort, mais elles me faisaient pas mal, et je ne pouvais pas revenir; je pouvais pas, je pouvais pas, j’étais trop loin.

Et c’est là que… ça me paraissait déjà bizarre parce que, être défoncée, alcool et tout, bon, je connais. C’était pas la même chose, et ça m’a rappelé quand on me faisait des électrochocs, dans le temps, à une certaine période de ma vie, y a au moins vingt ans, oh oui plus de vingt ans. Quand on te fait émerger. Un truc médical, Pas la santé, le vin, l’herbe ou autre chose. Un truc médical, froid, figé; et j’ai replongé.

A un moment dans la nuit Nordine est venu, on a fait un petit peu l’amour, sans trop faire de bruit. J’étais pas sûre que ça soit lui qui m’embrassait, j’ai même cru que c’était Auguste. Ça s’est arrêté là et puis après, le matin vers cinq heures Nordine est revenu, il m’a dit qu’il avait dormi, que maintenant on pouvait repartir.

J’ai réussi à émerger, j’ai repris mes godasses. Je me sentais un peu trempée. Ça dégoulinait dans ma culotte, mais plus qu’à l’ordinaire.

Le lendemain j’ai revu Nordine et puis on s’est retrouvés au bistrot, puisque maintenant j’y prenais pension et que j’y étais chez moi.

J’avais ma salle pour aller fumer mon stick, parce que sinon… bon, discret, moi j’étais bien, là. Il y avait une bonne femme au bar, et un super beau mec, Karim, qui se demandait comment j’étais tombée dans les bras de l’autre, et pas de lui… Nordine est entré. Direct au zinc.

Ils m’ont fait un scénario à la con. Karim a raconté à Nordine que j’étais venue la veille avec Anna, l’après-midi avec les gosses boire une petite menthe à l’eau, ce qui était vrai, et puis qu’après ça, un mec était venu, qui m’avait fait un petit signe du doigt, et puis que j’étais partie avec. Con, le truc. Tout pour créer la jalousie.

Au début je les écoutait un petit peu, gentiment, mollement. Je me suis dit qu’on allait pas accrocher sur une histoire con comme ça, mais mon Nordine, il marchait à fond.

Ils comprenait pas. Ah ben j’ai dit : attends, Nordine, si tu te la joues jeune et jaloux, moi je vais te donner du concret. Et c’est là que je lui ai raconté qu’hier quand il m’avait raccompagné, après qu’on ait fait l’amour, et bien que j’avais fait l’amour avec Jeannot. Voilà.

la gueule de Karim. A côté, la gueule de Nordine! Elle était bien, hein, elle était bien! Je me dis qu’est-ce que ça va faire? Qu’est-ce que ça va faire? Ça bougeait bien, j’ai dit p’têt’ que j’vais m’prendre quelques coups… Ah! Ce sont les risques, hein…

Bon alors là, grosse discussion, on y a passé un long moment, j’en ai rien à faire, j’m’en rappelle plus… ouais. Suite à quoi Nordine était tellement merveilleux, malgré cette histoire, qu’il encaissait somme toute bien… Ouahhh, alors là ça c’est cool à un point! Parce que c’était vraiment le mec évolué, plus que la moyenne. Moi j’aime bien.

Un jour je l’ai fait venir chez moi, dormir dans MON lit, enfin même pas mon lit parce que j’ai pas de lit, je dors sur le canapé, avec la petite. Tout le monde a des lits sauf moi, je suis très bien comme ça, mais là, quand y a un problème de mec -c’est pour ça que faut pas qu’y en ait trop, parce que ça perturbe la maison-, il faut pas rater son coup.

J’étais persuadée qu’avec Nordine, c’était à vie. Je me voyais déjà au Maroc, Il m’avait raconté sa vie : il était divorcé depuis neuf ans, il allait me montrer les papiers. Bon, il avait une alliance, mais, non non, la sienne il la portait là -à l’auriculaire-, et il l’avait enlevée de là -de l’annulaire-. J’avais du mal à encaisser, ça passait pas, ça, mais je voulais pas accrocher, et puis je me suis entendue lui dire que je voulais qu’on se marie… il m’a dit : oui, ma chérie… Il était d’une gentillesse à n’en plus finir avec les gosses, quand il est venu à la maison. Il voulait m’emmener passer un week-end à Andorre, dans un hôtel chic, même.

On faisait l’amour, mais c’était le pied, et puis en plus fallait dormir dans les bras l’un de l’autre… et qu’il me tienne bien, puis surtout que j’aie pas froid…

Enfin bon, c’était comme si j’avais quinze ans. Enfin pour moi ça a commencé à dix-sept. J’y étais, total. A quarante-quatre ans ça fait un drôle d’effet.

Quand il est venu à la maison, j’ai présenté à mes enfants l’homme parfait. Arabe… Il faut dire que jusqu’à il y a peu mes théories c’était qu’au départ il y a des races humaines, et que ce sont des signes de distinction pour que chaque peuple s’épanouisse dans ses propres coutumes… et qu’il est souhaitable pour une harmonie générale que l’on respecte ces signes. Et je pensais aussi que si les choses se passent naturellement, on n’est pas attirés vers des cultures différentes.

Mais maintenant on est dans une période où tout ça a basculé depuis bien longtemps, et, compte tenu de tas de données actuelles, on peut se retrouver. Mais je n’étais jamais tombée amoureuse d’un Arabe. Surtout avec mes vieilles idées. C’était donc un grand pas dans mon évolution, où je me sens plus tolérante, hein, pas aussi raide. Donc, Nordine. C’était super…

Ça bougeait beaucoup à la maison, et j’étais toujours collée avec Nordine. Mais, il fallait bien que j’émerge de temps en temps chez Charles et Anna, et Charles il était FOU, FOU, FOU. Jaloux. Le soir il me cloîtrait presque.

Je me retrouvais avec Charles après cinq heures, sauf samedi et dimanche, à bringuer à droite à gauche dans les cafés et il me faisait des scènes, il m’agressait tout le temps. Je disais rien, j’étais en train de rigoler avec des mecs, certes, qui en plus étaient arabes. Je me sens bien avec eux, ils sont cools, ils sont beaux, la musique me plaît, et en plus j’ai un genre qui leur plaît : grassouille à point.

Charles m’a fait scandale dans tous les cafés, on se retrouvait à gueuler tous les deux comme des veaux parce qu’on adore ça. Hurler. Des fois il y en a qui nous disaient : mais vous allez arrêter tous les deux. On la mettait un peu en sourdine et on repartait après comme on voulait. Il était agressif. Il n’en pouvait plus, il a essayé plusieurs fois de m’empêcher de partir seule. Il me tapait sur la voiture comme un fou, il me menaçait, il me disait qu’il allait me taper. Il me disait : ce mec là, c’est un maquereau, c’est un maquereau, c’est un sale type et tout, faut que tu sortes de là, c’est pas bien, t’es complètement ravagée, mais tu y es plus, Dora, t’y es plus….

Tu dis ça parce que t’es jaloux, alors c’est pas la peine, arrête, ne t’énerve pas comme ça, tu fais ce que tu veux, moi je t’emmerde pas, je te dis rien, tu mènes ta vie, laisse moi… tu m’as dit j’fais c’que je veux, et tu me fais pas chier. Et lui, super nerveux : c’est un maquereau, c’est un maquereau, c’est un maquereau, c’est un maquereau!

Et ça m’est rentré dans la tête ; je me suis dit c’est pas possible d’être malade à ce point, de dire des choses comme ça. Et en plus Nordine est venu à la maison, chez Charles, le soir même. Charles : la GUEULE, la gueule de Charles, oh yeuh…

Ce que m’ont dit Anna et Valentine, ma fille, qui étaient là-bas, quand moi je partais, qu’elle se récupéraient Charles qui avait pas pu me retenir, et que c’était la folie. Anna m’a montré les bleus qu’elle s’est prise à cause de moi. Elle me les montrait gentiment : tu vois, regarde, ça c’est toi… Plein les bras, et j’ai pas vu le reste.

Elles m’ont expliqué, Anna et Valentine, il y avait la musique, Charles marchait, il dansait, toute l’après-midi : alors quand il marche et qu’il danse, elles disaient, il danse, il marche. On le connaît bien, il est quand même… hard. Et c’est pour ça que tant qu’il marche il nous fait pas chier plus que ça… Tout d’un coup BAOUM, ça le reprenait, ça repartait sur Dora et c’était la folie et alors là tout partait, le mur tapé, tout, et des tas de trucs comme ça et c’était, ça a été l’enfer, l’enfer…

Donc il me dit que c’est un maquereau. J’étais bien obligée de l’enregistrer. Je suis quand même une fille simple et directe, plus vite on va, mieux c’est, j’aime bien voir clair.

Je vais lui demander à lui, Nordine, il est le mieux placé pour savoir, ah, c’est vrai, hé ouais… Il me tardait de le voir.

Au café, tranquille. Cool, je le laisse atterrir quand il revient du boulot, pour pas trop lui sauter dessus. Monsieur était fatigué, en plus il avait fait des galipettes… mais peut-être un peu fatigantes. J’ai senti des trucs étranges, il m’avait énervée un peu aussi, il m’avait dit une horreur. J’ai profité de l’occasion, j’ai dit : au fait, euh, je voudrais savoir, parce que mon copain Charles, pour ne citer que lui, me dit, et puis en plus j’avais entendu d’autres trucs aussi. Anna : tu sais, il est connu par ci, par là, tu parles, sa femme! Il est marié, tout le monde connaît ses enfants, et bon, et j’ai dit d’un coup : est-ce que tu es un maquereau? Alors je lui ai posé la question. Alors, il me regarde, et comme je l’avais énervé quand même un petit peu, on s’est sentis… en plus il était super bourré. Il m’a dit que oui. Alors, bon, alors je me dis attends Dora, je me dis que la langue est différente, tout ça… Y a confusion, soyons clairs, comprenons nous, alors je lui ai dit : attends, on va détailler. Pour moi, un maquereau, donc par exemple toi, si toi t’es un maquereau, que moi je sors avec toi, -comme tu es un maquereau- moi je vais coucher avec des mecs et l’argent c’est toi qui le récupère… alors c’est comme ça?

Et il me dit : oui… J’hallucinais, j’hallucinais, j’avais le choix entre halluciner total, comme ça, ou de lui arracher la tête…

Après j’ai essayé de me calmer et de condenser ma parole parce que j’arrivais pas à en sortir une, et j’ai dit : mais tu trouves ça normal?

Oui, qu’il me dit, avec un bel accent arabe, qui m’excite je dois dire… -dans la gueule d’un mec comme ça, beau… Il faisait un peu Raph Vallone, tu sais, aussi. Super grosse bouche, comme ça, avec les dents en or. L’Arabe type.

Ouais, qu’est-ce que tu veux, il dit, quand des fois il faut, on s’arrange, voilà, c’est pas plus compliqué que ça…

Alors là j’ai compris. Et à partir de là, j’ai percuté dans un certain truc, curieux, et c’est là où c’est devenu grave, vraiment, pour moi, et où j’ai réalisé.

Bon, y avait le Malibu qui n’était pas net, mais y avait pas que le Malibu. C’est que moi, après ça, j’étais plus nette du tout, parce que Nordine non plus n’était pas net, et puis moi je me suis mise à pas être nette du tout, mais j’assurais un minimum, et puis même le minimum a commencé à foutre le camp. Là je ne comprenais plus rien, et je comprends toujours pas grand-chose.

J’ai pris un coup. Il ne peut pas y avoir deux versions, on est tous d’accord. J’ai merdé, pas de problème, mais, comment savoir? Et, c’est là que je reviens à une discussion avec Karim, au bar, pendant que Nordine bossait. Vu la belle gueule qu’il avait, il comprenait pas comment je n’avais pas été sautée par lui. Mais moi je préférais la gueule de l’autre. Les beaux gars, trop beaux comme ça ne m’excitent pas. Bon, à la limite, pas de problème, mais ça me… c’est pas une gueule qui me… c’est pour ça que je suis pas sortie avec Karim; puis bon, je peux pas sortir avec les deux en même temps, il y a quand même… faut pas quand même. Mais peut-être qu’un jour…

Alors on était là à table tous les deux, on discutait ensemble de tout ça. Il y avait eu le cirque dans le café la veille et il me parlait. Je faisais la gueule, je passais mon temps où à rigoler, défoncée, bourrée, ou alors à pleurer, parce que je ne comprenais pas, déjà avant de même plus rien comprendre du tout. Il m’a dit comment ça s’était passé en fin de compte avec Nordine : par les yeux… et il m’a dit : c’est les yeux, il t’a hypnotisée. Sur le coup j’ai rigolé. Mais c’est ça. Il m’a hypnotisée. Et ça, jamais je…

Un coup je me suis retrouvée dans un bar, à Fumel, un dimanche matin c’était, et il y avait une femme arabe, que je ne connaissais pas. Je connaissais personne, sinon un ou deux clients, qui discutaillaient un peu. la bonne femme arabe, là, Sarah, me dit : ah ouais j’ai entendu parler de toi… Bon. J’étais quand même un peu surprise. Et elle me dit qu’elle me connaissait, et puis elle me dit : c’est toi qu’était à Agen?

Sur le coup j’ai pas accroché, j’ai dit non, non, moi je bouge pas. Elle me regardait comme ça, et puis, j’ai dit : attends, Agen ça me dit quelque chose. Ah, je m’attendais pas à ce qu’elle m’en parle. Et, j’ai dit oui.

Elle m’a dit : je sais, je suis au courant… et… ah bon, j’étais un peu étonnée. Ça s’appelle le téléphone arabe, ça! Il fonctionne, hein. Là, ça faisait deux-trois trucs qui accrochaient et qui se contredisaient. Comme ça patinait sérieusement dans la choucroute, je me suis raccrochée un peu. Quels éléments sont d’un côté maquereau, et quels éléments font que mon mec me parle sincèrement?

Tu peux pas te tromper à ce point là, je me suis dit. Je m’en suis pas tapé qu’un seul dans ma vie. Des maquereaux j’en ai connu, mais pas d’arabe. Et là, si je veux être un minimum honnête, c’est maquereau, hein, puisqu’il me le dit, en plus.

Je me replante au bar avec lui. J’étais à côté et je ne disais rien, que de l’aimer, que de le regarder, que de me sentir à côté de lui, que… alors même que j’étais convaincue que c’était un maquereau. Il fallait que je parte. Un minimum de dignité, quoi, j’ai dit : c’est fini, c’est fini, stop, STOP. Moi c’est pas mon truc, ça n’a jamais été mon truc, mon gars. Je lui ai expliqué que des maquereaux j’en avais connu, que j’avais travaillé dans les cabarets, que j’avais fait la pute quand je l’avais voulu. Bien payée : cinq cent balles à l’époque. Et que quand j’étais pas payée c’était moi qui voulait, mais que jamais pour un maquereau…

Et que même quand ils me proposaient, c’était merde. Et comment je résistais? Grâce à mon état de défonce permanent, qui est le mien. Ça finissait toujours par : c’est trop. On peut pas, avec moi, on peut pas me coincer… enfin jusqu’à présent.

D’ailleurs, c’étaient mes copains, je sortais en boîte, c’était cool. Ah! puis mais! Après que t’avais bossé, à cinq heures du mat’ tu terminais, tu n’avais qu’eux et le patron, et moi je me suis toujours bien entendue avec ces mecs-là, et les filles comprenaient pas, elles étaient jalouses à crever. Ils me faisaient pas chier, ils me payaient à boire. Et je vous emmerde tous, je couchais avec eux pour le plaisir, c’était d’ailleurs très agréable. Ce sont des beaux gars. Moi à l’époque j’étais super mignonne; j’ai jamais été une beauté, mais j’ai toujours été mignonne et craquante, j’ai toujours eu le truc, peut-être tout simplement parce que les hommes sentent que je les aime. A dix-sept ans, je suis restée fidèle un an, et après à vingt ans je ne pouvais déjà plus les compter. C’était par centaines. L’hécatombe.

Revenons à Nordine. Donc je romps, c’est terminé. Mais je ne pouvais pas partir. J’étais à côté de lui jour et nuit, et je savais que c’était un maquereau; j’étais là, consentante. C’est pas possible un truc pareil. la folie. la folie. Je ne m’étais pas plantée comme ça depuis l’âge de dix-sept ans.

Quand Charles est arrivé au bar, j’étais scotchée à Nordine. On s’est engueulés avec Charles, la dernière fois. L’amour. Charles se colle à gauche du bar, il ne me regarde pas. Il savait que même s’il ne me parlait pas on finirait bien par le faire, et moi aussi je le savais. J’étais tranquille, ça me faisait du bien. Il me fait toujours du bien, Charles, même quand il m’engueule. Et à un moment je lui ai demandé : Anna elle a ramené les petits? ou un truc comme ça, cool. Contente, j’étais. Scotchée, mais contente. Eh ouais, pleinement. J’avais mon Nordine et j’avais Charles à côté de moi, c’était la totale.

Et il me répond comme à un chien. Qu’est-ce que ça peut te foutre? J’te connais pas, tu me parle pas… Il m’envoie chier.

J’étais contente qu’il me fasse la gueule. J’aime bien le voir en colère. Et, puis d’un coup il s’est dit merde ; c’était gentil ce que je venais de dire, alors il s’est retourné vers moi d’un air tout penaud : ouais ouais euh, les gosses sont ramenés, et tout, bon, bien…

Après, j’ai pas compris ce qui s’est passé, faut dire que j’avais décidé de picoler à fond. J’étais dans un état catastrophique, alors un peu plus, un peu moins… au moins que je sois complètement défoncée; en plus faut dire que dans ce café il y avait plein de lumières et que la musique était géniale : vibrations tam-tam, boum, boumm, boum-boum-boum, lancinantes, et Charles qui me hurlait sur la gauche, et Karim qui me hurlait pas sur la droite. Et ils étaient là et je sentais du côté arabe : quel côté elle va tomber? Tombera, tombera pas? C’était super intéressant, tout le monde s’éclatait, et après un moment j’ai senti Charles, m’enserrant dans ses bras, et je comprenais pas trop non plus, et ça vibrait fort, tellement j’étais défoncée et bourrée, et Charles m’a dit : TU VAS VENIR AVEC MOI, tu vas venir avec moi, d’un air super dur. Ouh, je me suis sentie toute petite, sous Charles, et là je me suis dit : vaut mieux mon Charles, qui a raison.

Et je suis arrivée à sortir du café. Je suis repartie avec Charles. Il m’a ramenée chez Anna et Valentine, où il y avait Sébastien et Estelle, où il y avait Bernard aussi, et j’étais dans un drôle d’état, et lui aussi.

On a mis la musique, on a fait la fête. Charles braillait : j’ai ramené Dora. C’était hallucinant, il disait à Valentine : regarde, j’ai ramené ta mère. Tout le monde pleurait, tout le monde se disait que tout le monde s’aimait, tout le monde se disait des trucs qu’on avait envie de se dire, se disait qu’on s’aimait, mais on se le dit pas tous les jours, y a des jours on se dit rien, plutôt on t’envoie chier plutôt qu’autre chose… Et y a des jours ça t’arrive tout comme ça… mais des trucs insensés qu’il me disait, Charles, des trucs TROP, trop, trop… trop… trop.

Les autres ne disaient rien, qui regardaient. En même temps j’ai failli me faire cogner plusieurs fois parce qu’il disait : t’as vu, à cause de toi, T’AS VU, A CAUSE DE TOI! Mais c’est pas possible!

A un moment j’ai quand même piqué ma petite crise de nerfs… J’ai pas pu, c’était trop, je voulais pas, je voulais pas, je voulais pas. Et Charles était là, et Charles il y voit clair. Il s’en rend même pas compte. Il est clair plus qu’il ne l’imagine. Mais il le voit par moi, il se découvre par moi, ça lui fait des trucs, mais moi aussi, pareil.

Après tout ça on s’installe au lit, Charles, Anna et moi. Ils se disent que Dora, ça va mieux et j’ai pensé que oui, moi aussi, surtout qu’il faut que ça aille mieux, et du coup ça va bien.

J’ai ressuscité ce matin. Enfin, le mot est un peu fort, mais ça m’a permis de me lever, de ne pas pleurer, d’être même à la limite en forme, de pouvoir rigoler à la gueule de Charles et Anna, en leur disant qu’aujourd’hui j’allais faire redresser le rétro de ma voiture, qui pendouille lamentablement depuis des mois, et je ne vois pas pourquoi si mon rétro se redresse, moi je ne vais pas y arriver. Je suis quand même pas plus con que mon rétro.

Dora X, en 1997

(à suivre…)

 

  1. Société des Gens de Lettres []
  2. Assistante sociale []
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Des coqs et du Pierre

14 août 2001

Font chier, ces coqs. Depuis six heures du mat’ ils gueulent sur la terrasse et un peu partout. Du coup je me suis levé tôt. Je viens de trouver un nouveau texte à traduire… dans le genre de La Liste, bien ricain et tout. Un vrai délice. Mais il faut déjà que j’en contacte les auteurs, savoir s’ils sont d’ac’ pour être en bonne place et en français sur le Sitacyp.

C’est parce qu’ils ont les crocs, les coqs, qu’ils cocoriquent à pleins gosiers. Faut les entendre, les coquelets, c’est trop drôle, avec leur cri châtré et qui se brisent les poumons sur le dernier côôô… De temps à autre, la poulaille émet des sons de petits dinosaures. Un concert assez peu rassurant. Y en a deux que j’ai repéré avec Annie et qui sont mûrs à point. Proverbe népalais : « Quand le coq te réveille avant l’aube, c’est qu’il est bon pour la marmite ».

Il est onze heures, je pianote depuis l’aube (pas que sur le site) et Annie vient juste de se lever. C’est les vacances. J’ai fait la bise aux minots. Shanti bouquinait, un gant de toilette humide sur le front. Elle s’est cogné le front hier soir sur la chenille pour grands à la foire de Pouliviac. Elle n’a pas froid aux yeux, la chipinie. Gaspard m’ouvre un tout premier œil, je le bise sur la joue. Grasse mat’. Ça s’agite doucement maintenant…

Il est une heure. J’ai préparé les dessins de Pierre, il ne me reste plus qu’à assembler la rubrique.

16 août 2001

Un vrai branleur, ce Cyp.

19 août 2001

 Où je cause enfin de l’ami Pierre :

***

LE PIERRE

Les réunions de parents d’élèves, on venait tout juste de tomber dedans. À l’école maternelle de Saint Pépin le Faux-Jeton, ça dépotait alors. L’instit des maternelles, une vieille peau amoureuse de son caniche toy, ne mettait pas les mioches en joie. C’est peu de le dire, et nous prîmes donc les devants, nous concertant chaque matin au moment du dépôt de nos progénitures. Et c’est ainsi assemblés à râler qu’un petit soir, nos coudes anesthésiés sur les tables vernies de la cantoche, que nous rencontrâmes le Pierrot et sa chérie avec lesquels nous nous sentîmes illico de bien crochus atomes. C’est que le Pierre est peintre et pas des moindres. Inutile de chercher sur le Net, vous ne le trouverez pas. [NVDF − note venue du futur – 5 août 2015 : on peut désormais trouver, en cherchant bien, quelques articles causant de Pierrot sur le Net] Puis Pierre a arrêté de peindre. Il installe des antennes pour téléphones portables et pare de vitrages les immeubles élevés. Pierre donne dans les travaux acrobatiques, de nos jours. Il faut manger.

Pierre dessine les filles comme pas deux avec ses doigts pourris, d’ailleurs je le gronde et l’enjoins de s’y remettre. Évidemment, faut croûter et je comprends bien : j’ai le même problème que Pierrot, à savoir une famille et deux mioches pour lesquels il est très difficile d’annoncer les restrictions en cours… mais qui pigent.

[NVDF du 5 août 2015 : le petit diaporama ci dessous est une sélection des tout premiers dessins de Pierre datant de 1998/1999, effectués entièrement sur ordinateur − avec des moyens très réduits à cette époque. La disquette avait claqué en cours de route et ce n’est que tout récemment que je suis parvenu à récupérer ces fichiers perdus, avec beaucoup de difficulté.]

Accueil » Des coqs et du Pierre » Pierre Favre - Dessins » Pierre Favre - Dessins
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La fuite

Pas de doute, l’Internet est chose magnifique, parfois. Aujourd’hui je me mets à raconter ma fuite… Roger attendra, lui. Anton Alain m’a envoyé un courrier ce matin, pour m’entretenir du site à cyp et me refiler un lien vers le sien : http://derives.free.fr/

Et là, et là…. il me renvoie à de la vieille histoire… à quand j’avais quatorze ans. À Bambois, Mélu, Pagel, Franz et les Vosges… à la FUITE…

***

Rappel : j’écris tout au jour le jour et quand ça me chante ; je modifie et biffe, je rajoute et fais ce que je veux ; rien n’est définitif ou alors je le dis.

[NVDF (note venue du futur – 28 juillet 2015) : cette page, publiée originellement en 2001 sur le Sitacyp, n’était qu’une ébauche destinée à être enrichie au fil du temps. Comme les événements s’étaient précipités à cette époque − nous devions déménager de notre vieille bicoque (la Cazelle) louée au fond des grands bois du Périgord et trouver à nous reloger en urgence −, elle est restée en plan pendant quatorze ans. J’en reprends donc la rédaction en augmentant grandement son contenu : c’est plus que nécessaire.]

Allez, je plonge.

Je rentre la mob − une Peugeot 104 − au garage, j’ai quatorze ans et la tignasse. C’est le mois de mai. Demain, première épreuve du Brevet[1] Je sors une pile de disques et un carton à dessins de la sacoche. Dans le carton, il y a la maquette d’une affiche pour un petit festival local de musique de sauvages. Je suis chargé par la bande des allumés du collège de la peaufiner : ce sera la première d’une longue série. Les petits bricolages dans le genre, c’est mon truc. Comme réparer les petits appareils domestiques : du réveil-matin à l’aspirateur en passant par le poste de télévision.

À contre-jour je vois soudain le paternel. Il titube. Il sent le vin, très fort. Ses lunettes sont légèrement de travers. Je vois qu’il m’en veut mais je ne sais pas pourquoi. Je crois que c’est gratuit. Tout est toujours gratuit avec lui, surtout les beignes. Il m’arrache les disques pour les jeter par terre, il m’empoigne les cheveux et me les arrache, il me cogne à coups de pieds et de poings. Je tombe. Il n’arrive même plus à articuler tellement il est bourré.

Je me rebiffe soudain. C’est la première fois. La seule. Je ne frappe pas les gens : c’est ancré en moi, profond. Mais là… Il se prend un pain, un seul, pas bien fort et mal ajusté dans les lunettes qui lui pendouillent maintenant sur l’arête du nez. Il se retrouve le cul à terre sur la chape froide au milieu des disques éparpillés. Il est sonné, il souffle fort.

Je monte à la cuisine et prends mon vieux manteau et dis trois conneries définitives tout haut. La mère ne tente rien, elle est clouée, l’écumoire à la main. Je pars. La nuit est noire à grands souhaits. Le mien ne s’est pas encore fait son petit jour, mais par le kilomètre de goudron bouseux qui mène au carrefour de la colonne, à Orschisheim, il pointe à l’horizon. Je vise le grand lampadaire au sodium au loin et c’est ma seule lumière. J’ai le cerveau gelé. Il vaut mieux. Ne pas penser. Aller droit devant.

À peine arrivé je tends le pouce et un camion s’arrête ; je n’ai pas même pris soin de regarder vers quelle direction j’allais. Le chauffeur est peu loquace, la radio joue à fond des airs de oum papa venus de l’autre rive. Il me dépose pas loin de Lapoutroie vu qu’il bifurque là. Je marche un temps dans la nuit, jusqu’à un fossé sec où je m’affale.

*

Je n’ai pas faim ni soif. Au réveil ma première pensée est pour ceux du lycée qui planchent aujourd’hui sur la première partie du Brevet. Pas moi. Plus jamais. Ouais. Ouais. Il y a un panneau dans la montée : Ribeaugoutte. Ça me dit quelque chose. Au lycée il y avait une prof d’histoire du genre babacool à lunettes, qui ne jurait que par les gens de Ribeaugoutte. De Bambois plus précisément, où vivaient d’authentiques bergers tisserands de la nouvelle génération : celle du fameux retour à la terre prôné par les magazines underground.

Il y a une montée dans les bois, qui serpente au flanc d’un beau vallon. Tout essoufflé je me pose auprès d’une ferme tout en long. Il est tôt le matin et j’attends, assis, le nez au paysage. J’ai des étoiles dans ma tête.

Une femme sort enfin de la maison, longue et maigre, cheveux frisés, suivie d’un homme au dos voûté et d’un petit enfant. Le femme s’adresse à moi, elle me questionne et je lui explique tout, calmement : la fuite, la fuite, la fuite, et pourquoi la fuite aussi.

Elle me dit que je pourrais aller chez Franz, un peu plus loin, qui est chevrier et vient tout juste de s’installer. Qu’en attendant on pourrait prendre le petit déj’ ensemble. Qu’elle ne voulait pas, vu mon âge, savoir mon nom et qu’elle m’en donnerait un maintenant. Un nom de guerre.

− Tu as une tête à t’appeler Cyprien, toi.
− Cyprien ?
− Cyprien.

Je n’ai pas réfléchi et j’ai dit oui tout de suite. Cyprien. Faudra que je m’y fasse. J’ai eu le temps, depuis.

Elle s’appelait Mélusine. Mélu. Claudie, en fait. Mélu !

 

 Photographie de 2014 illustrant sa page Wikipédia.

*

Le plus jamais Pascal que je suis maintenant se gratte le crâne. Et que va-t-il advenir du tout nouveau Cyprien, hein ?

*

C’est cool, chez Franz. Il a une soixantaine de chèvres alpines avec le lait desquelles il fabrique du fromage. C’est un type râblé, costaud, trapu et du genre maçon. Je me souviens de bribes, c’est loin tout ça. Il ressemble au Godefroy de Bouillon des vieux livres d’histoire. Ou bien c’est à Bayard. Il vit seul pour l’heure, avec un chien à poil dur qui ne mange pas de viande, dans une ancienne colonie de vacances jouxtée d’une chapelle déconsacrée − qui désormais sert de chèvrerie.

Je crèche dans une des pièces de la colo qui est en chantier. Les biquettes et compagnie, c’est pas trop mon truc. Franz m’explique comment faire avec alors je fais avec. Je n’ai que quatorze ans, je ne sais rien de rien à rien et je porte en moi la rupture. Je me cramponne. Mais c’est tellement un milliard de fois mieux que ma vie d’avant. Il y a plein de moments agréables : les tablées de copains de passage, le ramassage du lichen et des myrtilles pour teindre les toisons des moutons de Mélu et Pagel. J’aime être seul dans les grands bois. Je n’ai jamais été seul en famille, jamais. Je découvre les délices du silence. Les jours qui coulent. Rien ne bouge et tout se met en place, tout se cicatrise. J’aurais pu y passer ma vie, à Bambois, sauf que j’ai la bougeotte. Je sais que le monde n’est pas loin, à Strasbourg tout au plus, mais il ne faut pas que je bouge. Je suis mineur et mes parents ont bien dû déclarer ma disparition aux gendarmes. Eh bien non. Rien ne se passe.

*

Un mois plus tard, en juin-juillet. On vient de rentrer les foins et ça me pique de partout. Je répartis le fourrage dans les mangeoires. Franz est au pré. Je chantonne un truc, la-la-li-lalala. Je suis dos à la porte, la lumière s’affaiblit soudainement. Je me retourne et je vois ça : mon père à genoux, mains jointes. Ma sœur, dix ans, debout à ses côtés, en robe blanche et les cheveux défaits. L’irréel total. L’absolument innatendu.

− Oh ! Je t’en supplie, Pascal, pardonne-moi !

Et ainsi de suite à la ritale à mort pendant des minutes. Mais pas longtemps vu que je ne lui ai pas laissé le temps d’achever. Ni une ni deux : j’ai sauté par la fenêtre, direction la forêt. J’ai couru, couru. J’ai erré longtemps jusqu’à la tombée du jour. Et puis j’ai vu que la voiture au vieux n’était plus là. Je me suis approché de la laiterie sur la pointe des pieds. Franz était seul. Le vieux lui avait causé : il était d’accord pour que je reste là. Il n’avait pas le choix.

*

Je me souviens de Pagel et Mélu malheureux comme des pierres quand une partie de leur troupeau partait à l’abattoir. Mais qui le laissaient partir quand même. Il faut manger, aussi.

*

Je me souviens d’un incendie qui avait pris au pré, dans les genêts, et que nous avions éteint, Franz et moi, à coups de couvertures… un énorme incendie qui avait bien failli mettre le feu à la maison.

*

Je me souviens surtout d’un magazine. Un de plus. Vroutsch, ça s’appelait. Un magazine underground strasbourgeois et dedans il y avait des petites annonces gratuites, dont une qui demandait un homme à tout faire pour une troupe de théâtre, le temps d’une tournée dans le Sud de la France.

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(à suivre…)

  1. On disait le BEPC à l’époque. []
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À la casserole !

31 juillet 2001

Plein de corrections un peu partout, et des images. Je m’installe dans le site, le site est devenu mon espace.

3 août 2001

Ouais, ouais, je sais, trois jours sans rien. Mais j’ai un alibi : j’ai turbiné comme un chien à gauche et à droite. Un chômeur qui bosse. Ben oui. J’ai fait plein de mécanique ordinatoriale chez les potes, déjà. Quand y a un bug, c’est Cyp qu’on appelle. J’suis une hot line à moi tout seul. Et quand on commence, on sait jamais quand ça finit. Souvent très tard, souvent je passe la soirée en bande. Voilà. J’ai envie de mettre quelques images, aujourd’hui.

Illustration © Annie et Cyprien Luraghi - 2000/2015 - ICYP

Oui, c’est une de nos poulettes. Et pourquoi cette image ?

Primo, Annie vénère ses gallines. Pas plus idiot que le cargo-culte, certes, et tout aussi exotique.

Secundo, dans sept mois et demi on risque fort de ne plus savoir où les loger, nos poules… et nous non plus.

Et puis il faut pas croire : l’observation des poules est au moins aussi intéressante que celle de bien d’autres animaux sauvages, et moins risquée que la chasse aux tigres. Encore que pour les attraper, nos poules, il faut se lever tôt. C’est du poulet coriace et qui vole, tant qu’à faire.

 

 

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