Je profite d’un long week end pour glandouiller, donc aller au cinéma. J’ai choisi Dark Shadows de Tim Burton plutôt que Intouchables 2. En effet, le nouvel opus de Burton me semblait plus roboratif que le film d’Audiard. Passons sur les considérations concernant l’oeuvre de ce fêlé de Burton. Elle est d’une qualité irrégulière ; et alors ? Marre de ces puristes qui n’aimeraient zieuter que des masterpieces, alors que le charme du ciné se situe dans les imperfections, les erreurs de casting ou les approximations, qui ne manquent pas dans Dark Shadows.
L’histoire. Une famille quitte l’Angleterre du 18e siècle pour l’Amérique. Elle s’établit dans le Maine et prospère dans la pêche. C’est la famille Collins, protestante et entreprenariale qui va jusqu’à donner son nom à la cité qui dépend d’elle. Mais le hic, c’est que le fiston Barnabas trousse de la gueuse à qui mieux mieux… et tombe sur une fâcheuse qui s’entiche de lui et accessoirement de sorcellerie. Il tombe enfin, le Don Juan de la Nouvelle Angleterre, sur une amoureuse, et paf, la sorcière qui n’avait pas de balai dans le fondement mais une sacrée rancoeur se venge en suicidant la donzelle, par pure jalousie. De dépit, le jeune homme se jette d’une falaise, mais ne meurt pas. Pour cause, Angélique la recalée le transforme en vampire avant de le dénoncer à la vindicte populaire. Il sera enterré pour l’éternité. Sauf qu’un tractopelle, va le délivrer deux siècles plus tard.
Evidemment, la sorcière n’est pas morte, elle est devenue la personne la plus en vue du bled. Barnabas le vampire veut lui rendre gorge tout en rasssérénant ses descendants cloîtrés dans l’immense demeure familiale. La baston s’annonce sévère. Bon, comme tout vampire qui se respecte, il tue allégrement quelques prolos et hippies – nous sommes en 1972 – avant d’affronter la ghoule, qui possède, ma foi, des arguments poitrinaires bien achalandés.
Un bon Burton. Bon OK, la séquence qui précéde le générique est trop explicative, la voix off – je kiffe pas trop le procédé – plante le décor un peu trop ostensiblement, elle est surtout l’occase pour le réalisateur de montrer ses prouesses, indéniables, quant à la mise en scène, sans 3D qui plus est. Mais après, visuellement, le gothisme est tout simplement époustouflant. Vient la plongée dans les 70′s, dans lesquelles le héros, complétement décalé, se perd puis s’adapte avec volupté.
Certes, les références musicales et cinématographiques foisonnent, plaisir de cinéphile bis oblige, cela va de la blaxploitation à un concert d’Alice Cooper – c’est la plus laide des femmes dixit Barnabas – au meilleur de sa forme et de sa zique, c’est-à-dire il y a très longtemps. J’ai retrouvé ce qui fait la force et et la farce de Tim Burton, du Beetlejuice dans les situations, du Ed Wood pour l’empathie envers les paumés, du Mars Attacks dans les coiffures et les bastons, du Edward aux mains d’argent dans les séquences plus dramatiques, du Sleepy Hollow pour l’ambiance. C’est foisonnant et souvent très drôle.
Un des intérêts du film réside dans le décalage entre le pseudo-aristocrate et le monde moderne. Les dialogues sont savoureux, les situations itou. Barnabas s’essaye à la langue du 20e siècle ridiculement, il découvre la télévision, les femmes médecins, l’asphalte ou les lampes psychadéliques, enfin la libération sexuelle qui donne une scène d’amour anthologique.
Johnny Depp en fait des caisses, Michelle Pfeiffer aussi, quoique méconnaissable. Il y a un Dracula sympatoche, une sorcière…et même une jeune louve garoute, Christopher Lee donne la réplique à un vampire, une agralante doctoresse fellationne un vampire…qui aussi se brosse les dents, des mioches déjantés et des fantômes poétiques. C’est plein de…tout…émotion, gravité, légéreté…et d’invention visuelle.
Trop tard : c’est pas d’heure. Avant l’heure : il n’y a pas d’heure.
Il y a le chemin tracé et celui qui reste à parcourir, quelle que soit la voie empruntée. Souvent je compare l’Icyp à un petit navire fendant les flots de l’océan Octétique en solitaire, loin de la flotte amirale et des flottilles. Mais je ne suis un terrien et c’est sur mes deux pinces que dans une vie précédente je fendais les vagues rocheuses des montagnes de l’Himalaya.
Remonter la vallée, franchir le col et redescendre la suivante jusqu’au prochain pertuis ; s’exposer au danger car si les monstres abyssaux n’existent pas que dans l’esprit des marins, les démons de la tempête ne sont pas chimériques dans la tête du montagnard : ils prélèvent leur quota de vivants et les envoient bouffer les pissenlits par la racine régulièrement.
C’est pourquoi il convient de ne pas fanfaronner face aux éléments naturels : ils sont considérablement plus puissants que nous autres, misérables voyageurs.
Il aura fallu cinq ans pour remonter cette vallée sinistre peuplée d’aborigènes hostiles et odieux : demain j’ignore ce qui m’attend sur l’autre versant. En attendant je profite de mon petit bonheur : passé le dernier raidillon dans les éboulis noirs, le replat herbu est agréable à la semelle de mes croquenots et le sac paraît soudain plus léger, comme l’air ténu dans lequel baigne le torrent déboulant.
Comme à chaque sommet de col, je pousse la beuglante joyeuse : KI KI SO SO LHA GYALO !1
Demain ce sera le premier alpage, et le premier lait de la première dzomo2 et puis après la première pause : en route.
Il n’y a pas que le cul dans la vie. Mais un peu pas mal tout de même. Sans sexe, que serions-nous sinon des espèces de tristes myxomycètes ? Sans sexe, pas de déconnologie : au grand dam des biomormons − ces saloperies de puritains des temps modernes − les grosses blagues de cul nous font rire grassement. Le cul est un des ciments liant ces êtres si différents les uns des autres que nous sommes. Et il est aussi à l’origine des toutes premières discussions de joyeux drilles partant en vrille qui nous caractérisent et que le monde entier nous envie − nous jalouse : je le dis tout net.
Or donc tout a démarré en 82 quand les DNA avaient lancé l’expérience Grétel : l’ancêtre du Minitel. C’était gratuit et réservé à quelques dizaines d’utilisateurs, dont une vieille copine − pseudonyme : Gnominette − qu’était en manque de mec. Ce réseau expérimental n’avait pas été conçu pour la discussion, mais un bidouilleur ingénieux eut vite fait de trouver le moyen d’arranger ça : le premier forum de discussion venait de naître. Et dans la foulée le premier pseudonyme olé-olé apparut : « Peggy la cochonne ». Le succès des messageries roses a culminé avec le célèbre 3615 ULLA à partir de 1988 : une usine à pognon.
Aux USA, les premiers groupes de discussion de Usenet balbutiaient, à la même époque. Mais le concept était autrement plus affriolant que celui du Minitel : gratuit, totalement décentralisé et sans modérateurs. Les premières années les forums étaient purement techniques : échanges entre profs de facs et informaticiens principalement. Et puis des étudiants ont commencé à y accéder1 et là tout a basculé.
Au commencement Dieu créa les étudiants en rut et les ordinateurs, et Il les connecta entre eux…
Il y eut trois groupes de discussion débridées initiaux : alt.sex, alt.sex.stories et enfin : alt.sex.bondage. C’est sur ce dernier que les premiers déconnologues distingués − nos vénérables ancêtres − ont commencé à sévir et à TOUT inventer. Le hors-sujet d’abord, sans lequel nous ne serions pas : en effet ce groupe était dédié au BDSM, 2 sujet maintenant facile à aborder, mais qui ne l’était pas du tout à l’époque. Donc tomber la cravache cravate et causer de frichti était aussi salutaire que quand nous autres sur l’Icyp, passons de débats philosophico-politiques à la recette du poulet aux asperges.
Et puis le plaisir d’écrire en ligne, de bien tourner ses phrases, de faire des bons mots ou des calembours débiles, de publier des histoires réelles ou inventées : plusieurs grandes plumes s’y sont affûtées, dont celles d’Elf Sternberg3 et Mary Anne Mohanraj4 : l’internet, c’est l’écriture comme je dis souvent. Et quelques autres tout aussi douées, restant anonymes… dont les fameuses Saltgirl et STella. Saltgirl a été la première à parler ouvertement sur le réseau, de sa sexualité très particulière en termes directs et crus, en s’affichant souvent avec son vrai nom, prenant des risques considérables dans une Amérique puritaine. Et STella a tout simplement inventé le raout déconnologue : ça s’appelait un burger munch, néologisme plus tard abrégé en munch5 : une réunion de joyeux convives autour d’une tablée de hamburgers mitonnés, au resto du coin. Dans ces raouts ça ne causait pas spécialement de cul, bien au contraire : c’était une manière de prolonger les papotages du forum et de se claquer la bise pour de la vraie.
Pour qu’un forum pulse, il faut tout ça et encore et surtout : que les gens y soient les plus divers possibles. Ce qui était le cas de celui dont je cause : il y avait des intellectuels, des midinettes, des gros ploucs, des dandys, des scientifiques, des patrons de grosses boîtes, des petits employés, des chômeurs, des super branchés sadomasos californiens et des infirmières collet monté de l’Indiana. Des vieux, des jeunes, des fauchés et des rupins. Des républicains, des démocrates et des gauchistes dépenaillés. Pas de fachos : ces gens-là n’étant pas des bons vivants. Et un mécano : le leur s’appelait Michael et arrangeait le coup quand le serveur déconnait, ou que quelqu’un galérait pour publier un texte un peu trop long. Plus c’est mélangé, mieux ça marche : règle numéro un.
Les trolls n’existaient pas encore, et personne ne cherchait alors à péter plus haut que son cul comme ça se fait de nos jours sur tous les grands forums : il n’y avait que 2300 commentaires par jour, publiés sur la planète entière en 1989, émanant de quelques centaines de personnes. C’était bon enfant et pourtant les sujets abordés étaient profonds et graves, bien souvent… entre les parties de rigolade salvatrices.
23 ans plus tard je suis assez fier que l’Icyp soit ce qu’il est : un des bons fruits de cette bonne graine. J’y suis pour pas grand-chose, n’ayant fait que respecter mon credo personnel d’électron libre en mettant mes petites idées à l’œuvre sur le terrain, comme toujours. Alors bien sûr c’est différent : tout le monde ne fout pas les pieds sur l’Icyp, c’est clair. Je bloque le portillon d’entrée comme bon me semble. On n’est plus au siècle dernier : il suffit de voir ce que sont devenus ces antiques forums de Usenet que je cite dans ce billet, pour se rendre à l’évidence : c’est pourri de spam et c’est la foire aux trolls depuis au moins quinze ans. Ici n’entrent que des gens bienveillants et bons vivants, ne cherchant pas noise à leur prochain, lui fut-il opposé en tout ou quasi : c’est le seul et unique critère. Une fois dans la salle : « fays ce que vouldras »… et pour celles et ceux qui penseraient connement que ça voudrait dire que l’Icyp est un forum libre et sans borne, qu’ils se détrompent vite en lisant lentement comme on déguste un grand cru, les chapitres dans lesquels Rabelais parle de l’abbaye de Thélème. N’entre pas qui veut.
***
Et il y eut l’Infirmière Jones − Nurse Jones − et plus rien ne fut comme avant. Elle a été la première à réaliser ce qui allait se passer… enfin : elle s’est légèrement gourée tout de même, l’internet en gésine n’allait pas devenir que l’instrument de la thérapie planétaire dont elle rêvait, hélas. J’ai passé pas mal d’heures la nuit dernière à retrouver ce commentaire… culte :
26 octobre 1991 Sujet : N’est-ce pas curieux
De l’Infirmière Jones :
Jadis, avant d’avoir lu Saltgirl, je pensais être une perverse solitaire isolée. Puis j’ai lu ASB6 et découvert qu’en fin de compte je n’étais pas si malsaine que ça. En fait j’ai même été choquée et (si j’ose) : débectée par certains commentaires.
N’est-ce pas curieux que désormais je sois devenue désireuse de tolérer − voire de comprendre − les perversions des autres, de manière à trouver un foyer pour mes propres perversions. Pensez-vous qu’il soit possible que l’idée sous-tendant les discussions du type de celles d’ASB ou genre, soient les prémisses de quelque chose de gigantesque ? D’une thérapie de la tolérance pour le monde entier ? Si une pedzouille prude/perverse du Midwest telle que moi est devenue capable d’apprendre la tolérance, alors peut-être qu’un jour des milliers d’autres personnes, apprendront à leur tour qu’elles ont leur place dans le monde en parlant − sous anonymat pour certaines − au reste du vaste monde, ainsi. Quelqu’un devrait se soucier de sauvegarder tout ce qui se dit ici.
Imaginez : vous pourriez avoir été ici alors que Freud, Darwin ou Einstein étaient en train de faire des expériences et d’être à l’origine d’une IDÉE GÉNIALE. Le concept de thérapie planétaire est fabuleux. Si ça devait arriver un jour, quelqu’un écrirait un bouquin sur comment tout ça avait démarré, à tous les coups…
Désolé, c’est vendredi soir et il est bien tard, et comme toutes les fins de semaine j’ai tendance à faire de la philosophie à trois balles.
L’Infirmière (C’est qui c’te dame toute vêtue de blanc/Libère mon peuple7 ) Jones
Tout y est dit, je trouve ;-)
Et dans la foulée, je remets en ligne son récit autobiographique − le plus ancien jamais publié sur ce support flambant neuf − : La Liste. Je l’avais traduit il y a douze ans. C’est… chaud chaud chaud… et très marrant, vous verrez : il faut faire un réel effort pour se plonger dedans mais vous ne regretterez pas (cliquez pour le télécharger) : La Liste (Colonne Un) par Nurse Jones (3)
Sur des idées de Marina, Mon-Al et Paul Durand, dans les commentaires du précédent billet : CLIC
E la nave va !
Depuis leurs facs : les ordinateurs coûtaient une fortune. [↩]
L’Accident Quantique Majeur est assez similaire au nirvāna : indescriptible et immanent, permanent et à portée : difficile à saisir et partout en même temps, en tous temps.
Pour certains il est le sauveur des religions messianiques et pour d’autres, un politicien charismatique ; le point de focalisation des fantames inassouvis ; une chimère.
l’AQM est l’entre deux fromager : ni pâte molle et fadasse, ni serial killer de papilles ammoniacal ; ni gouda mou1 , ni faux camembert discount trop fait puant le fion de gniaf, ni quoi ou qui que ce soit d’autre car l’AQM n’est personne et pas une chose non plus. Il n’est ni le sondage ni son résultat : l’AQM se fout complètement du remue-ménage dans la ménagerie ; il est bien plus fortiche, tapi et prêt à surgir de son quantum pour se déployer, majestueusement tutti quantique en chacun de nous n’importe quand, et surtout quand ça lui chantera car son mystère est entier et nul ne connaît Ses voies.2
Je le savais avant le départ, que ce serait la dernière grande virée1 avant d’échanger les croquenots contre une paire de charentaises.
Je le savais quand je l’ai fait : en posant le sac à dos ici, ce sentier népalais serait le bout du voyage. Ses bretelles n’arracheraient plus mes épaules. Le sac a pris le coucou à l’altiport de Lukla dans la soute à bagages, puis s’est enquillé dans le gros zinc jusqu’à Roissy. En France.
Il y a 22 ans jour pour jour, le premier mai 90.
Après ça je suis retourné quelques fois en Asie, de plus en plus rarement et puis fini. La France. Coincé au sol, à la fois volontaire et contraint. J’avais fait mon temps comme guide de voyages et n’ayant pas envie de devenir gaga à force de bouffer de l’humain comme du maïs à gaver les canards gras, valait mieux pour moi changer de vie. Ce n’était pas la première fois : c’est bien de changer radicalement ; j’emmerde la routine autant qu’elle emmerde le monde : énormément. Il faut casser la coque de temps à autre quand ça craque aux entournures : c’est salutaire.
Donc ce premier mai-là, c’était spécial. Je n’allais pas rester que quelques jours ou petites semaines avant de retourner au pays ; le pays ce coup-ci il commençait à Roissy. Dans un taxi glissant dans le silence sur une route très large et toute lisse avec des myriades de bagnoles ovoïdes parées de clignotants géants. Et des panneaux gigantesques partout, de part et d’autre et même au dessus. Zéro klaxon. Ni biquettes ni poulets errant sur la chaussée. Pas la moindre bouse de vache aplatie sur l’asphalte. Rien. La ouate froide. Pas un seul chien galeux : rien que des pylônes et taximan qui ne bronche pas. Et puis l’air humide comme une éponge, même sous leur petit soleil. Leur : tout de suite ça me fait toujours le même coup : là-bas j’étais l’étranger et ici aussi, mais considérablement plus. C’est gris ciment et plein de visages aussi pâles que le mien et pourtant je ne suis pas des leurs. Je n’ai rien contre eux : ils sont comme tout le reste ici : ils glissent, furtifs, et jettent de brefs regards, avec dedans souvent une sorte de peur. Ici on peut se déplacer dans une foule sans échanger autre chose dans le regard, qu’un faible clignotement d’ampoule électrique.
Ils parlent une autre langue : la mienne. Je ne comprends pas tout. Même dans les magasin c’est pas évident. Le rituel aux comptoirs est tellement guindé qu’on les dirait se mouvoir comme dans une pâte d’amidon. Dans le train qui va vers Niort ça me frappe : le hurlement des roues dans les virages me parvient à peine : tout est assourdi, molletonné à tel point qu’on entend même ses acouphènes. Capitonné : tout est un peu comme chez les fous : on ne veut pas que vous vous fassiez du mal, ici. Il y a sécurités prévues pour ça. Partout. Les voitures roulent très vite mais elles n’écrasent pas grand-monde. Voilà, c’est pour ça : il n’y a que peu de piétons donc le risque est plus faible ; sauf dans les grandes villes mais là c’est difficilement possible parce que tout le mode s’arrête aux feux alors même qu’aucun flic n’est en vue. Autour des tranchées de leurs chantiers, il mettent des barrières pour éviter aux passants de tomber dedans. Ils n’enlèvent presque jamais leurs plaques d’égout en fonte noire : comme ils n’ont pas de mousson, leurs égouts ne refoulent pas, ainsi leurs plaques ne se soulèvent jamais toutes seules. Il ne leur viendrait pas non plus à l’esprit d’aller chercher des clopes dans des rues inondées en tâtant du gros orteil pour savoir si au prochain pas ils seront avalés par les égouts. Ils osent peu.
Niort, c’est la mort. Pas aussi mort qu’Orléans, mais presque. À Niort tu sais tout de suite que tu es en France : quoi de plus français que Niort ? Comment dire… c’est propre sur soi et sobre ; d’un bon goût assez chiant qui doit saper le moral à la longue. Le peu de mendigots que j’y ai vu ne faisaient pas pitié. Or un mendiant se doit d’éveiller la pitié : c’est son métier. Ici ils font semblant très mal, mais les gens leur donnent quand même des sous. Un clochard niortais ne tiendrait pas une semaine à Patna.2
Heureusement qu’il y avait Annie et son frangin, à Niort, sinon je n’aurais pas survécu, tant le choc est puissant, venant de si loin, si longtemps. Escale obligée avant mon chez moi au fond des bois du Périgord, dans le Lot. Jusqu’à ce mai, ce n’était que mon camp de base : ma guitoune de pierres sèches entre deux voyages avec son gros bosquet de bambous tout en en bas, tout au bout du chemin.
Et puis il y a eu le premier été en France et un temps je me serais presque cru de l’autre côté et puis il y a eu le premier hiver et la première guerre pétrolière contre Saddam Hussein et là je me suis retrouvé vraiment cloué au sol comme tous ces avions désertés par des voyageurs à la petite semaine, morts de trouille. Le froid mouillé qui s’insinue jusque dans les os ; aussi glacé que le jargon des bureaucrates.
Et le feu de chêne sec de trois ans dans le vieux poêle, et une table carrée en bois d’arbre, et une tripotée de fameux amis… et la petite ménagerie : loin, loin des donjons érigés sur les cendres d’hérétiques et des mairies roides du pays des citoyens napoléons.
La Transe Himalayenne, une longue balade à pinces de dix mois en 1989/90. [↩]
Une ville de la plaine du Gange vraiment éprouvante et apocalyptique, misérable, dégueulasse au possible et dotée d’un climat aussi terrifiant que sa pollution : lire la fiche Wikipédia. [↩]
Les chiens sont mes copains. C’est poilu et chaud, ça pue pire que du vieux frometon à l’usage, ça se laisse tapoter et c’est ou bien très con ou très futé. C’est très humain, un chien. D’ailleurs ça mord.
Tout petit, je passais les jours sans école sur les chantiers sauf les dimanches à cause de la messe. J’adorais ça : voir le vieux travailler avec les deux ouvriers de l’entreprise ; monter des murs, tirer des chapes, poser le carrelage. Pour les petits travaux je filais le coup de main : frotter les joints du carrelage à la sciure, cirer le dessus des tomettes avant la pose pour pas que le ciment les souille. Passer les plaques de petits carreaux, laver les outils. C’était bien, j’aimais beaucoup. Assortir les carreaux cassés pour en coller sur les terrasses des belles villas : fallait pas me le demander deux fois, par exemple. Cent fois mieux que les legos.
C’était presque toujours des grosses baraques de gros rupins : l’entreprise était réputée pour la qualité de son travail, vieille tradition familiale oblige. Quand les clients venaient sur le chantier, j’étais la mascotte : le bon petit toutou que ces dames pomponnées et ces messieurs calamistrés tapotaient gentiment sur la tête. Ils étaient d’un autre monde où tout semblait doux ; ils ne sentaient pas le ciment ni l’acide chlorhydrique1 ni le chorizo gras de Ramon2 et le suint de mouton d’Attouille3 ni la tétine de vache poêlée qui constituait souvent l’ordinaire à la maison, pendant les intempéries.4
Il y avait le tas de sable sur lequel je jouais à temps perdu à faire des pâtés.
Un jour où j’étais dans le sable, devant la belle villa d’en face il y avait un chien enchaîné ; un berger alsacien aboyant en continu, tout en bave et crocs en ma direction. Et puis tout a été très vite comme dans un rêve : soudain plus de cliquetis de chaîne − brisée−, mais le silence et la douleur : il s’était jeté sur moi et me bouffait le mollet gauche, dodelinant de la tête et pouf : je suis tombé dans les pommes après avoir vu des mosaïques défiler derrière le rideau rouge des paupières.
Il m’avait bien amoché, le cabot : j’en porte encore les cicatrices. Après, j’ai très longtemps eu peur des chiens. Et puis j’ai appris à mieux les connaître bien plus tard, en héritant d’une antique clébarde de dix-sept ans couverte de croûtes en débarquant dans le Lot en 85 : ses proprios déménageaient pour l’Australie et la condition sine qua non pour récupérer leur bicoque dans les bois, était que je prenne soin de leur bestiau. Ce que j’ai fait : la vieille a passé l’arme à gauche cinq ans plus tard, après avoir été dûment poupougnée et tapotée jusqu’au shoot vétérinaire final.
Pas de vie de chien sans tapotage et sans dressage. Croquette et gourdin. Tapoté par les clients bourgeois du paternel, et dressé à la tatane par icelui : religion du travail à tous les repas, apprentissage du joug ; faire le beau : la meilleure éducation qui soit, la seule appropriée aux gens comme nous autres de la race des cynanthropes. Prends ça dans la gueule : tu deviendras un clebs, mon chiot.
C’est ce que j’ai fait dès mes quatorze ans, en décanillant loin de la niche familiale sur mes papattes : soudain le vaste monde face à moi : ni vieux tatanants, ni maîtres tapotants ! Chic !
Lâché sans laisse ni collier sur l’agora au milieu des braves toutous et de leurs bons maî-maîtres : ça ne me changeait guère de l’ordinaire sauf que je pouvais désormais me balader pépère. Pour la gamelle, pas de problème : il suffit de faire les poubelles. Pour le reste c’est plus discutable : les gros rupins ne tapotaient plus mes bouclettes et mes congénères me mataient d’un œil mauvais. Chien sauvage, c’est mal. Pour eux tout du moins parce que pour moi et les copains de la meute échappée, la vie est belle.
C’est ainsi qu’il y a un petit quinquennat je débarquais sur Rue89 : une avenue populeuse où ça discute ferme de l’avenir du monde entre chiens et loups, sous l’œil torve des pions de service, chargés de faire respecter l’ordre moral et le conformisme langagier à la truffe du client ; au faciès. C’était intéressant : des coteries canines y élaboraient toutes sortes de complots destinés à se libérer de leurs chaînes. Consternant aussi parce qu’ils s’y prenaient comme des glands : comme le berger alsacien qui m’avait mordu autrefois : se projetant de toutes leurs forces vers le premier mollet venu et stoppés net dans leur élan, le souffle rauque et pantelants. En plus ils se grognaient au museau entre eux : ô pitié.
Le plus ridicule, c’est qu’ils avaient des chefs : comme si leur servitude ne leur suffisait pas. Des créatures étranges, couvertes de poils rêches, se tenant fièrement debout sur leur pattes arrières, un peu comme les yétis du royaume des neiges.
Le yéti fait peur aux petits enfants, au Tibet : il a même été conçu à cet effet, je crois. Comme le fameux bras sanglant jailli des conches5 qui vient happer les enfançons ayant désobéi à leurs parents dans le marais ; sortis de nuit en catimini.
Celui de Rue89 ne déroge pas à la règle : il fout correctement les boules. Il bout les foules, carrément. Faut qu’ça saigne avec ce yéti-ci, et faut qu’ça saute aussi. Son truc, c’est la politique : tout ce qui peut servir sa cause lui convient ; un temps du moins. Faut que ça aboie de concert et à son unisson sinon couic : à la machette rwandaise il te tranche, considérant que tu nuis à son projet, qui est de faire la révolution : seul moyen valable à ses yeux pour faire péter le maillon et de choper la queue du Mickey : liberté chérie et tout le tralala ; rêve lentement mûri, distillé dans sa tuyauterie alambiquée transmuant miel en fiel au fil des ans, rongeant son os et son frein jusqu’au sang des dents.
Tout ça pour dire que ces dernières semaines je me suis bien fendu la pipe : le Yéti de Rue89 avait viré mélenchonniste fanatique et ce fut vraiment comique. Avait, parce que c’est fini : exit le fion de gauche. L’an passé le yéti en pinçait pour les écolos et passée la Noël il suivra d’autres vents mauvais : prévisible Saint-Just de supérette.
Et moi je lève la patte et le camp; e la nave va…
Utilisé massivement pour nettoyer les joints qui, à l’époque, étaient faits d’un coulis de ciment noir ou blanc pur s’incrustant partout. [↩]
Site en chantier déjà ouvert à toutes et tous (fors les gniasses).
Info du 7 mars
- la Filothèque est créée : pour l'heure c'est un brouillon, mais le boulot avance bon train.
- Une page de téléchargement de fichiers divers, réservée aux inscrits, est fonctionnelle : la Cambuse.
- La mise en forme de la partie Buddypress a pal mal progressé.
- Un système de clonage intégral de sauvegarde de l'Icyp et des blogs connexes est installé et activé.
- Plusieurs modules et scripts ont été optimisés.
- Un serveur sécurisé (sftp) de téléchargement de données a été installé.
- le Lexique commence à prendre bonne tournure.
- Le blog de Manue est en ligne :
Le moteur du système de téléchargement et d'envoi de fichiers en privé est fonctionnel : il se trouve à la page "CAMBUSE" sous le titre de l'Icyp.
Info du 12 janvier :
Le module Buddypress demande pas mal de boulot pour pouvoir s'adapter correctement au thème utilisé par l'Icyp. C'est fonctionnel, mais pour l'heure encore brut de décoffrage : les pages d'activité et de membres demandent encore pas mal de travail de mise en forme.
Dark Shadows : gothique et pas toc
Je profite d’un long week end pour glandouiller, donc aller au cinéma. J’ai choisi Dark Shadows de Tim Burton plutôt que Intouchables 2. En effet, le nouvel opus de Burton me semblait plus roboratif que le film d’Audiard. Passons sur les considérations concernant l’oeuvre de ce fêlé de Burton. Elle est d’une qualité irrégulière ; et alors ? Marre de ces puristes qui n’aimeraient zieuter que des masterpieces, alors que le charme du ciné se situe dans les imperfections, les erreurs de casting ou les approximations, qui ne manquent pas dans Dark Shadows.
L’histoire. Une famille quitte l’Angleterre du 18e siècle pour l’Amérique. Elle s’établit dans le Maine et prospère dans la pêche. C’est la famille Collins, protestante et entreprenariale qui va jusqu’à donner son nom à la cité qui dépend d’elle. Mais le hic, c’est que le fiston Barnabas trousse de la gueuse à qui mieux mieux… et tombe sur une fâcheuse qui s’entiche de lui et accessoirement de sorcellerie. Il tombe enfin, le Don Juan de la Nouvelle Angleterre, sur une amoureuse, et paf, la sorcière qui n’avait pas de balai dans le fondement mais une sacrée rancoeur se venge en suicidant la donzelle, par pure jalousie. De dépit, le jeune homme se jette d’une falaise, mais ne meurt pas. Pour cause, Angélique la recalée le transforme en vampire avant de le dénoncer à la vindicte populaire. Il sera enterré pour l’éternité. Sauf qu’un tractopelle, va le délivrer deux siècles plus tard.
Evidemment, la sorcière n’est pas morte, elle est devenue la personne la plus en vue du bled. Barnabas le vampire veut lui rendre gorge tout en rasssérénant ses descendants cloîtrés dans l’immense demeure familiale. La baston s’annonce sévère. Bon, comme tout vampire qui se respecte, il tue allégrement quelques prolos et hippies – nous sommes en 1972 – avant d’affronter la ghoule, qui possède, ma foi, des arguments poitrinaires bien achalandés.
Un bon Burton. Bon OK, la séquence qui précéde le générique est trop explicative, la voix off – je kiffe pas trop le procédé – plante le décor un peu trop ostensiblement, elle est surtout l’occase pour le réalisateur de montrer ses prouesses, indéniables, quant à la mise en scène, sans 3D qui plus est. Mais après, visuellement, le gothisme est tout simplement époustouflant. Vient la plongée dans les 70′s, dans lesquelles le héros, complétement décalé, se perd puis s’adapte avec volupté.
Certes, les références musicales et cinématographiques foisonnent, plaisir de cinéphile bis oblige, cela va de la blaxploitation à un concert d’Alice Cooper – c’est la plus laide des femmes dixit Barnabas – au meilleur de sa forme et de sa zique, c’est-à-dire il y a très longtemps. J’ai retrouvé ce qui fait la force et et la farce de Tim Burton, du Beetlejuice dans les situations, du Ed Wood pour l’empathie envers les paumés, du Mars Attacks dans les coiffures et les bastons, du Edward aux mains d’argent dans les séquences plus dramatiques, du Sleepy Hollow pour l’ambiance. C’est foisonnant et souvent très drôle.
Un des intérêts du film réside dans le décalage entre le pseudo-aristocrate et le monde moderne. Les dialogues sont savoureux, les situations itou. Barnabas s’essaye à la langue du 20e siècle ridiculement, il découvre la télévision, les femmes médecins, l’asphalte ou les lampes psychadéliques, enfin la libération sexuelle qui donne une scène d’amour anthologique.
Johnny Depp en fait des caisses, Michelle Pfeiffer aussi, quoique méconnaissable. Il y a un Dracula sympatoche, une sorcière…et même une jeune louve garoute, Christopher Lee donne la réplique à un vampire, une agralante doctoresse fellationne un vampire…qui aussi se brosse les dents, des mioches déjantés et des fantômes poétiques. C’est plein de…tout…émotion, gravité, légéreté…et d’invention visuelle.
C’est à voir au cinoche, pas à la téloche.
Non Mais !©
Voir « Vincent » (1982) en VF − durée : six minutes.
Un excellent site français dédié à Tim Burton.
E la nave va…